De Princesse Mononoke au Voyage de Chihiro : Hayao Miyazaki et l'animation numérique

Par Alexis Consigny


Depuis plusieurs décennies, le nom d'Hayao Miyazaki est associé à l'animation traditionnelle. Toutefois, les années 90 voient l'explosion de l'image de synthèse : le succès de Toy Story en 1995 et la démocratisation des cartes graphiques développent l'usage du numérique, bientôt adopté par le Japon et notamment par le studio Ghibli. Après quelques essais fructueux dans Princesse Mononoke, suivis d'une informatisation massive du studio pour la réalisation de Nos voisins les Yamadas, ces nouveaux outils trouvent une ampleur sans précédent dans l'un des chefs-d'œuvre de la firme japonaise : Le Voyage de Chihiro.


Hayao Miyazaki commence à travailler dans le dessin animé dès 1963 au studio Toei Animation, où il rencontre Isao Takahata. Il se voit vite confier des projets de plus en plus importants, comme la série animée Conan, le fils du futur ou le long-métrage Le Château de Cagliostro. Sa prise d'indépendance intervient juste après la sortie de Nausicaä de la Vallée du Vent, dont le succès permet la création du studio Ghibli en 1985. Ses films sont à l'époque réalisés en animation traditionnelle sur celluloïds. Celle-ci se compose d'un fond opaque représentant le décor de la scène, auquel sont superposées des feuilles transparentes, appelées celluloïds ou cellulos. Sur ces derniers, les animateurs dessinent et peignent les éléments mobiles de la scène. Ainsi, ils peuvent enchaîner de nombreux cellulos sur un fond unique, afin de faire l'économie de redessiner le fond à chaque étape et ainsi travailler celui-ci avec plus de détails. Cette technique permet également de scinder une scène complexe en plusieurs parties animées sur des feuillets indépendants, puis rassemblées sur le plan final. Dans l'exemple ci-dessous, extrait de Princesse Mononoke, le fond a été réalisé sur une planche à part, à laquelle sont superposés plusieurs cellulos représentant chacun un groupe de personnages. La plaque que les travailleurs foulent du pied est elle aussi animée : elle ne fait pas partie du fond.

Extrait de Princesse Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1997


Cependant, cette technique trouve ses limites dans la matière même du celluloïd qui, malgré sa transparence, opacifie peu à peu le fond de l'image à mesure de son accumulation. C'est là qu'intervient l'image de synthèse. En numérisant les différents celluloïds, les infographistes isolent l'image peinte et peuvent ainsi concevoir une scène avec un grand nombre d'éléments sans que cela altère la qualité du plan final. Le studio Ghibli utilise cette technique, appelée compositing, pour construire certaines scènes de ses films. Employée pour la première fois dans Si tu tends l'oreille, une autre production de la firme réalisée par Yoshifumi Kondō, elle est réutilisée et améliorée dans Princesse Mononoke, pour lequel un département infographie a été créé au studio Ghibli. L'un des principaux enjeux de ces films hybrides est de faire cohabiter les scènes réalisées en animation traditionnelle et les scènes constituées sur ordinateur. Il est parfois nécessaire de faire "trembler" les images obtenues, afin de leur donner le charme imparfait de l'animation classique. Près d'une cinquantaine de plans ont été réalisés à l'aide d'outils numériques pour Princesse Mononoke, pour atteindre une centaine dans Le Voyage de Chihiro. Pour ce dernier, le compositing franchit un nouveau cap : il est utilisé pour concevoir les effets de lumière sur les étendues d'eau. En comparant les deux images ci-dessous, il apparaît que le décor de la première est constitué d'un seul bloc, et que l'eau est seulement animée par des mouvements d'écume réalisés sur un cellulo indépendant. Pour la seconde image, le décor est au contraire scindé en plusieurs parties afin d'accentuer les ombres et scintillements provoqués par les mouvements de la masse liquide.

Extrait de Princesse Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1997

Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


Un autre avantage de ces cellulos superposés par ordinateur est qu'ils facilitent la mise en place d'un mouvement parallaxe, une technique d'animation qui se sert de la perspective pour créer l'illusion de la profondeur. Elle consiste à faire défiler les différentes échelles de plan à des vitesses différentes afin de créer un effet de distance : plus c'est loin du premier plan, moins cela se déplace rapidement. Le procédé n'est pas nouveau : la réalisatrice allemande Lotte Reiniger développe vers 1926 le premier exemplaire de caméra multiplane, un appareil vertical qui permet d'espacer les cellulos afin de créer cet effet de profondeur. Le procédé est d'ailleurs repris et amélioré par les studios Disney. La célèbre scène du train, dans Le Voyage de Chihiro, contient l'un des exemples les plus fameux de défilement parallaxe conçu à l'aide d'outils numériques. À ce moment du film, Chihiro observe une petite île perdue au milieu d'une étendue d'eau à perte de vue. Ici, le décor est constitué de plusieurs éléments indépendants, animés par un défilement parallaxe : cela respecte le point de vue de Chihiro qui observe ce décor depuis un train et renforce le sentiment de vitesse.

Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


Reconnus pour la qualité de leur animation en deux dimensions, Princesse Mononoke et Le Voyage de Chihiro ne sont cependant pas exempts d'images en trois dimensions. Ces dernières permettent aux animateurs de mettre en mouvement des formes complexes, comme le démon grouillant de Princesse Mononoke ou encore les remous d'un bassin dans Le Voyage de Chihiro. Ces images auraient été trop longues et complexes à animer de façon traditionnelle. C'est Isao Takahata, cofondateur du studio Ghibli, qui utilise cette technologie pour la première fois dans son long métrage Pompoko, en 1994. Pourtant, le studio tenait à invisibiliser au maximum ces effets numériques, afin que leurs films conservent un aspect peint. Dans le cas du démon de Princesse Mononoke, représenté ci-contre autour du bras du héros Ashitaka, ses remous tentaculaires ont été réalisés en 3D. Afin que cette image ne jure pas avec le reste de l'oeuvre, il a fallu le secours du géant américain Microsoft, qui a conçu le logiciel Toon Shader à la demande du studio japonais. Cet outil permet de donner à une image de synthèse l'aspect peint des celluloïds traditionnels, en rendant les contours plus nets et les couleurs plus homogènes afin de reproduire l'aspect de la gouache.


Extrait de Princesse Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1997


La 3D peut aussi avoir un usage plus dramaturgique : créer de la surprise. La colorisation en aplats d'un celluloïd contraste souvent avec la finesse de la réalisation des fonds. Dans l'exemple ci-contre, il y a une nette distinction entre ce qui bouge et ce qui ne bouge pas. Et pour cause ! Il serait fastidieux de peindre chaque cellulo avec la même précision, sans compter que le résultat ne serait sans doute pas aussi lisible. Ainsi, dans un film d'animation, le spectateur repère par avance les éléments destinés à bouger. Cependant, dans l'exemple ci-dessous, le grand plat chinois en haut à gauche de l'image est un élément mobile. Lorsqu'il se met en mouvement, c'est une réelle surprise pour le spectateur, qui ne peut dès lors pas anticiper l'action de la scène. Pour atteindre un tel degré de précision, les équipes des studios Ghibli ont créé un objet 3D qu'ils ont ensuite texturé grâce à la méthode du mapping, avant d'intégrer l'élément au sein d'un fond peint à la main. Non seulement le décor garde une remarquable unité graphique, mais il prend vie sous les yeux du spectateur. Dans l'exemple de l'île vue depuis le train dans Le Voyage de Chihiro, évoqué plus haut, celle-ci est en réalité un élément 3D qui pivote légèrement à mesure que le train s'en éloigne, ce qui renforce encore la justesse de la scène. Le mapping, qui permet d'habiller un objet 3D avec une texture détaillée, fait donc de ces éléments des sources de mouvement indissociables du décor.


Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


De la même manière, les outils numériques permettent de représenter des effets de particules avec fluidité. Le Deidarabotchi de Princesse Mononoke, immense divinité bleutée, est d'autant plus mystérieux qu'une myriade de particules lumineuses se déplacent à l'intérieur de son corps. L'informatique permet de traiter un très grand nombre de petits éléments et de leur donner un mouvement homogène. Ici, la ramure de la divinité est parcourue de nombreuses lumières calculées et déplacées par informatique. Ces techniques ont également permis aux effets de fumées des deux longs-métrages d'atteindre un niveau d'aboutissement sans précédent. Dans Le Voyage de Chihiro, où les vapeurs jouent beaucoup sur l'ambiance étouffante des scènes situées dans l'établissement des bains, ces émanations cotonneuses sont le fruit du travail des infographistes, à partir de formes fournies par les animateurs.


Extrait de Princesse Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1997


Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


Comme vu précédemment, par le truchement du compositing et par l'usage d'objets 3D, le numérique permet de briser la frontière entre le décor et le celluloïd. Or le recours à l'ordinateur permet également de transformer le dessin lui-même : c'est ce qu'on appelle le morphing. Dans l'exemple ci-contre, tiré du Voyage de Chihiro, les coulées de boue qui s'échappent du bassin sont animées par déformation, en étirant des lignes dessinées à l'aide d'un logiciel. Dans la même optique, plusieurs scènes de Princesse Mononoke se servent du morphing. La plus marquante est sans doute la putréfaction accélérée du démon : plusieurs images du sanglier à différents stades de décomposition ont été réalisées et s'enchaînent sans coupure ni soubresaut, ce qui provoque un effet de fondu fluide et organique.


Extrait du Voyage de Chihiro, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001


Extrait de Princesse Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1997


Que ce soit pour faciliter le travail des studios ou mettre en mouvement des scènes auparavant impensables, les outils numériques ont profondément transformé le monde de l'animation. Une des grandes forces du studio Ghibli est justement d'entremêler l'aspect unique de l'animation classique à un usage discret des images de synthèse. C'est peut-être l'une des raisons de l'échec critique du dernier long métrage en date du studio, Aya et la sorcière, réalisé par Gorō Miyazaki, fils de Hayao Miyazaki. Malgré nombre de qualités, ce film en 3D n'a pas su fédérer le public du studio, sans doute trop radicalement numérique, là où les productions précédentes avaient su trouver un équilibre subtil entre le travail des animateurs et celui des infographistes.

 

Bibliographie :


- COTTE Olivier, 100 ans de cinéma d'animation, 2015, Dunod

- MIYAZAKI Hayao, L'art de Le Voyage de Chihiro, 2018, Glénat,

- MIYAZAKI Hayao, L'art de Princesse Mononoke, 2018, Glénat

- PINON Mathieu & BUNEL Philippe, Un siècle d'animation japonaise, 2017, Ynnis Editions


Filmographie :


- KONDO Yoshifumi, Si tu tends l'oreille, 1995

- MIYAZAKI Gorō, Aya et la sorcière, 2021

- MIYAZAKI Hayao, Princesse Mononoke, 1997

- MIYAZAKI Hayao, Le Voyage de Chihiro, 2001

- REINIGER Lotte, Les aventures du Prince Ahmed, 1926

- TAKAHATA Isao, Pompoko, 1994