• Antoine Lavastre

Entretien avec l'artiste C215 ; Entre Ombre et Lumière au musée de l'ordre de la Libération

Dernière mise à jour : 2 févr.


Christian "C215" Guémy © Tous droits réservés

En novembre 2021 s’éteignait Hubert Germain, le dernier compagnon survivant de l’ordre de la Libération. Afin de lui rendre hommage, ainsi qu’à tous les autres hommes et femmes décorés, le musée de l’Ordre de la Libération organise dès le 7 février une exposition en collaboration avec l’artiste C215. Entre Ombre et Lumière, qui s’organise comme un parcours au sein des collections permanentes du musée, s’accompagne également d’un parcours de portraits disséminés dans tout le quartier des Invalides. A cette occasion, Christian Guémy, dit C215, artiste contemporain majeur, s’est longuement confié à Coupe-File Art pour revenir sur sa démarche, sur l’exposition, sur son engagement pour le souvenir mais également sur sa vision de l’art et son rapport à l’histoire de l’art.


Antoine Lavastre : Tout d’abord, pouvez-vous résumer en quelques mots la genèse de cette exposition et la démarche qui lui est liée ?


Christian Guémy – C215 : Tout a commencé avant la mort d’Hubert Germain, lorsque j’ai voulu le remercier de son engagement en lui offrant son portrait. Dans ce contexte, j’ai rencontré le général Baptiste, le délégué national de l’ordre de la Libération, et nous avons alors eut l’idée de concevoir une exposition hommage. Nous savions que M. Germain allait bientôt nous quitter et nous voulions créer quelque chose qui, après la disparition du dernier des compagnons, aurait pour volonté de faire vivre la mémoire de ces gens qui, par leurs valeurs et par leurs actions, ont tellement à nous apprendre. De plus, c’était important pour moi puisque je travaille depuis de nombreuses années sur le thème de la résistance, des valeurs citoyennes, de l’engagement et, aujourd’hui, il y a de plus en plus de gens qui se prétendent résistants, notamment sur les questions autour des vaccins, en détournant tout. L’engagement, c’est quelque chose qui est fait au détriment de soi, ou potentiellement au détriment de soi, et eux font prendre des risques aux autres au nom de leur intérêt personnel et cela m’irrite un peu. Il me semblait ainsi important de rappeler ce qu’est vraiment la résistance.


AL : Vous avez donc décider de mettre un visage sur ces figures que le public ne connait que très peu ?


C215 : Tout à fait. J’essaie de donner un visage à ces hommes et femmes alors que certains ne sont connus que par leur patronyme ; par des noms de rue, des noms de bâtiments. Il y a aussi la volonté de les mettre en lumière de manière générale puisque beaucoup ne sont connus que de certains historiens, des passionnés de militaria ou de politique. D’ailleurs d’un point de vue personnel, j’apprends également. C’est une vraie exploration que de s’immerger dans l’histoire de ces très nombreux compagnons. Enfin, l’idée c’est aussi d’inviter les visiteurs à approfondir cet univers, à mesurer toute la bravoure de ces personnes, et de s’en inspirer dans notre quotidien.


AL : Pour reconstituer ces mémoires de compagnons avez-vous travaillé avec les familles ?


C215 : Pas directement car c’est le musée de l’ordre de la Libération qui a fait interface. Il est bien que les choses se fassent dans les formes quand nous sommes confrontés à des questions mémorielles. Je ne cherche absolument pas à m’imposer. D’ailleurs, cette volonté est présente depuis le début de mon parcours. Dans l’espace public, je sélectionnais prudemment les emplacements sur lesquels j’allais peindre pour qu’il n’y ait pas de perception possible de dégradation. Encore aujourd’hui, le parcours autour du musée qui accompagne l’exposition a été conçu dans une chaîne de partenariats avec La Poste ou avec la mairie de Paris par exemple. Je n’entends ainsi plus m’imposer dans l’espace public si ce n’est pas fait de manière concertée.


AL : Pouvez-vous nous détailler ce parcours autour des Invalides qui accompagne l’exposition ? Combien de portraits avez-vous réalisé ?


C215 : Une trentaine. Je préfère dire une trentaine parce que je sais que je vais compléter le parcours tout au long de l’exposition. Il y a en fait une base de 27 portraits mais celle-ci sera augmentée en fonction de l’actualité et en fonction des nécessités de l’exposition.


© C215

AL : Vous avez l’habitude d’accompagner vos expositions d’un parcours. Quelle est la démarche derrière cela ?


C215 : L’idée par ce parcours dans le quartier des Invalides est d’abord de proposer aux visiteurs habitués du musée la possibilité de se balader un peu dans le quartier. C’est aussi pour les amateurs de street-art, la volonté de les inviter à visiter ce grand bâtiment qui peut leur sembler inhospitalier. Pour les enfants, c’est aussi la possibilité de visites guidées dans un quartier qui est très imposant, presque intimidant. Cela est surtout valable pour les enfants venant de province ou de lieux défavorisés. Ce parcours donne un prétexte à une belle balade pédagogique. Enfin, et peut être surtout, c’est aussi un moyen de faire sortir les compagnons du musée. Tout à coup, les compagnons ne sont plus relégués à un nom sur une liste de plus de mille personnes. Ils ne sont plus relégués à des photos en noir et blanc, ils deviennent vivants. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fait le choix d’une palette vive et non pas de quelque chose de sombre, de mortuaire. Il faut que les portraits se signalent dans la rue et que tout d’un coup on ait l’impression de croiser Pierre Brossolette pour prendre un exemple.


AL : Le tout est en plus accompagné du nom et des dates des compagnons.


C215 : Et d’une signalétique qui annonce que cela accompagne une démarche mémorielle tout à fait stricte et solennelle avec le logo du musée.


AL : Sur quoi se fonde le choix des compagnons représentés ?

© C215

C215 : C’est le fruit d’une concertation avec le conservateur et le général Baptiste pour qu’il y ait une belle représentativité notamment en matière d’âge, d’origine géographique et de genre. C’est un ordre militaire donc il y a très peu de femmes mais elles ont tout de même été représentées. Il y a aussi le soucis de représenter des gens qui venaient d’outremer. Je ne suis pas compagnon, je ne suis pas un résistant et je ne suis pas mon Œuvre. Je présente des portraits de gens extraordinaires mais je ne le suis pas moi-même. Je n’ai aucune raison d’être un autocrate donc je passe par la concertation.



AL : Par ce choix, vous vous placez en somme comme un passeur entre une idée et le public ?


C215 : En cela, je pense que mon travail est académique au sens classique du terme. J’essaie de présenter dans l’espace public des œuvres qui ont une certaine pertinence, une convenance comme on disait au XVIIe siècle (rires.). Elles ont une valeur d’élévation morale et traitent de sujets historiques. Bien sûr la représentation est moderne mais au final le portrait évoque plus qu’un portrait. Il ne s’agit pas de simplement apprécier la qualité de la représentation de l’iris par exemple mais de voir vers quoi renvoie l’œuvre. J’essaie ainsi d’allier une conception classique avec un traitement moderne. Si je devais être un passeur, c’est entre les anciens et les modernes, entre le passé et le présent et entre le public et les lieux. De plus, ce rôle de passeur que vous m’attribuez renvoie vers l’idée que je défends, c’est à dire que l’art soit plus accessible, que l’accès aux Invalides soit encouragé pour des enfants de milieux plus défavorisés, moins acculturés aux beaux-arts et inversement que l’art urbain ne reste pas cantonné au milieu bobo des quartiers de l'est parisien.


AL : Est-ce en cela qu'il est important pour vous de vous associer à des musées ?

© C215

C215 : Oui, et d’ailleurs je me tourne plutôt vers des institutions qui ne sont pas celles dont on attendrait qu’elles présentent des programmes d’art urbain. C’est un choix délibéré de ma part. Par exemple, si je devais choisir entre le musée de la vie romantique et le palais de Tokyo, je choisirai le premier. Le palais de Tokyo ne m’intéresse pas. L’art qui ne parle que d’art pour les initiés de l’art ne m’intéresse plus, bien que je puisse comprendre. J’aime plutôt aller en voltigeur sur des terrains où l’art urbain n’est pas spécialement le bienvenu. J’aime faire venir des gens qui avaient des aprioris sur cette forme d’art et inversement amener des amateurs d’art urbain vers des sujets autres et qu’ils aient l’envie d’en découvrir plus. Cette exposition au musée de l’ordre de la Libération permet particulièrement cela puisqu’elle se trouve au sein même des collections permanentes du musée. Dès l’entrée, en face de la première œuvre de mon parcours, il y a par exemple la fameuse tenue de Jean Moulin sur sa photo iconique. C’est une véritable invitation à aller voir les objets du musée.


AL : Ce lien entre votre art et quelque chose de plus large est fort. Nous nous rappelons notamment de ce que vous avez fait autour du Panthéon, ces portraits qui en rendant hommage aux panthéonisés nous invitaient à visiter la crypte.


C215 : Oui tout à fait. J’ai été d’ailleurs très fier d’exposer dans la crypte du Panthéon parce que dans ce lieu le public a tendance à observer les fresques, la coupole mais à ne pas aller voir les tombes. Mon exposition invitait ainsi à aller les voir et j’en suis très fier. Mon souci premier est de se faire rencontrer des univers, de rassembler.


Œuvre extraite du parcours autour du Panthéon réalisé par C215 © Photo Antoine Lavastre

AL : Cette volonté d’ouverture a-t-elle un lien avec votre formation en histoire de l’art ?


C215 : Il est vrai que j’ai une formation universitaire, d’historien de l’art dix-septièmiste plus spécifiquement. J’ai étudié au centre d’étude supérieure sur la Renaissance où j’ai été très bien accueilli alors que je n’ai absolument pas une culture classique. J’ai pu y étudier les traités d’architecture de la Renaissance dans leurs détails. Ce que j’essaie de faire est que d’autres jeunes gens de mon genre se sentent accueillis dans ces univers là. C’est ça mon travail, c’est amener des gens à découvrir autre chose.


AL : Vous avez également un rapport aux lieux qui est important avec la volonté d’inscrire vos œuvres en résonance avec l’espace dans lequel elles se situent. Cela n’est pas toujours le cas des artistes urbains qui voient parfois la rue comme une galerie gigantesque. Comment expliquez-vous cette volonté ?


C215 : C’est certainement encore une fois l’influence dix-septièmiste ! Les théoriciens disaient qu’il fallait une convenance entre le sujet et l’emplacement. Chaque œuvre a sa place, je travaille dans cette optique. Cet effet galerie à ciel ouvert dont vous parlez est quelque chose que je reproche souvent aux muralistes. Ces derniers créent des mondes fermés où l’on peut s’immerger et quitter la réalité. D’ailleurs, le monde des muralistes est souvent lié aux songes, à l’onirisme. En réalité, cela est rarement en harmonie avec l’environnement. Leurs œuvres pourraient être transposées n’importe où. Moi j’aime l’idée de la fragilité de mes œuvres. Elles sont à hauteur d’homme, exposées, complètement soumises à la volonté d’autrui, jusqu’à parfois la dégradation. D’ailleurs, je ne réagis pas à celle-ci quand elle advient sauf si elle s’accompagne d’une manifestation politique abjecte. Je suis d’ailleurs étonné par le respect qui est porté à mes œuvres.


AL : Ce respect est sans doute à mettre en lien avec les personnes que vous représentez, c’est-à-dire des modèles pour tous. Dans la période actuelle où il y a une remise en cause souvent légitime de certains héros du passé, que des statues sont parfois déboulonnées, n’avez-vous pas peur que vos œuvres célèbrent des figures qui seront demain critiquées ?


C215 : Face à cela j’essaie de proposer un mode alternatif de mémoriel, un mémoriel qui s’avoue éphémère. D’ailleurs pour parler des statues que vous mentionnez, il y a un effet pervers dans cette volonté de déboulonner. En effet, la polémique entraîne la redécouverte des œuvres. Qui, à part celui qui interroge le bienfondé de sa présence s’intéresse à la statue de Lyautey à côté des Invalides par exemple ? Nous sommes dans un débat qui parle avant tout de la rigidité de la mémoire, celle-ci étant marquée dans l’espace par un objet difficilement mobile : une sculpture. De par la rigidité de ces monuments, il est difficile de les reléguer quand le message porté ne correspond plus aux valeurs d’une majorité des citoyens. Cela amène alors des problématiques qui sont préjudiciables pour tout le monde. Je propose à la place une forme de mémoriel qui durera le temps qu’il durera. Peut-être que le parcours des compagnons de la Libération ne sera plus là dans trois ans, ou qu’il sera dans un état dégradé. Néanmoins, il peut être également ravivé par mes retouches. C’est quelque part comme fleurir les mémoriaux.


AL : Est-ce pour cela que vous complétez vos parcours ?


C215 : Oui, je peux rajouter des portraits, d’autres peuvent disparaître. Ces parcours sont un vrai état des lieux mémoriel et je ne les conçois plus autrement. D’ailleurs sur certaines boîtes aux lettres, j’ai volontairement laissé des espaces vierges pour pouvoir y revenir. C’est l’idée de soumettre un projet mémoriel qui soit révocable que je trouve intéressant.


AL : En guise de conclusion, revenons rapidement sur votre rapport à l’histoire de l’art. Vous êtes un artiste qui est marqué par une connaissance des maîtres anciens, quels sont vos inspirations ?

lessandro Filipepi dit Botticelli (vers 1445 – 1510), Figure allégorique dite La Belle Simonetta, Vers 1485, tempera et huile sur bois de peuplier, 81,8 x 54 cm, Francfort- sur-le-Main, Städel Museum / ©Photo Nicolas Bousser

C215 : Pierre Cardin m’a dit un jour en regardant mon travail : « Vous aimez Botticelli. », ce que je lui ai confirmé. J’essaie en fait de combiner peinture et illustration. Je travaille en glacis comme les peintres, par couches superposées, mais tout est contouré comme chez le peintre florentin ou chez les illustrateurs. Mes outils sont mes pochoirs, que je crée de toute pièce, mais ils ont l’inconvénient de donner naissance à des œuvres trop statiques. C’est pour cela que je rehausse mes compositions afin de leur donner du dynamisme. D’ailleurs, Obey (artiste urbain américain ndlr.) compare mon travail à celui des impressionnistes.






Propos recueillis par Antoine Lavastre



 

Entre Ombre et Lumière. Portraits de compagnons de la Libération.


Une exposition de C215 au musée de l'Ordre de la Libération, hôtel des Invalides.


Du 7 février au 8 mai 2022.


Programmation complète sur http://ordredelaliberation.fr