Femmes photographes de guerre au musée de la Libération de Paris

Par Adriana Dumielle-Chancelier


Depuis le 8 mars, le musée de la Libération de Paris a choisi de mettre en lumière les travaux de huit femmes photographes de guerre : Gerda Taro, Lee Miller, Catherine Leroy, Christine Spengler, Françoise Demulder, Susan Meiselas, Carolyn Cole et Anja Niedringhaus. Les commissaires de l'exposition invitent à découvrir, aux travers de tirages modernes, ces huit itinéraires retraçant 75 années de conflits internationaux depuis les années 1930.

Gerda Taro (1910-1937), Soldats républicains à La Granjuela sur le front de Cordoue. Espagne, juin 1937 © Courtesy International Center of Photography

L’exposition s’ouvre avec les tirages de Gerda Taro (1910-1937), pseudonyme de Gerta Pohorylle, couvrant la guerre civile espagnole (1936-1939). Ces photographies témoignent de l'implication personnelle de l'artiste dans le conflit, saisissant sur le vif des images au plus près des combats, au point de perdre la vie des suites d’une blessure lors de la bataille de Brunete, près de Madrid, en 1937. Son œuvre tombe alors rapidement dans l’oubli, éclipsée par celle de son partenaire et compagnon Robert Capa, avant d’être redécouverte au début du XXIème siècle. Suivant le cours chronologique des conflits, l’exposition continue avec les photographies réalisées par Lee Miller (1907-1977) à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lee Miller est alors l’une des rares femmes à avoir obtenu l’autorisation de documenter ces événements grâce à une accréditation de l’armée américaine. Sa mission commence en juillet 1944, un mois après le débarquement des Alliés en Normandie, couvrant ainsi en France, en Belgique et jusqu’en Allemagne la Libération, les ruines et destructions laissées par la guerre, mais aussi la découverte des camps.


Les photographies de Lee Miller réalisées pour le magazine américain Vogue sont déroutantes. Elles ne sont pas en accord avec les conventions du reportage de guerre mais empruntent au surréalisme dans lequel elle a évolué avant la guerre. Ses premières images montrent indirectement le conflit : la vie quotidienne ou les ruines, à l’exemple d’une opération chirurgicale menée dans le 44ème hôpital de campagne près de La Cambe, en Normandie, où elle avait été envoyée en considérant que le sujet était convenable pour une correspondante femme. Ici, l’éclairage inhabituel et artificiel perturbe, créant une atmosphère étrange, davantage marquée par les images surréalistes que par les conventions du photoreportage de guerre : l’image est composée, elle n'est pas documentaire. Lee Miller propose en effet à travers ses œuvres une certaine esthétisation de la guerre. Après la découverte des camps de concentration de Dachau et de Buchenwald, son regard changera et montrera l’horreur de manière crue, mais toujours déroutante.

Lee Miller (1907-1977), Chirurgien et anesthésiste réalisant une opération dans le 44e hôpital de campagne près de La Cambe en Normandie. France, 1944 © Lee Miller Archives, England 2022

Cette esthétisation de l’horreur se retrouve également chez ses pairs à l’instar de Susan Meiselas (née en 1948) photographiant un masque de danse traditionnelle des Indiens de Monimbó utilisé par les rebelles pour dissimuler leurs identités durant leur lutte contre le régime de Somoza au Nicaragua en 1978, ou de Carolyn Cole (née en 1961) qui immortalise des dizaines de corps sans vie dans une fosse commune en périphérie de Monrovia au Liberia, en 2003. À première vue, les visages apaisés pourraient être ceux de personnes endormies, alors qu’il s’agit de victimes de la guerre civile libérienne. Ici, l'esthétisation rend possible la confrontation avec l’horreur, permettant au spectateur de regarder ces victimes sans détourner le regard. L’esthétisation emprunte également aux références iconographiques traditionnelles, ce dont témoignent notamment les œuvres de Christine Spengler (née en 1945), influencée par les collections du musée du Prado et ses peintures monumentales de bataille. En photographiant un enfant pleurant la mort de son père au Cambodge en 1974, elle s’inspire de la composition d’une Pietà, représentation biblique de la douleur et de la lamentation. Elle se joue également de la composition d'une Vierge à l’Enfant lorsqu'elle réalise le portrait d'une combattante du Front Populaire Polisario au Sahara Occidental en 1976, tenant son enfant dans un bras, son arme dans l’autre.



Ces photographies, destinées à être reproduites dans la presse ont pu subir des recadrages ou des mises en scène pouvant nuire à leur lisibilité, à leur authenticité : un point sur lequel nous alerte l’exposition du musée de la Libération de Paris en proposant la confrontation des tirages exposés avec leur reproduction dans des articles de presse. C'est aussi par cette diffusion dans la presse que certaines images sont devenues de véritables icônes des conflits. C’est le cas du jeune combattant sandiniste lançant un cocktail Molotov enflammé, photographié par Susan Meiselas au Nicaragua en 1979. Cette photographie cristallise l’esprit des luttes de libération et devint le symbole de la révolution, une icône qui sera reproduite sur les couvertures des publications des rebelles sandinistes, sur des boîtes d’allumettes autant que sur des tee-shirts.


Susan Meiselas (née en 1948), Sandinistes devant le quartier général de la Garde nationale à Estelí, Nicaragua, juillet 1979 © Susan Meiselas / Magnum Photos

Par ces 80 photographies, l’exposition nous plonge dans la réalité des guerres : de la violence saisie au cœur des combats aux extraits de la vie intime et quotidienne, elles témoignent toutes de cette même horreur, dévoilant au monde les stigmates des conflits. Ces femmes, parfois oubliées par l’histoire de la photographie ont pourtant participé au développement de la photographie de guerre autant qu’elles ont été impliquées dans les conflits, en tant que victimes, combattantes, témoins ou photographes. L’exposition présentée par le musée de la Libération de Paris nous permet leur redécouverte, et par la comparaison des 8 styles photographiques, d’appréhender différentes façons de documenter la guerre : de l’esthétisation de l’horreur aux images prises sur le vif, entre document et création. Si des explications sur certaines œuvres peuvent manquer, l'exposition a le mérite de mettre en lumière ces travaux, souvent occultés, et ces femmes, débarrassées de leurs réputations de muse ou de simple compagne.



Adriana Dumielle-Chancelier

 

Femmes photographes de guerre

Exposition au musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin, en partenariat avec le Kunstpalast de Düsseldorf

8 mars - 31 décembre 2022

Musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin

4, Avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy, 75014 Paris

https://www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr


Commissariat général

Sylvie Zaidman, historienne, conservatrice générale, directrice du musée de la Libération de Paris - musée du général Leclerc - musée Jean Moulin

Commissariat scientifique

Felicity Korn, conseillère auprès du Directeur Général du Kunstpalast à Düsseldorf en Allemagne

Anne-Marie Beckmann, directrice de la Deutsche Börse Photography Foundation à Francfort en Allemagne