• Antoine Lavastre

Francis Bacon au Centre Pompidou

Le 26 octobre 1971, Francis Bacon, accueilli par une haie de gardes républicains, monte les marches du Grand Palais. Il est dans son rôle, il est Francis Bacon, le premier artiste britannique exposé au sein de l’autre palais de l’art parisien. Son accession au panthéon des artistes se joue. Il est digne, il fait bonne figure mais il sait que deux jours avant, son compagnon George Dyer s’est ôté la vie dans la chambre d’hôtel qu’ils partageaient. Il a lui-même décidé de cacher la nouvelle pour ne pas perturber le bon déroulé de l’inauguration qui fera de lui un artiste de l’aura de Picasso. Aujourd’hui cette rétrospective, et sans doute ce moment particulier, sont considérés comme le point de basculement de l’art de Bacon vers sa maturité. Le Centre Pompidou lance ainsi sa saison 2019/2020 par une plongée dans les dernières années de la carrière du peintre des sentiments, de la perpétuelle lutte entre Eros et Thanatos.


L'espace d'exposition © Antoine Lavastre

C’est à travers le prisme des sources et plus principalement celles issues de la littérature que le commissaire Didier Ottinger et son assistante Anna Hiddleston ont décidé de s’attaquer à l’œuvre de Bacon. Dans les livres retrouvés au sein de l’atelier de l’artiste, des inspirations ont été perçues. D’Eschyle à T.S. Elliott, l’art de Bacon semble en effet marqué par une grande influence littéraire. Il est cependant difficile de lire directement dans les toiles l’influence de tel ou tel écrit de par la manière dont Bacon travaillait. Il se voulait ainsi l’intermédiaire entre ses sources et le médium peint. Celles-ci étaient alors absorbées, méditées, déconstruites puis utilisées dans les compositions. Cela vaut pour la littérature mais aussi pour la photographie et même les peintures anciennes comme celles de Velázquez ou de Michel-Ange.


Le propos de l’exposition est donc complexe et sujet à plusieurs interprétations ; Bacon lui-même avaient tendance à rejeter l’impact des sources littéraires sur son travail. Cette question de la complexité est au cœur de la problématique liée à cette exposition. En effet celle-ci se veut à la scénographie minimaliste. Comme seuls textes sont présents un rapide panneau explicatif en début de parcours et les cartels techniques. Les cimaises sont d’un blanc pur et les salles ne sont pas fermées entre elles. Cette ouverture sur l’art de Bacon est intéressante car il est sans doute par l’expressivité de ses œuvres l’un des artistes qui se prête le mieux à la pratique voulant laisser parler l’œuvre par elle-même.


Triptych May–June 1973 [Triptyque mai-juin 1973], 1973 Huile sur toile Chaque panneau:198 × 147,5 cm Esther Grether Family Collection

Néanmoins, l’exposition Bacon montre ici les limites de cette conception. Si les œuvres sont d’une puissance absolue et peuvent s’exprimer seule, le propos que veut porter l’exposition est, par sa complexité, obligatoirement lié à un enjeu de médiation. Ce ne sont pas ainsi les extraits audios de livres diffusés qui permettent aux visiteurs de comprendre le travail des sources chez Bacon et encore moins comment des écrivains tel T.S. Elliott l’ont inspiré. Pour cela il faut lire le catalogue ou l’album de l’exposition. Ces derniers amènent une vraie réflexion sur les œuvres exposées. L’exposition se trouve ainsi comme une œuvre inachevée, comme un film sans dénouement. Le catalogue n’est alors plus un prolongement de l’exposition mais une partie nécessaire, un billet d’entrée à 42€.


A vouloir à tout prix laisser les œuvres s’exprimer, on retire de l’exposition son lien nécessaire à l’histoire de l’art. Ce n’est plus qu’un affichage d’œuvres, certes sublimes, qui n’apporte rien aux visiteurs excepté un plaisir visuel. Une exposition au-delà du choc visuel qu’elle doit produire, a une vocation pédagogique. Si elle est une porte ouverte vers un ailleurs, vers un imaginaire, elle est aussi un outil de recherche destinée à faire avancer les connaissances sur le domaine exposé. Surtout elle doit permettre de partager ses découvertes, ce savoir, avec le plus grand nombre. C’est en cela que l’exposition Bacon faillit.


Three Studies for Self-Portrait [Trois études pour Autoportrait], 1979 Huile sur toile Chaque panneau:37,5 × 31,8 cm Metropolitan Museum of Art, New York Jacques and Natasha Gelman Collection, 1998

Le Centre Pompidou avec cette exposition Francis Bacon semble trahir la définition même du musée : rendre le savoir accessible. En ne devenant plus qu’un parcours abstrait; les cimaises se vident de leur intérêt autre qu’esthétique. Si le centre Pompidou, qui fait peau neuve, ne manquera pas de faire carton plein avec cette exposition, l’histoire de l’art est mise au second plan. Heureusement tout n’est pas que déception et le corpus des œuvres présentées reste exceptionnel et mérite le regard de tous les amoureux de Bacon.


Antoine Lavastre


Bacon, en toutes lettres 11 septembre 2019 - 20 janvier 2020


Réservation obligatoire

Horaires : ouvert tous les jours de 11H à 21H, le jeudi jusqu’à 23H, sauf le mardi et le 1er mai. Tarif : 15€, tarif réduit 12€

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871