• Adriana Dumielle-Chancelier

Graciela Iturbide, Heliotropo 37 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain


La fondation Cartier pour l’art contemporain consacre sa nouvelle exposition à la photographe mexicaine Graciela Iturbide, née en 1942, et à son œuvre singulier et intense. Intitulée Heliotropo 37, du nom de la rue où se situe le studio de l’artiste dans le quartier de Coyoacán à Mexico, il s’agit d’une véritable exposition-portait, la première d'ampleur consacrée à cette figure majeure de la photographie latino-américaine en France.

Si l’exposition présente le travail de Graciela Iturbide des années 1970 à nos jours, les deux premières salles, les plus magistrales, se concentrent sur ses travaux plus récents, rarement présentés. Les cartels absents des murs, les photographies de celle qui fut lauréate du prix W. Eugene Smith en 1987 puis du prix Hasselblad en 2008 s’imposent aux visiteurs.

Ces travaux récents témoignent de l’évolution du regard de la photographe, qui, au fil des années, délaisse progressivement la figure humaine, dont pourtant parfois l’absence triomphe comme c’est le cas avec Khajuraho, India. En Inde, elle s’est ainsi lancée le défi de ne montrer aucun visage, préférant s’exprimer par des symboles représentatifs des traditions culturelles et situations humaines. Cette disparition volontaire résulte de son travail sur le jardin botanique d’Oaxaca réalisé entre 1996 et 2004, aboutissant au livre Naturata. Pour cette série, fascinée par ces plantes endémiques de la région, Graciela Iturbide vit les cactus comme des sculptures, donnant lieu à de majestueuses natures mortes où elle s’attacha à rendre les textures et les matières. Les travaux de cette période montrent également une photographe tournant souvent son objectif vers le ciel, un ciel dont l’horizon est parfois obstrué par un filet ou une nuée d’oiseaux, retenant notre regard au premier plan plutôt que de le laisser s’échapper vers le lointain. Les cadrages donnent alors lieu à des prises de vue comme des accidents, des erreurs.


Graciela Iturbide, Khajuraho, India, 1998, tirage gélatino-argentique / Graciela Iturbide, Pájaros en el poste de luz, Carretera a Guanajuato, México, 1990, tirage gélatino-argentique

Les salles inférieures de l’exposition mettent donc en lumière les débuts de sa pratique. Graciela Iturbide s’est initiée à la photographie dans les années 1970 aux côtés de Manuel Àlvarez Bravo (1902-2002) qui la persuada de passer du cinéma à la photographie, un médium plus adaptée à son approche intimiste de l'environnement. Elle suit alors le photographe lors de ses voyages, et l’on retrouve son influence dans son œuvre : tous deux partagent un même regard humaniste sur le monde qui les entoure, cherchant l’émerveillement dans l’ordinaire. Elle conservera ce goût des voyages, au Mexique puis aux États-Unis à la fin des années 1990, poursuivant ensuite sa quête de symboles en Inde et en Italie dans les années 2000 et 2010.


Graciela Iturbide, Carnaval, Tlaxcala, México, 1974, tirage gélatino-argentique

C’est une ambiance plus intime que l’on retrouve dans les salles inférieures de l’exposition. On constate ici la posture pudique de Graciela Iturbide, se plaçant en retrait des sujets photographiés, installant une distance entre elle-même et ce qu’elle voit comme si la photographe désirait s’effacer, s’invisibiliser, à l’exemple de Carnaval, Tlaxcala. Ces photographies témoignent de l’attention presque spirituelle qu’elle porte aux paysages et aux objets, oscillant entre approche documentaire et regard poétique sur la culture vernaculaire mexicaine.


« Partir avec mon appareil, observer, saisir la partie la plus mythique de l’homme, puis pénétrer dans l’obscurité, développer, choisir le symbolique... Finalement, la photographie est un rituel pour moi. »

La scénographie, conçue par l’architecte Mauricio Rocha, son fils, est brute. Il a souhaité proposer une scénographie à l’image de l’atelier de la photographe, qu’il a lui-même construit à Mexico, fait de patios ajourés laissant pénétrer le vent et la lumière à l’intérieur. La demande de la fondation Cartier se fondait sur cette envie de montrer l'intimité du travail de Graciela Iturbide, créant ainsi un espace fait d’ouvertures verticales, de jeux de lumière et de regards entre les photographies.



L’exposition présentée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain va au-delà des photographies qui ont fait la notoriété de Graciela Iturbide et montre son travail récent, encore rarement exposé. C’est par exemple le cas d’une série en couleur, la seule présentée et réalisée spécialement pour l’exposition, à Tecali de Herrera, un village près de Puebla au Mexique. À cette occasion, la photographe abandonne un noir et blanc pourtant constitutif de son travail, pour immortaliser les pierres rosées et blanches de carrières où sont extraits l’albâtre et l’onyx. Sur les clichés, les blocs de pierre se détachent en couleur du bleu du ciel, donnant lieu à des images à la limite de l’abstraction, se concentrant davantage à rendre les textures qu’à représenter le réel, nous laissant « chercher la surprise dans l’ordinaire » pour reprendre les termes de l'artiste.


Graciela Iturbide, Piedras, Tecali, Puebla, México, 2021

Adriana Dumielle-Chancelier


 

Exposition Graciela Iturbide, Heliotropo 37

Du 12 février au 29 mai 2022

Commissaire général : Alexis Fabry

Commissaire associée : Marie Perennès


Fondation Cartier pour l’art contemporain

261 boulevard Raspail, 75014 Paris

https://www.fondationcartier.com