• Adriana Dumielle

Josef Sudek, Le monde à ma fenêtre


La Dernière Rose, 1956, Josef Sudek (1896-1976), Épreuve gélatino-argentique, 28,2 x 23,2 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don anonyme, 2010. © Succession Josef Sudek

Confinés, enfermés, cloitrés par les aléas sanitaires, qu’importe le terme, aujourd’hui encore nous sommes privés des premiers rayons du soleil de printemps. Pour certains la fenêtre devient seule échappatoire pour continuer à jeter un oeil sur ce qu’il se passe au dehors. Et comme nous ne sommes par les premiers à être priés de rester chez nous, voyons comment le photographe tchèque Josef Sudek (1896-1976) a su faire de cette ouverture un véritable leitmotiv, prétexte autant à la rêverie qu’à des expériences techniques et plastiques.


« Le monde à ma fenêtre », c’est le titre de l’exposition présentée au Jeu de Paume de Paris à l’été 2016 (7 juin - 25 septembre), organisée en collaboration avec l’Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada. A travers 130 tirages originaux, Le monde à ma fenêtre reflète la relation personnelle du surnommé Poète de Prague au monde environnant, explorant notamment l’intimité de son atelier et de son jardin vu de sa fenêtre. Parmi ces tirages, La Dernière Rose, 1956, une photographie réalisée depuis l’intérieur de son atelier pragois, au centre de laquelle se dressent trois roses, modestement accompagnées d’une coquille qui ne suffit pas à briser cette atmosphère mélancolique au seuil d’une vitre embuée, ruisselantes de gouttes de pluie. Le jeu de la buée vient métamorphoser le jardin, le rendant presque indiscernable, et faisant ainsi de la fenêtre un écran placé entre le photographe et le monde extérieur, transformant ce qui aurait pu être un simple paysage en une évocation onirique rendue possible par les conditions atmosphériques. Sur la droite de l’image, on observe des boîtes empilées : ces boîtes contiennent le papier photographique que Josef Sudek utilise pour réaliser ses clichés, comme un indice laissé là, nous signalant qu’il s’agit bien de la fenêtre de son atelier, nous ramenant à la réalité, nous qui étions perdus dans cette composition proche d’une vanité picturale.



Cette fenêtre toujours fermée, Sudek l’exploita tout au long de sa vie, l’adaptant au printemps comme à l’hiver, captant toute la gamme des effets atmosphériques au travers de cette même surface. C’est pendant la Seconde Guerre mondiale qu’il commença à réaliser des photographies depuis la fenêtre de son atelier car il n’avait pas l’autorisation de photographier dans les espaces publics. La vitre devient l’ouverture sur le monde extérieur dont on lui refuse l’accès mais représente également une forme d’intériorité, de repli sur soi, de repli sur son art. Le sachant connaisseur de la peinture, on ne peut que retrouver l’écho du motif de la fenêtre qui a longtemps constitué le modèle du tableau. Seulement sa fenêtre à lui représente moins une ouverture qu’une surface, prétexte à explorer autant les changements de lumière que les effets atmosphériques sur la vitre elle-même (gel, ruissellement, condensation). Ce motif exerce sur lui une inépuisable fascination, il travaille avec comme un peintre compose avec une toile. Perturbation de sa perception du monde extérieur, moyen d’expression de ses émotions personnelles, ces photographies prises de manière frontale voient se confondre l’intérieur, la vitre et l’extérieur, formant une composition à plusieurs niveaux de profondeur, proposant presque une confrontation entre le calme et la sérénité de l’intérieur de son atelier et les éléments, toujours changeants, parfois menaçants, de l’extérieur. La vitre devient frontière, barrage, obstacle, faisant de son atelier un refuge. Aussi la surface de la vitre fait écho à la surface de la photographie elle-même : toutes deux enregistrent les traces de la réalité extérieure. La lumière pose son empreinte sur le négatif lorsque les gouttes se posent sur l’étendue vitrée. Son atelier devient une camera obscura à la fois close sur elle-même et ouverte sur le monde. Ainsi, sans même nous laisser d’écrit théorique sur la photographie, Josef Sudek n’a eu de cesse de mener une réflexion sur son art.


Prague pendant la nuit, 1950, Josef Sudek (1896-1976), Épreuve gélatino-argentique, 22,8 × 29 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don anonyme, 2010. © Succession de Josef Sudek

Josef Sudek commença la photographie en amateur dès 1913, certainement sous l’influence de sa soeur Bozena, pratiquant elle-même la photographie dans un milieu professionnel. Comme nombre d’artistes de sa génération il fut marqué à jamais par l’expérience de la Première Guerre mondiale, lui faisant perdre un bras et lui laissant une conscience aiguë des aspects tourmentés de l’existence humaine. Cette expérience personnelle lui inspire certaines de ses images les plus touchantes, comme Prague pendant la nuit, 1950, nous montrant la ville plongée dans l’obscurité sous l’Occupation durant la Seconde Guerre mondiale. Cette vue de la ville vidée de vie, emplie d’expression sentimentale, est également témoin de ses aptitudes techniques.


Chez Sudek en effet, les atmosphères solitaires et intimes sont également le lieu d’expérimentations techniques et de recherches plastiques. Fasciné par la lumière autant que par son absence, soucieux de la qualité de ses tirages qui est pour lui la condition sine qua non du potentiel expressif de la photographie, il se plaît à utiliser des procédés pigmentaires (type de procédés de tirage permettant de conférer une teinte particulière à l’épreuve en fonction du pigment utilisé, ayant tendance à adoucir l’image en noyant les détails) dont il exploite à merveille le pouvoir évocateur et sa capacité à rendre les atmosphères, se plaçant ainsi pleinement dans l’héritage des photographes pictorialistes du tournant du siècle. Au cours de sa carrière, il s’est livré à de nombreuses expériences novatrices, s’intéressant tout particulièrement aux aspects techniques et formels du médium photographique : tirages pigmentaires donc mais aussi tirages tramés, des puřidlos (photographies entre deux vitres) et des veteše (photographies insérées dans des cadres anciens), techniques qui, toutes, lui offrent la possibilité de transformer l’image en véritable objet.


Plus tard Josef Sudek se détournera de sa fenêtre pour se concentrer sur l’intérieur encombré de son studio avec la série Labyrinths (Labyrinthe sur ma table, 1967). Il y immortalise les objets hétéroclites qu’il conserve sans pour autant abandonner le thème de la lumière, commun à toute son oeuvre.


Labyrinthe sur ma table, 1967, Josef Sudek (1896-1976), Épreuve gélatino-argentique, 27,7 × 24,4 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don anonyme, 2010. © Succession Josef Sudek


 
  • Instagram
  • Facebook
  • Twitter

©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871