• Raphaëlle Agimont

La Dame de Shalott, beauté condamnée de John William Waterhouse

Une femme s’apprête à affronter son destin. Ses longs cheveux d’un roux flamboyant répondent à la douceur automnale de la nature environnante. Assise dans l’embarcation, elle se prépare à lâcher la chaîne qui la relie encore au rivage, pour se laisser porter par le courant de la rivière. Alors que mélancolie et tristesse se mêlent dans son regard, elle entonne une dernière chanson, pour son dernier voyage.

La Dame de Shalott va bientôt mourir.


The Lady of Shalott, John William Waterhouse, 1888, huile sur toile © Tate Britain, Londres

C’est l’un des chefs-d'œuvre de la peinture préraphaélite ; La Dame de Shalott, peint par John William Waterhouse en 1888. L’artiste britannique fait partie des plus illustres suiveurs de ce mouvement dont la fondation est presque exactement contemporaine à sa naissance à Rome, en 1849.

Installé à Londres dès sa plus tendre jeunesse, il apprend à manier le pinceau auprès de ses parents, William et Isabella Waterhouse, tous deux artistes, et est finalement accepté à la Royal Academy of Art en 1871. Si ses premières compositions sont plutôt académiques, il s’imprègne par la suite des légendes gréco-romaines et arthuriennes ainsi que des écrits des plus grands poètes et dramaturges anglo-saxons, tels Shakespeare, ou encore Alfred Tennyson, auteur du poème The Lady of Shalott — qui nous intéresse donc ici.

Ce poème en quatre parties, rédigé puis publié par Tennyson en 1833, renvoie directement aux histoires du roi Arthur et de ses chevaliers. L’auteur y relate la triste histoire de la Dame de Shalott, enfermée dans une tour isolée sur une île, non loin du royaume de Camelot. Celle-ci est condamnée à n’observer le monde qu’à travers un miroir, sous peine de voir s’abattre sur elle une malédiction terrible. Un jour cependant, dans la glace lui apparaît Lancelot approchant de sa tour et, envoûtée, elle ne peut résister à le regarder directement. Le miroir se brise alors ; la malédiction surgit. La Dame quitte sa prison, embarque dans un bateau en direction de Camelot. Elle ne l’atteindra jamais ; la pauvre femme succombe à la mort avant d’avoir pu poser le pied sur ses rivages.


« Et dans les eaux sombres de la rivière

Tel un prophète téméraire en transe,

Réalisant toute son infortune —

C'est avec une figure terne

Qu'elle regarda Camelot.


Et lorsque le jour déclina,

Desserrant la chaîne, elle s'allongeait ;

Le courant au loin l'emportait,

La Dame de Shalott… »


C’est donc la fin du récit — la partie IV du poème — que Waterhouse décide d’illustrer ; l’instant juste avant le trépas. Si son interprétation picturale en est assez littérale, il y ajoute des détails qui rajoutent une certaine profondeur à la scène. La tapisserie d’abord, que l’on peut observer dans la barque, fait référence à celles que tissait la Dame de Shalott du haut de sa tour, y représentant ce qu’elle voyait à travers son miroir. Celle-ci semble désormais totalement négligée, glissant dans les eaux troubles de la rivière. Il y a ensuite les trois bougies, à l’avant du bateau ; deux sont éteintes, la dernière flamme va bientôt être soufflée par le vent. En d’autres termes, la fin de la vie de la Dame de Shalott est proche.


Waterhouse s’inscrit donc dans la droite lignée des préraphaélites, par le style — couleurs vives, observation accrue de la nature, le tout inspiré par la peinture d'avant Raphaël — et par le thème, qui était encensé par les fondateurs du mouvement Egley, Rossetti et Hunt. L’amour pour ce poème provenait entre autres du fait qu’il permettait une représentation de la femme qu’affectionnaient particulièrement ces artistes ; placées au centre des compositions, dotées d’une grande profondeur psychologique, avec un traitement assez réaliste, souvent basé sur des modèles réels. Les préraphaélites ayant construit leur art autour d'un rejet des productions victoriennes, il en est de même avec ces représentations féminines, qui sont en contradiction avec l’idéal de la femme oisive et apathique de la société de l’époque. Waterhouse est d’ailleurs particulièrement apprécié pour cela, et le montrera encore dans ses deux tableaux ultérieurs représentant d'autres passages du même poème, respectivement réalisés en 1894 et 1915. La Dame de Shalott y est dépeinte avec une expression déterminée, pleine de vie.

The Lady of Shalott Looking at Lancelot, 1894, huile sur toile © Leeds Museums and Galleries

" 'I am half sick of shadows,' said The Lady of Shalott", 1915, huile sur toile © 2017 Art Gallery of Ontario


Avec cette œuvre d'une grande qualité technique et à l'esthétique onirique, empreinte d'historicisme fantasmé, Waterhouse nous fait donc voguer à travers les légendes qui encore aujourd'hui nourrissent notre imaginaire, et prolonge encore un temps l'idéal des préraphaélites, dont le mouvement, s'il s'éteindra au tournant du siècle suivant, continuera d'inspirer nombre d'artistes après eux.


Raphaëlle Agimont