La tabatière du duc de Choiseul : nouvelle campagne Tous Mécènes du Musée du Louvre

Par Antoine Lavastre


« Un objet Louvre » : c’est ainsi qu’Olivier Gabet, le nouveau directeur du département des objets d’arts du musée du Louvre, a décrit la tabatière du duc de Choiseul lors de la présentation du projet d’acquisition de cet objet dans le cadre de la treizième édition de la campagne « Tous Mécènes ». Véritable chef-d’œuvre des arts de la miniature et de l’orfèvrerie du XVIIIe siècle, tout en étant l’unique témoignage de l’état de la Grande Galerie avec les décors peints par Nicolas Poussin, cette tabatière réunit de nombreux critères qui ne peuvent déboucher que par son entrée dans les collections nationales. C’est donc 1,2 million d’euros minimum, sur les 3,9 millions demandés par la famille Rothschild à qui elle appartient depuis le XIXe siècle, que le Louvre cherche à récolter d’ici le 28 février 2023 par le biais de cet appel aux dons. Un appel au mécénat d’entreprise et auprès de grands donateurs est également lancé pour compléter le budget. Enfin, fidèle à elle-même, la Société des Amis du Louvre soutient l’opération à hauteur de 500 000 euros.



Une commande exceptionnelle


Cette tabatière – objet destiné à accueillir du tabac à priser – de forme octogonale est issue de la commande du duc de Choiseul auprès de l’orfèvre Louis Roucel et du miniaturiste Louis-Nicolas Van Blarenberghe.


Né en 1719, Etienne-François de Choiseul connut un destin marqué par un ascension aussi fulgurante que la chute qui s’en suivie. Issu d’une noble lignée de Lorraine, il débute sa vie publique comme militaire avant de devenir, grâce à la faveur de Madame de Pompadour, ambassadeur à Rome puis à Vienne. Marié avec la petite-fille du financier Crozat, immense collectionneur du règne de Louis XIV, il se met au goût de sa belle-famille et collectionne alors avec abondance peintures et objets d’art. Récompensé en 1756, par l’ordre du Saint-Esprit, il entre deux années plus tard au gouvernement de Louis XV. Pendant douze ans, il assura le rôle de ministre d’Etat et de secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine. Néanmoins, en décembre 1770 tout s’arrête : le ministre est congédié par simple lettre et se voit exiler dans son domaine de Chanteloup. En 1772, après que son hôtel parisien ait été vidé puis démoli, sa collection est dispersée aux enchères. Endetté, il meurt en 1785, rue de la Grange-Batelière.


Louis-Nicolas Van Blarenberghe et Louis Roucel, Tabatière dite du duc de Choiseul, 1770-1771, coll. privée. © Hervé Lewandowski


La réalisation de cette tabatière, commandée sans doute en 1770, coïncide donc avec l’acmé de la puissance du ministre, quelques mois seulement avant sa totale disgrâce. Néanmoins, encore aujourd’hui, demeure la question du commanditaire : Choiseul ou un membre de son entourage ? L’entrée au Louvre de l’objet, permettant de plus amples études, devrait pouvoir permettre d’avancer sur la question.

Une histoire du goût


Le décor de la tabatière s’organise selon six miniatures importantes (une sur le couvercle, une sur le dessous, et une sur chacun des quatre côtés restants). Il est complété dans les angles par des miniatures plus modestes figurant des intérieurs. Enfin, le tout est séparé et encadré par des motifs architecturaux en or ; frises et pilastres cannelés.


Louis-Nicolas Van Blarenberghe et Louis Roucel, Tabatière dite du duc de Choiseul, 1770-1771, coll. privée. © Hervé Lewandowski


Si l’hypothèse de la représentation d’une journée dans la vie de Choiseul a été avancée, celle-ci est aujourd’hui largement réfutée tant les activités représentées sont nombreuses. En effet, le ministre – présent sur toutes les faces et aisément reconnaissable par son visage souriant – est figuré aussi bien dans sa demeure, que dans son bureau à Versailles, ou encore dans la Grande Galerie du Louvre. Le programme général semble ainsi vouloir montrer l’ensemble des occupations de Choiseul, du collectionneur au ministre de la guerre. C’est ainsi que sont représentées aussi bien sa galerie de peinture que l’étude d’un plan de fortification auprès des plans-reliefs alors placés dans la Grande Galerie.


L’intérêt de ce décor, au-delà de fournir un témoignage précieux sur la vie d’un ministre d’Etat sous Louis XV, est la figuration de nombreuses œuvres d’art. Comme énoncé plus tôt, Choiseul était un grand collectionneur. Chacune des pièces de son hôtel accueille donc de nombreux tableaux. La finesse exceptionnelle du pinceau de Louis-Nicolas Van Blarenberghe (1716-1794), miniaturiste originaire de Lille, permet d’en identifier un nombre important. Rien que pour la scène du couvercle – dit La Chambre bleue - sont figurés entre autres : La Maison du Rémouleur de Gérard Ter Borch (vers 1653, Berlin, Gëmaldegalerie) ; L’offrande à Priape de Jean Raoux (vers 1720, Montpellier, Musée Fabre) ; ou encore La Prière à l’Amour de Jean-Baptiste Greuze (1767, Londres, The Wallace Collection). Le goût de Choiseul, dans une mouvance caractéristique de la période, était donc à l’art hollandais et contemporain. L’intérêt de ces miniatures est donc d’attester par l’image de ce goût mais également de comprendre l’accrochage d’alors dans les grands hôtels particuliers. Les écoles régionales de peinture pouvaient ainsi y être accrochées ensemble, sans séparation nette.


Louis-Nicolas Van Blarenberghe et Louis Roucel, Tabatière dite du duc de Choiseul, 1770-1771, coll. privée. © Hervé Lewandowski


Un document exceptionnel pour l’étude de Nicolas Poussin


En 1639, puis en 1640, Nicolas Poussin est appelé à Paris par le cardinal Richelieu et par le roi Louis XIII. Auréolé de son succès à Rome, il est alors considéré comme le plus grand peintre français avec Simon Vouet. En 1641, alors premier peintre du roi, il se voit confier la décoration de la voûte de la Grande Galerie du Louvre. Son projet, dont des études préparatoires sont conservées au musée du Louvre, prévoit la représentation de l’histoire d’Hercule et des copies en stucs de monuments anciens sélectionnés en Italie. Désemparé face à l’ampleur de la tâche, le peintre - plus amateur de peinture de chevalet que de grand décor -, abandonne rapidement le projet, qui reste inachevé, et rentre à Rome dès 1642.



Louis-Nicolas Van Blarenberghe et Louis Roucel, Tabatière dite du duc de Choiseul, 1770-1771, coll. privée. © Hervé Lewandowski


La face postérieure de la tabatière du duc de Choiseul constitue ainsi l’unique représentation de ce décor dont l’inachèvement est ici immédiatement visible. Il s’agit donc d’un document central pour comprendre l’agencement des différentes scènes et leur organisation. Malheureusement, format oblige, celui de la miniature, la lecture des scènes représentées demeure particulièrement difficile.


Véritable chef-d’œuvre artistique - rappelons que les scènes font toutes moins de 8 cm de longueur-, la tabatière est donc également un document important pour l’histoire de France, pour l’histoire du goût et enfin pour l’histoire de l’art. Le fait qu’une de ses faces représente directement une des salles principales du musée du Louvre renforce encore le sentiment qu’elle ne peut être conservée ailleurs. Son entrée dans les collections, peut-être encore plus que tous les autres objets présentés dans le cadre des campagnes « Tous Mécènes », est donc absolument nécessaire.


L'œuvre est visible en salle 609 du musée du Louvre.