• Alexis Consigny

La vie modèle de Kiki de Montparnasse

Kiki de Montparnasse, c'est avant tout une silhouette familière, aperçue dans des dizaines de tableaux. C'est aussi une histoire : celle de Montparnasse pendant les années folles, où se côtoient moult artistes parmi les plus importants de la première moitié du XXe siècle. Mais c'est surtout la vie rocambolesque d'un modèle qui, à force de caractère, s'est imposé comme l'une des personnalités majeures de son époque.

Man Ray, Kiki de Montparnasse

Alice Prin, future Kiki de Montparnasse, est une enfant illégitime, née à Châtillon-sur-Seine le 2 octobre 1901. Jamais reconnue par son père, elle est vite délaissée par Marie Prin, sa mère, qui exerce à Paris le métier de linotypiste (ouvrier manipulant une linotype, machine permettant de composer des lignes d'imprimerie à partir d'un clavier). La jeune Alice grandit dans la misère avec sa grand-mère et cinq cousins. Elle quitte la Bourgogne en 1912 pour rejoindre sa mère à la capitale et étudier à l'école, dont elle abandonne les bancs dès 1914. Elle y est tour à tour apprentie brocheuse, fleuriste, laveuse de bouteilles, visseuse d'ailes d'avion avant d'atterrir dans une boulangerie en tant que bonne à tout faire. Révoltée par les mauvais traitements qu'elle subit, elle décide rapidement de quitter cet emploi, lui préférant celui de modèle. Elle commence à poser chez des sculpteurs. Sa mère n'approuve pas cette nouvelle occupation, l'assimilant à de la prostitution. En hiver 1917, Alice Prin est à la rue. Elle survit grâce à ses nouvelles fréquentations, étant même une nuit recueillie par Chaïm Soutine.

La Rotonde de l'entre-deux-guerres

La Rotonde, bistro ouvrier ouvert en 1903, est rachetée en 1911 par Victor Libion, qui en fait un lieu incontournable de l'entre-deux-guerres. Connu pour sa bonté, celui qui était surnommé "Papa Libion" nourrissait gracieusement nombre d'artistes sans le sou qui affluaient en masse dans son établissement, provoquant une émulation bohème qui attirait suffisamment de consommateurs pour assurer la rentabilité de la brasserie. Ce lieu fascine Alice Prin, qui y passe une bonne partie de son temps. Elle ne peut au début fréquenter que le bar, la salle étant réservée aux femmes possédant un chapeau. Rapidement munie d'un couvre-chef de fortune et de son inénarrable toupet, la future Kiki de Montparnasse fait ses premiers pas parmi les Montparnos (surnom donné aux artistes de Montparnasse dans la première moitié du XXe siècle). En 1918, elle vit avec le peintre Maurice Mendjizky, et fréquente et pose pour Modigliani, Kisling ou encore Foujita. Ce dernier réalise avec elle le Nu couché à la toile de Jouy de 1922, qui fit grande sensation au salon d'Automne de la même année. Figurée dans une alcôve, la protagoniste regarde le spectateur avec aplomb et un air d'Olympia de Manet. Léonard Foujita, arrivé en France en 1913, signe ici l'un de ses premiers tableaux de nu d'après modèle vivant.

Léonard Foujita, Nu couché à la toile de Jouy, 1922, Musée d'Art Moderne de Paris
Man Ray, Le Violon d'Ingres, 1924, MNAM

Alice Prin affirme sa personnalité exubérante, souligne ses yeux de khôl et ses lèvres de rouge, coupe ses cheveux au bol et adopte le surnom de Kiki. En 1921, elle rencontre l'artiste américain Man Ray, fraîchement arrivé à Paris. Kiki lui est présentée comme le "modèle favori des peintres". La jeune femme de vingt ans lui plaît immédiatement. Lunatiques, ils alternent entre l'amour, le désamour et la haine pendant six ans. Elle refuse dans un premier temps de poser pour lui car, habituée aux pinceaux, elle argue que la photographie n'est qu'une reproduction de la réalité. Se laissant convaincre par Man Ray qui lui dit photographier comme il peint, elle devient son modèle favori, sa muse. Avec lui, elle rencontre quelques uns des acteurs principaux du surréalisme : André Breton, Paul Eluard ou encore Max Ernst. En 1924, inspiré par Le Bain Turc de Jean-Auguste-Dominique Ingres, le photographe la fait poser de dos, simplement vêtue d'un turban, et dessine à l'encre de Chine deux ouïes de violon sur son dos. Kiki devient dès lors le sujet de l'une des plus célèbres photographies de l'histoire de l'art : Le Violon d'Ingres. En effet, le violon était l'instrument de prédilection du peintre du XIXe, qui fit partie un temps de l'orchestre du Capitole de Toulouse. Man Ray joue avec les images et les mots, et dépeint donc une femme-objet, outil de l'artiste. Or cela ne correspond en aucun cas au tempérament de sa muse, loin d'être passive. Car Kiki de Montparnasse n'est pas seulement modèle, et passe même plusieurs fois de l'autre côté de la toile, tirant au début pour dix sous le portrait des soldats anglais et américains de passage à La Rotonde. Poursuivant la peinture, elle expose trois fois, en 1927, 1930 et 1931. L'exposition de 1927, à la galerie Au Sacre du Printemps, fut un réel succès. Ses œuvres se vendent bien et c'est, d'après le Herald Tribune, "le vernissage de l'année". Elle peint des souvenirs d'enfance et des portraits d'amis, sans se départir d'un regard naïf et d'une profusion de couleurs.


"Ici même ou bien loin, ma chère Kiki, à travers tes beaux yeux, que le monde est joli"

Robert Desnos, préface du catalogue de l'exposition de 1927.

Kiki de Montparnasse, La Funambule, 1929
Kiki de Montparnasse et Henri Broca

En 1929, Kiki de Montparnasse fréquente le journaliste Henri Broca, fondateur de la revue Paris-Montparnasse où il publie les premiers chapitres du livre Souvenirs de Kiki. Ce dernier rencontre un certain succès et séduit Ernest Hemingway, qui en rédige une préface en vue d'une distribution états-unienne. Le livre est cependant censuré outre-Atlantique jusqu'en 1970. Rien d'alarmant pour Kiki, reine de Montparnasse, véritable icône de son quartier, dont les cachets financent largement la revue d'Henri Broca. Cependant, l'insuccès de cette dernière pèse sur l'esprit du rédacteur, qui finit par le perdre. Simultanément, la mère de Kiki perd aussi la raison, et la jeune reine commence à courir le cachet pour s'occuper d'eux au mieux. Elle chante dans de petits cabarets et continue à poser. Mais l'état d'Henri empire et elle doit finalement le faire interner. Il meurt en 1935, loin de Montparnasse.

Kiki de Montparnasse et André Laroque

Alice Prin, désœuvrée, se rend aux Etats-Unis pour tenter sa chance au cinéma. Elle avait déjà contribué à quelques films, dont l'Etoile de mer, réalisé par Man Ray en 1928 à partir d'un poème de Robert Desnos. Mais ses déboires récents et le mal du pays la torturent : elle ne se rend pas à son rendez-vous de bout d'essai. De retour à Montparnasse, elle s'élance à corps perdu dans les mondanités, et développe une dépendance à la drogue. Elle chante dans de multiples cabarets, puis fonde le sien en 1936 : L'Oasis. Rapidement renommé Chez Kiki, l’établissement connaît d'abord un certain succès. Elle y chante régulièrement, accompagnée par le pianiste et accordéoniste André Laroque. Le musicien l'aide à se détacher de ses addictions et tape à la machine les souvenirs qu'elle lui raconte, qui ne sont publiés qu'en 2005 sous le titre : Souvenirs retrouvés. Kiki de Montparnasse meurt en 1957, mais demeure l'un des visages les plus représentatifs des années folles.

Gaston Paris, Kiki de Montparnasse

Figure incontournable du Montparnasse de l'entre-deux guerres, Kiki en représente l'esprit. Elle est à l'honneur dans le court métrage d'animation tourbillonnant d'Amélie Harrault, "Mademoiselle Kiki et les Montparnos", sorti en 2012 et récompensé par un César en 2014. Son esthétique évolutive, s'adaptant au style des artistes qu'il dépeint, en fait une véritable anthologie visuelle des années folles. Encore aujourd'hui, Kiki de Montparnasse inspire. Bien plus qu'un modèle, elle est une égérie.


Alexis Consigny

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871