• Antoine Lavastre

Un Caravage sur le marché : le casino dell'aurora de la villa Ludovisi à Rome mis aux enchères

Dernière mise à jour : il y a 15 heures

Jean Auguste Dominique Ingres, Le Casino dell'aurora de la villa Ludovisi, 1806, Montauban, musée Ingres.

L'information commence à faire grand bruit en Italie depuis quelques jours, les journaux locaux parlant même des "enchères du siècle", mais l'évènement est à la hauteur du déchainement médiatique. Le Casino dell'aurora, annexe de la fameuse Villa Ludovisi, va bientôt être mis en vente avec une estimation de près de 470 millions d'euros. Selon La Reppublica près de 20 000 mails ont ainsi déjà été envoyés pour en informer les personnes et groupes d'investissement disposant des moyens financiers pouvant permettre l'acquisition. Le prix de réserve des enchères qui se dérouleront le 19 janvier en ligne est fixé à 353 millions d'euros.


Un tel prix s'explique aisément tant le lieu est un monument de l'histoire de l'art. Ce petit édifice appartint ainsi tout d'abord au cardinal Francesco Maria del Monte, qui l'acquit en 1596, puis au cardinal émilien Ludovico Ludovisi qui en fit une annexe de la villa édifiée à proximité par le Dominiquin au tout début des années 1620. Ces propriétaires prestigieux laissèrent chacun des traces de leur passage en commanditant de riches décors qui font aujourd'hui tout l'intérêt du bâtiment et donc son prix.


Vers 1599 - la date précise fait encore débat -, le cardinal Del Monte commande ainsi au Caravage, son protégé, la décoration du plafond de la salle où certains supposent qu'il pratiquait des expériences alchimiques. Le résultat donne Jupiter, Neptune et Pluton soit l'unique peinture murale - à l'huile et non pas à fresque - connue de la main du maître du clair-obscur. Ce dernier représente dans ce décor les trois divinités romaines les plus importantes vues da sotto insu - en contre-plongée -, sur le modèle de la salle des géants du palais du Té à Mantoue, de part et d'autre d'une sphère symbolisant le cosmos avec les signes du zodiaque. Nous retrouvons dans cette œuvre toute la vigueur de la peinture du Caravage et son attention au réel, les corps divins étant humanisés.


Le Caravage, Jupiter, Neptune et Pluton, vers 1599, Rome, Casino Ludovisi.

Ludovico Ludovisi poursuit les commandes décoratives en demandant, entre autres, au Guerchin et à Agostino Tassi, de décorer une autre pièce de l'édifice par une représentation du char de l'Aurore - qui donne son nom au lieu -. Dans une architecture feinte peinte - une quadratura - par Tassi, Guerchin répond par cette huile murale à la version peinte du même sujet par Guido Reni quelques années auparavant au Casino Rospigliosi. Là où le peintre bolonais fait le choix d'une stricte frontalité, comme si un tableau avait été accroché au plafond, le Guerchin réitère le da sotto insu et joue ainsi avec le trompe-l'œil à l'image de l'œuvre du Caravage citée plus tôt.


Le Guerchin et Agostino Tassi, Le char de l'Aurore, 1621- 1623, Rome, Casino Ludovisi.

Au delà de ces deux immenses chefs-d'œuvre de l'art mural du XVIIe siècle, la mise en vente comprend également une exceptionnelle collection de statues antiques (cf. l'article de Finestre sull'art), ainsi que d'autres salles décorées par le Dominiquin, Guerchin, Paul Bril ou encore Giovanni Luigi Valesio.


Le Guerchin, La Nuit, vers 1621, Rome, Casino Ludovisi.

Le casino Ludovisi est ainsi un vestige exceptionnel de ce grand moment que fut le début du XVIIe siècle pour la création artistique romaine mais aussi pour l'histoire des collections. Sa mise en vente, dernier épilogue de la succession du prince Nicolò Boncompagni Ludovisi décédé en 2018, s'accompagne, et c'est à noter, de l'obligation de se conformer à des travaux de restaurations ordonnés par la Surintendance des biens culturels italienne. Le dénouement est attendu le 19 janvier 2022 avec la possibilité d'une préemption du Casino par l'Etat italien. Cette hypothèse, bien qu'assez difficilement envisageable tant la somme évoquée est importante, permettrait peut être une ouverture au public plus régulière et facilité du monument. L'espoir reste ainsi de mise pour que ce haut-lieu de l'histoire artistique, en changeant de mains, ne ferme pas définitivement ses portes aux communs des mortels.


Antoine Lavastre