• Antoine Lavastre

Le cycle de sainte Ursule, Vittore Carpaccio (1490-1497)

Dans la seconde moitié du Quattrocento (15ème siècle), une ville parmi toutes les autres resplendissait entre Orient et Occident : Venise. Au gré des siècles, la cité des doges s’était constituée comme la plaque tournante du commerce méditerranéen. Fréquentée aussi bien par les riches marchands que par les puissants ambassadeurs, l’or coulait à flot dans la ville aux pieds dans l’eau. Conjugué à cela, une vraie culture humaniste s’était élevée ici grâce aux richesses culturelles importées d’Orient. Les commandes artistiques affluaient donc, chaque commanditaire voulant surpasser l’autre.


C’est au milieu de cette période propice que naquit un certain Vittore Scarpazza, dont le nom bientôt latinisé, Carpaccio, passera à la postérité. Nous ne savons encore aujourd’hui que très peu de choses sur l’homme. Il apparait pour la première fois dans les archives en 1472. Son nom est alors couché par son oncle sur testament, devant donc déjà avoir à cette date plus de 15 ans (qui était l'âge permettant de figurer sur un testament). Pour trouver trace de Carpaccio en tant qu’artiste, il faudra attendre encore quelques années, dix-huit pour être exacte. En 1490, il signe alors pour la première fois une œuvre, L’arrivée de sainte Ursule à Cologne. Cette huile sur toile appartient à un cycle commandé par la Confrérie de sainte Ursule en 1488. Le cahier des charges de la commande était très précis. On demandait au peintre huit œuvres (huit au départ, neuf ensuite) montrant la vie de sainte Ursule avec la présence de cérémonies publiques et religieuses, d’une activité diplomatique et d’une animation maritime semblables à celle de Venise. Ce cycle était destiné à orner la chapelle de la confrérie largement subventionnée par la riche famille Loredan.


Pour traiter la vie de sainte Ursule, Carpaccio s’est inspiré de La légende dorée de Jacques de Voragine. Le culte de cette princesse martyrisée avec 10 000 de ses dames de compagnie par Attila était alors très fort au 15ème siècle. Cela peut se voir par les nombreuses œuvres traitant de ce sujet datées de cette époque. Nous pouvons par exemple citer la Châsse de sainte Ursule (1489) de Hans Memling pour la plus connue.


L’arrivée des ambassadeurs chez le roi de Bretagne, Galerie de l'Académie, Venise

Le récit débute avec L’arrivée des ambassadeurs chez le roi de Bretagne. Ce tableau présente les ambassadeurs du roi d’Angleterre venant demander pour le compte de leur prince, la main de la fille du roi de Bretagne. La beauté de la jeune femme est légendaire mais elle est chrétienne alors que le prince est païen. La jeune fille fixe alors ses conditions : elle partira avec dix mille de ses compagnes, le roi se fera baptiser et ils devront attendre trois ans avant de se marier, le temps que la jeune femme aille à Rome. Ce tableau présente une composition en trois parties séparées par l’architecture. A gauche est l’arrivée des ambassadeurs, dans la partie centrale ceux-ci devant le roi et enfin à droite, le roi s’entretenant avec sa fille. Cette première œuvre est le manifeste de la peinture de Carpaccio. Il y montre toute sa force analytique inspirée par la peinture du nord avec laquelle il est familier pour peindre chaque élément architectural, chaque visage avec la plus grande précision. De sa formation vénitienne il tire l’atmosphère lumineuse particulièrement réussie et le paysage de canaux. Les visages traités entre ombre et lumière avec un certain géométrisme sont, eux, dans la droite lignée des œuvres de Piero della Francesca.


Le départ des ambassadeurs, Galerie de l'Académie, Venise

Vient ensuite Le départ des ambassadeurs. Le décor somptueux de la salle du trône du roi de Bretagne est en parfait accord avec le goût vénitien de l’époque et la volonté de luxe imposée à l’artiste par les Loredan. Encore une fois, l’atmosphère lumineuse est particulièrement réussie.


Le retour des ambassadeurs en Angleterre, galerie de l'Académie, Venise

La troisième toile présente logiquement Le retour des ambassadeurs en Angleterre. Ces derniers rapportent au roi d’Angleterre les conditions fixées par Ursule. La scène prend place sous un dais architectural autour duquel se presse une foule immense. Les effets de foule sont une spécialité de Carpaccio et lui permettent de mettre en place les nombreux costumes qu’il aime peindre. Encore une fois le paysage et l’architecture renvoient directement à Venise.


Le départ de Sainte Ursule, galerie de l'Académie, Venise

Ensuite vient Le départ de Sainte Ursule. Cette œuvre est sans doute l’une des plus belles du cycle. Elle s’articule selon une symétrie marquée par le mat à l’oriflamme. A gauche de ce mat est l’Angleterre, à droite la Bretagne. Des deux côtés nous voyons les fiancés prendre congé de leur père respectif. A droite, après avoir fait ses adieux à son père, Ursule est invitée par son fiancé à prendre place sur sa chaloupe. A l’arrière de cette scène, les 10 000 compagnes d’Ursule prennent place sur les bateaux affectés à leur transport. Pour saisir le génie de Carpaccio il suffit de regarder les magnifiques tissus qui ornent la chaloupe du prince.


La rencontre avec le pape à Rome, galerie de l'Académie, Venise

La rencontre avec le pape à Rome est la scène suivante. Conformément aux accords de fiançailles, le prince et Ursule se rendent à Rome pour y rencontrer le pape. Ils s’agenouillent devant le pape Cyriaque alors que derrière eux s’avancent une par une les compagnes d’Ursule. La représentation fidèle du château Saint-Ange, sans doute peint d’après une médaille, illustre la grande minutie du travail des paysages de Carpaccio.


Le songe de sainte Ursule, galerie de l'Académie, Venise

La sixième toile montre Le songe de sainte Ursule. La jeune sainte dort alors qu’en songe un ange, qui semble ici tout droit sortie d’une annonciation de Fra Angelico, lui amène une palme, symbole de son martyre futur. Le sablier à côté et la chandelle qui brûle derrière sont alors les symboles de la fin qui est proche. L’intérieur de la pièce est traité avec grand soin, nous y discernons le livre ouvert que la sainte étudiait avant d’aller dormir.


L’arrivée de sainte Ursule à Cologne, galerie de l'Académie, Venise

L’arrivée de sainte Ursule à Cologne montre la sainte sur un bateau avec le pape qu’elle accompagnait pour un voyage vers le Nord de l’Europe. Sur leur trajet, une péripétie les oblige à s’arrêter à Cologne alors assiégé par les Huns (ici représentés sous les traits de l’ennemi d’alors, les armées de Mehmet II). La composition de l’œuvre s’organise autour de deux lignes sinueuses, la rive et le chemin. Avec cette œuvre, Carpaccio fait étalage de sa maîtrise de l’art flamand. Les bateaux semblent tout droit être tirés d’une œuvre de Memling alors que le rond formé par le reflet du pont au loin tire son inspiration dans les œuvres de van Eyck.


Le martyre et les funérailles de sainte Ursule, galerie de l'Académie, Venise

Vient ensuite Le martyre et les funérailles de sainte Ursule. Cette œuvre est séparée en deux par une colonne. A droite a lieu le martyre où le pape, la sainte et ses dix milles campagnes sont massacrés par les hommes d’Attila. Carpaccio peint ici une des scènes les plus violentes du Quattrocento. Cette violence est caractérisée par la composition totalement désorganisée rompant avec la perspective observée dans les autres œuvres du cycle. A droite du mat sont représentées les funérailles de Ursule. A la violence succède le recueillement comme le témoigne le retour de la perspective.


L’apothéose de sainte Ursule, galerie de l'Académie, Venise

Le cycle se termine enfin par L’apothéose de sainte Ursule. Cette œuvre montre Dieu le Père, les bras tendus accueillant Ursule qui est debout sur un promontoire formé par les palmes d’elle et de toutes ces comartyres. Elle est en prière dans une mandorle et est entourée d’anges. Encore une fois, avec cette scène, Carpaccio fait la part belle à l’effet de foule.


Avec ce cycle, Carpaccio signe l’un des plus grands chefs d’œuvre de la fin du Quattrocento et ouvre par son sens de la narration la voie aux artistes du 16ème siècle.


Antoine Lavastre

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871