• Raphaëlle Agimont

Le Repos des nymphes au retour de la chasse, la mythologie sensuelle de François Boucher


Le Repos des nymphes au retour de la chasse, François Boucher, 1745, huile sur toile, Musée Cognacq-Jay
« Boucher a un faire qui lui appartient tellement, que dans quelque morceau de peinture qu’on lui donnât une figure à exécuter, on la reconnaîtrait sur le champs » Denis Diderot, Salon de 1761

François Boucher, nom qui résonnera à coup sûr dans votre esprit, peut être considéré comme le plus pur produit du XVIIIe siècle. Dominant la scène artistique du règne de Louis XV, celui que l’on appelle souvent « le peintre des Grâces » n’a pas volé son surnom ; il est l’égérie même d’une esthétique particulière qui sera à jamais rattachée au siècle des Lumières. Plongée dans l’une de ses nombreuses scènes mythologiques qui firent sa renommée : le Repos des nymphes au retour de la chasse, dit aussi Le Retour de la chasse de Diane, conservé dans le poétique musée Cognacq-Jay à Paris.


Quand il peint cette huile sur toile en 1745, François Boucher a 32 ans et n’est alors qu’à la moitié de sa longue et prolifique carrière. Le peintre parisien a déjà un beau parcours derrière lui ; un temps élève de François Lemoyne, grande figure de la peinture du début du siècle, il remporte le grand prix de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1723. Après un bref voyage à Rome, il est reçu à l’Académie le 30 janvier 1734 avec son tableau représentant Renaud et Armide, protagonistes de « La Jérusalem délivrée » du Tasse.

Les années qui suivent sa Diane n’en sont pas moins fructueuses. En 1751, il devient le peintre attitré de Madame de Pompadour puis, en 1765, le Premier Peintre du roi Louis XV lui-même, et se voit attribuer la prestigieuse fonction de directeur de l’Académie peu après.


Durant toutes ces années, Boucher amène le style rocaille à son paroxysme, non seulement dans la peinture, à travers les thèmes divers auxquels s'adonne - paysages, scènes de genre, pastorales, peinture d’histoire, allégories, etc - mais également dans d’autres médiums pour lesquels il fournit de nombreux modèles et cartons, comme pour les porcelaines de Sèvres et Vincennes, ou encore pour les tapisseries.

Cette esthétique, qui est véritablement sa signature, il l’applique donc également dans ses représentations tirées de la mythologie gréco-romaine, et appose sur ce genre la fraicheur d’une sensibilité nouvelle.

« Jamais peut-être la mythologie n’avait été prétexte à un déploiement d’autant de grâce et de décontraction » Pierre Rosenberg et Michel Hilaire

Le Repos des nymphes au retour de la chasse en est un excellent exemple. Comprenons d’abord la scène : quatre femmes sont assise à ce qui semble être l’orée d’un bois. Il s’agit de la déesse Diane et trois de ses nymphes, des divinités secondaires lui étant fidèles, s’apprêtant à se baigner, ou du moins à se rafraichir dans le petit plan d’eau, après une partie de chasse. La déesse, protectrice des animaux sauvages et de la nature, soeur jumelle d’Apollon, est ici reconnaissable par sa surélévation et l’éclat de ses chairs, plus que par ses attributs, malgré les carquois et le gibier posés sur le sol. Boucher lui enlève même le croissant de lune caractéristique, qu’il avait pourtant gardé dans sa précédente représentation de la même scène, la célèbre Diane sortant du bain du Musée du Louvre.


Diane sortant du bain, François Boucher, 1742, huile sur toile, Musée du Louvre

Et pour cause, le but de Boucher n’est pas ici de représenter la déesse de manière « canonique », mais de s’en servir pour déployer tout son savoir-faire et son goût. Ce n’est pas un thème nouveau ; les peintures mettant en scène la déesse Diane -ou Artémis pour sa version grecque - sont fréquentes au XVIIe siècle ; on peut penser au Repos de Diane chasseresse de Rubens, ou au Repos de Diane de Jacob Jordaens. La nudité des personnages n’est pas une chose innovante non plus, la mythologie étant souvent une excuse pour traiter le corps dévêtu sans que cela soit jugé indécent. Alors qu’ajoute Boucher, au juste ?

De la sensualité, de l’élégance, un amour de la beauté du corps féminin qui le poursuivra toute sa carrière, avec ses jeunes filles aux joues rosées. Le retour de Diane de la chasse est traité comme une scène intimiste et théâtrale en même temps. Diane, pourtant connue pour son caractère volontaire, n’est ici que grâce, enlevant le ruban de son pied d’un geste plein de délicatesse, lui conférant un léger caractère érotique, sans vulgarité aucune.

Les quatre femmes pourraient par ailleurs presque être confondues avec des dames de l’aristocratie de l’époque, avec ces coiffures qui ne sont pas sans rappeler les « petites têtes » du règne de Louis XV, ou les étoffes précieuses qui leur glissent précieusement des épaules.

Boucher expose tout son sens du détail, avec une vivacité de la touche qui fait son talent, et une harmonie exquise des coloris. Le tout forme un ensemble décoratif sans précédent, emprunt d’insouciance, expliqué non seulement par la manière de l’artiste mais aussi par la destination de l’oeuvre, qui n’était pas moins qu’un dessus-de-porte, à la mode dans les riches intérieurs des hôtels particuliers du XVIIIe siècle.


Le style précieux de Boucher, inébranlable, sera à la fois son plus grand atout et son plus grand défaut. En effet, s’il lui aura permis de se hisser à la première place des peintres de son temps, adoré, il se retrouvera en quelque sorte victime du changement du goût du tournant des années 1760, qui se fait plus sévère. Dès lors, on n’hésitera pas à critiquer son art, l’accusant de faire preuve de frivolité mal placée, de ne pas représenter la vérité, de ne jamais innover. Ne vous fiez pas à la citation du début de l’article ; Diderot n’appréciait pas Boucher, il le trouvait « sans goût ». Par ailleurs, ses fonctions de Premier Peintre du roi et de directeur de l’Académie tiendront plus de l'hommage à l’ensemble de sa carrière qu’à la volonté de mettre en avant un peintre à la mode. Après sa mort, l'artiste sera oublié, et il faudra attendre le Second Empire pour que son oeuvre soit redécouverte.

Qu’importe ; en 67 ans de vie, François Boucher aura eu le temps de laisser dans l’histoire de l’art une trace indélébile, grâcieux reflet d’une légèreté onirique et fantasmée de la société d’une époque révolue. Et avant le désamour, avant Diderot, il aura su renouveler et se faire une place dans le genre de la peinture d’histoire aux sujets mythologiques ; ses Lever et Coucher du Soleil, qu'ils soient aimés ou non par les critiques, seront les oeuvres phares du Salon de 1753.


Raphaëlle Agimont

 
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