• La Rédaction

Le XVe siècle a la cote chez Christie's

Par Nicolas Bousser & Antoine Lavastre


Emportée pour vingt millions d’euros, prix marteau, l’œuvre de Michel-Ange n’aura pas obtenu le record escompté par Christie’s, celui d’être le premier dessin ancien à dépasser la barre des trente millions. Réattribué en 2019 par l’expert en dessin ancien, Furio Rinaldi, cette étude trônait depuis de nombreuses années dans une collection particulière parisienne comme une œuvre de l’école de Michel-Ange. Passée comme telle à Drouot en 1907, lors d’une vente organisée par le commissaire-priseur Maurice Delestre (lot n°34), elle y fut achetée, selon la maison de vente, par Alfred Cortot (1877-1962). Célèbre pianiste - dont l’histoire retient surtout son rôle dans les institutions de Vichy -, il fut également un grand collectionneur, spécialisé, entres autres, dans les œuvres en rapport avec le musique à l’image d’un portrait de Wagner par Renoir qu’il acheta lors de la vente Strauss en 1932. L’achat de ce dessin de l’école de Michel-Ange semble ainsi attester d’une part méconnue de sa collection, celle des dessins anciens. En effet, la vente de sa collection -dont ce dessin a cependant peut-être été extrait-, toujours chez Christie’s en 2019, n’en comprend aucun.

Michel-Ange, Etude d'après Masaccio, Plume et encre brune de deux couleurs, lavis brun foncé, Paris, Christie's

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Extrait du catalogue de la vente anonyme du 24 avril 1906, Paris, Hôtel Drouot.


A elle seule, la beauté de cette feuille, peut suffire à expliquer l’achat par cet amateur cultivé. Œuvre de jeunesse, Michel-Ange y représente trois personnages. Celui du centre, sur lequel l’attention de l’artiste s’est concentrée, est directement issu de la fresque de Masaccio représentant le Baptême des néophytes de la chapelle Brancacci en l’église de Santa Maria del Carmine à Florence. L’artiste réinterprète par un travail sur les ombres qui en accentue la musculature cette figure annexe de la composition. Mentionné par Vasari dans sa vie de Michel-Ange, ce labeur auprès des fresque des Masaccio est l’un des grands jalons de la carrière de l’artiste, l’un des premiers où le tout jeune artiste, jeune protégé de Laurent de Médicis, fut admiré et même jalousé. Vasari écrit ainsi : « Il dessina plusieurs mois au Carmine, d’après les peintures de Masaccio, et il les copiait avec tant de jugement, que tous ceux qui les voyaient en restaient stupéfaits, et que l’envie croissait en même temps que sa renommée. » Deux autres dessins subsistent de ces études, l’un à la Graphische Sammlung de Munich et l’autre à l’Albertina de Vienne. De tous, celui passé chez Christie’s est sans aucun doute le plus beau.

Masaccio, Le baptême des néophytes, 1525, fresque, Florence, Santa Maria del Carmine, chapelle Brancacci,

Les deux autres figures sont plus énigmatiques. D’une écriture graphique bien différente, beaucoup moins retravaillées –traitées simplement à la plume - , elles ne sont pas issues de la fresque de Masaccio mais semblent avoir été rajoutées plus tardivement. Celle de droite n’est ainsi pas sans évoquer la contorsion des esclaves du tombeau de Jules II et notamment de celui rebelle du musée du Louvre. Celle de gauche, de trois-quart, le visage penché vers l’avant de manière très élégante ne renvoie pour le moment à rien d’autre que l’imagination du maître.


Michel-Ange, Esclave rebelle, 1513-1516, marbre, Paris, Musée du Louvre,.



Tout cela atteste du caractère exceptionnelle de cette feuille, véritable jalon de la carrière artistique de Michel-Ange. L’appropriation qu’il fait d’une œuvre aussi importante, « la Sixtine de la première Renaissance » selon Bernard Berenson, par le travail sur le corpus nu, qui accompagnera tout son art, fait de celle-ci une redécouverte majeure, loin de la simple anecdote.


Toute aussi majeure est la préemption, par le musée du Louvre, de deux panneaux peints vers 1480-1500. Achetées en 1901 à Biarritz par le grand collectionneur Martin Le Roy, les deux œuvres ont été exposés en 1904 au Pavillon de Marsan, dans le cadre de la célèbre exposition consacrée aux Primitifs français, sous l’étiquette École d’Artois 1450. Connues donc depuis plus d’un siècle et étudiées par Hulin de Loo, Sterling ou encore Friedländer, l’entrée de ces œuvres dans les collections du Louvre sonnait comme une évidence. Elles étaient restées, par descendance, dans la collection de Jean-Joseph et Jeanne Marquet de Vasselot.

École Franco-Flamande vers 1480-1500, Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Ambroise. Huile sur panneaux double face, 106 x 87 cm. Préemption du musée du Louvre le 18 mai 2022 pour 693 000 €. / Photographie : Christie's.


L’iconographie développée sur les avers est plutôt rare. Elle met en scène les quatre pères de l’Église occidentale : saint Jérôme avec sa tenue de cardinal, saint Augustin portant la crosse, la mitre et le cœur, saint Grégoire en tenue papale et saint Ambroise représenté aux côtés de son attribut, la ruche. Les quatre saints personnages apparaissent assis, en train d’écrire les ouvrages fondateurs dits patristiques. Le choix de ce sujet laisse supposer certes une commande prestigieuse mais surtout érudite, probablement pour un couvent ou un monastère. Les revers des panneaux induisent, quant à eux, une Annonciation peinte en grisaille. Ces deux volets forment probablement les volets latéraux d’un triptyque dont la partie centrale est aujourd’hui perdue.


Structurellement, la disposition des saints pères et leur mode de représentation évoque des modèles réalisés dans les mêmes années en Alsace ou en Suisse. Nous pensons notamment à deux volets conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon, réalisés vers 1470 et pour l’heure encore anonymes. Provenant du legs Marie-Henriette Dard, ceux-ci présentent sur leurs revers sainte Catherine et sainte Barbe.


Anonyme suisse de la fin du XVe siècle, Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Ambroise. Huile sur panneaux double face, 144 x 60 cm. Dijon, musée des Beaux-Arts


Stylistiquement, les avers diffèrent des revers. Les quatre pères de l’Église apparaissent très marqués par les Flandres tandis que l’Annonciation - et notamment le visage de la Vierge - témoigne de la main d'un artiste actif sur le territoire français à la lisière des années 1500. Les experts de Christie's ont d’ailleurs prudemment rendus les panneaux à l’École franco-flamande vers 1480-1500. Les avers, par la précision des motifs décoratifs et par le mode de représentation des visages, évoquent les productions brugeoises mais aussi potentiellement des productions d'artistes nordiques actifs à Paris - à l'image du maître de Saint-Gilles -. Les revers, par leur douceur, pourraient renvoyer plus au sud, peut-être dans le secteur d’Autun ou Moulins.


École Franco-Flamande vers 1480-1500, Saint Augustin (détail.). Huile sur panneaux double face, 106 x 87 cm. Préemption du musée du Louvre le 18 mai 2022 pour 693 000 €. / Photographie : Christie's.


Maître de Saint-Gilles, Saint Gilles et la biche. Vers 1500. Huile sur panneau, 61,6 x 46,4 cm. Londres, National Gallery.

École Franco-Flamande vers 1480-1500, L'ange et la Vierge de l'Annonciation. Huile sur panneaux double face, 106 x 87 cm. Préemption du musée du Louvre le 18 mai 2022 pour 693 000 €. / Photographie : Christie's.


École Franco-Flamande vers 1480-1500, La Vierge de l'Annonciation (détail.). Huile sur panneaux double face, 106 x 87 cm. Préemption du musée du Louvre le 18 mai 2022 pour 693 000 €. / Photographie : Christie's.


Jean Hey, La Vierge de l'Annonciation. 1490-95. Huile sur panneau, 72.5 × 50.1 cm. Chicago, Art Institute.


Ces panneaux constituent en somme des témoins d'une dynamique présentée dans le cadre de l’exposition France 1500 en 2011, par laquelle des artistes formés dans les grands foyers artistiques au nord, à l’image de Jean Hey, sont venus travailler en France, à Lyon, Autun ou encore Moulins. Le peintre de nos panneaux, qui n’est pour l’heure pas identifié, est à n’en pas douter un peintre d’importance et donnera pour les prochaines années du travail aux conservateurs et chercheurs.