• Alexis Consigny

Les Mains Libres, dessiner l'évidence

Oeuvre plurielle trop souvent analysée au seul prisme de ses poèmes, Les Mains Libres est pourtant le fruit d'une amitié. Sa force réside avant tout dans les interconnexions entre mots et dessins, car bien plus qu'une collaboration, c'est une évidence.

Frontispice du recueil Les Mains Libres

Peu de temps avant sa destruction, le café Certà accueillit les prémisses de l'un des événements majeurs de l'histoire artistique et littéraire du XXe siècle. Le 14 juillet 1921, Emmanuel Radnitsky, alias Man Ray, arrivé en France dans la journée, est présenté par Marcel Duchamp à un petit groupe de surréalistes. Parmi eux, âgé de vingt-cinq ans, se trouve Eugène Grindel, plus connu sous le pseudonyme de Paul Eluard. Les deux hommes n'échangent que très peu, mais l'ambiance est immédiatement chaleureuse au vu du passé dadaïste de Man Ray. La première exposition parisienne de ce dernier est un échec qui le pousse à se focaliser sur la photographie au détriment de la sphère dada.

Man Ray et Adrienne Fidelin

Leurs rares échanges s'intensifient peu à peu par le biais de mentions ou collaborations mineures : le septième numéro de La Révolution Surréaliste marque la première mise en relation de leurs travaux respectifs (qui n'est cependant peut-être pas encore le fruit de leurs volontés). C'est en 1934, dans La Rose Publique, que s'affirme leur amitié. Paul Eluard publie un poème intitulé Man Ray dans lequel il rend hommage à l'oeuvre photographique de l'artiste. Il convient par ailleurs de rappeler l'immense importance qu'eut Lee Miller, amante et assistante de l'américain de 1929 à 1932, en réalisant certaines de ses commandes liées au monde de la mode et en participant à l'amélioration de la technique de la solarisation. A partir de 1935 se met en place entre Eluard et Man Ray une véritable complicité artistique, illustrée par les œuvres Appliquée et Facile. C'est à Londres, en juin 1936, qu'a lieu l'élément déclencheur : Paul Eluard donne une conférence, "L'évidence poétique", au cours de la première Exposition Internationale du Surréalisme. Il y dépeint sa conception de la création, dont de très nombreux aspects se retrouvent plus tard dans Les Mains Libres, signe que Man Ray fut non seulement attentif mais surtout inspiré par les mots du poète.

"Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré"

Couverture originale du recueil
Nusch et Paul Eluard, photographiés par Dora Maar

La couverture originale indique la particularité fondamentale du recueil : dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Eluard. Les habitudes du spectateur sont aussitôt bousculées : l'image précède le texte. Ces dessins furent réalisés au cours des étés 1936 et 1937. Lorsque Man Ray et sa compagne Adrienne Fidelin sont invités par Eluard et Nusch à les rejoindre à Saint Raphaël, ils entament ce qui représente une véritable bulle créative, parsemée d'étapes qui les entraîne à Saint Raphaël, Saint-Tropez, Avignon, en Cornouailles et à Mougins. Ils fréquentent Picasso et Dora Maar, et Man Ray décrit ces relations dans son Autoportrait comme une "famille heureuse" qui savoure le temps sans oublier de travailler. Ils écrivent, peignent, photographient et, comme Man Ray, dessinent.

Nusch Eluard et Sonia Mossé photographiées par Man Ray


Cette cohésion entre les artistes se retrouve dans les dessins de Man Ray. Parmi les illustrations iconographiques voire symboliques, sont disséminés des visages célèbres : le visage de Gala Dali, ex-épouse de Paul Eluard, lui inspire le poème "Les Sens" tandis que la représentation de Nusch engendre "Le Désir". Cela met en avant une autre particularité du recueil : les œuvres sont à la fois liées et indépendantes. Lorsque c'est de sa compagne actuelle qu'il est question, Eluard ajoute une dimension érotique à son poème, mais ses mots se teintent de violence et de mélancolie à la vue de Gala. Le poète faisant remarquer dans "L'évidence poétique" qu'il n'existe pas de portrait connu du marquis de Sade, Man Ray crée deux images de celui qui est à leurs yeux une figure de liberté. Ces inspirations mutuelles indiquent que l'oeuvre, fondamentalement basé sur la notion de binarité jusque dans son découpage et la métrique de ses poèmes, met constamment en avant sa dualité.

Double page "Le Désir"

Les dessins de Man Ray ne sont pas totalement muets. En plus de sa signature, qui oscille entre le classique "Man Ray" et le plus stylisé "11112", figurant un M (111) et un R (12), apparaissent aussi régulièrement des dates et des lieux, qui permettent de retracer l'origine de certains des dessins du recueil. Plus rarement, il arrive que le dessinateur décide du titre de ses dessins, lequel est invariablement repris par Paul Eluard, comme pour les œuvres "Le Sablier Compte-Fils" et "L'Evidence".

Dessin en pendant du poème "Les Mains Libres"

L'univers pictural de Man Ray est parsemé de déformations, de changements de taille et de déstructurations. Entre mains gigantesques, corps féminins étirés ou écourtés, éclatement du réel jusqu'à la plus complète abstraction dans le cas du poème éponyme des Mains Libres, le photographe présente des visuels empreints d'une liberté exaltante, témoins s'il en faut de ce cocon que représentait son amitié avec Paul Eluard, composée de symboles et d'échos dont certains, sans doute, nous échappent encore. Lorsque Man Ray dessine Lee Miller, l'érotisme rigide de l'oeuvre évoque à Eluard des émois bien plus précoces, qui remontent aux mannequins de couture qu'utilisait sa mère, et qu'il dépeint dans son poème.



Les Mains Libres, c'est une conversation à l'abri d'un feuillage, en milieu d'après-midi, à la pension des Vastes Horizons. Quelle est alors la place du spectateur ? Réduit à observer de loin cette collision dont il ne parvient pas à saisir tous les mots, il se retrouve face à la formidable évidence de la poésie, celle qui se trouve dans les marges davantage que dans les mots.


"Le surréalisme, qui est un instrument de connaissance et par cela même un instrument aussi bien de conquête que de défense, travaille à mettre à jour la conscience profonde de l’homme." Paul Eluard, "L'évidence poétique"

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871