• Nicolas Bousser

Les retables de Ternant, joyaux du pays nivernais

Dernière mise à jour : 13 févr.


Il est de ces villages, aux allures de hameaux coupés du monde, qui recèlent de grands trésors. Ternant, petite commune de la Nièvre ne dépassant pas les 300 habitants en fait partie. Emprunter la route dite des Triptyques apporte son lot de surprises. À l’arrivée, lorsque l’on pénètre dans la petite église Saint-Roch, deux remarquables retables de la première moitié du XVe siècle nous font face. Ils sont dûs à la volonté de deux hommes d’importance, proches des ducs de Bourgogne, Philippe de Ternant et son fils Charles.


Atelier burxellois, Retable de la Passion, vers 1460. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser

Leur histoire est étroitement liée à celle de Ternant et de ses seigneurs, ayant échappé au pillage de l'église par les protestants en 1557, au vandalisme de la Révolution, mais aussi à la convoitise de collectionneurs au cours du XIXe siècle. Le classement Monument Historique en 1881, assura une protection à ces deux retables et permit les travaux de conservation et de mise en valeur.

Le Retable de la Vierge


Ce retable, le plus petit, est le fruit d’une commande de Philippe de Ternant et son épouse Isabeau de Roye pour orner la chapelle de leur château dédiée à la Vierge.

Né entre 1390 et 1400, Philippe de Ternant est, dès 1429, membre du Conseil du duc de Bourgogne. En 1430, il est fait chevalier de la Toison d’Or et se marie, sept ans plus tard avec Isabeau. Il est alors conseiller et chambellan du duc Philippe Le Bon.

Atelier bruxellois, Retable de la Vierge, vers 1440-45. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser


Les deux donateurs figurent aux extrémités du retable de près de 3,15m sur 1,58 m, sur les volets latéraux. Ils sont représentés agenouillés sur un prie-Dieu dans un oratoire, matérialisant sans doute la chapelle de leur château pour laquelle l’œuvre fut donc commandée. Présenté par saint Jean-Baptiste, Philippe de Ternant arbore le collier de l’ordre de la Toison d’Or et une armure aux armes de la famille de Ternant. Isabeau de Roye, quant à elle présentée par sainte Catherine d’Alexandrie, est vêtue d’un manteau aux armes des deux familles.


Le programme iconographique développé traite la vie de la Vierge en sept épisodes, trois sculptés et quatre peints, illustrant le cycle de la Dormition et de la Glorification de la Vierge - fait peu courant pour les retables sculptés. L’étude précise des sculptures permet de rapprocher l’ensemble d’un corpus d’œuvres respectivement réalisées dans les années 1430-1440, notamment composé du retable du Béguinage de Trongres, du retable des Douze Apôtres de Rheinberg mais aussi des fonts baptismaux de Hal. L’hypothèse d’une réalisation bruxelloise est probable. Il est en revanche certain que l'œuvre est postérieure à 1430, date de la première promotion de l'Ordre de la Toison d'or que Philippe de Ternant arbore sur le volet gauche.


Atelier bruxellois, Retable de la Vierge, vers 1440-45. Détails : Philippe de Ternant et Isabeau de Roye, la Mort de la Vierge. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser



Le Retable de la Passion


Légèrement plus tardif, le retable de le Passion induit des dimensions largement supérieures à celui de la Vierge (2,38 m x 5,45), se rapprochant en ce sens - et par sa construction - du Retable d’Ambierle (42). Consacré aux cycles de la Passion et de la Glorification du Christ, l’ensemble fut commandé par Charles de Ternant, le fils du déjà nommé Philippe de Ternant, et conçu dans un atelier bruxellois, probablement le même que celui du Retable de la Vierge. Son contexte de réalisation s’inscrit à la lisière des années 1460 : il fut dès l'origine destiné à orner le maître autel de la nouvelle église de Ternant dont la construction avait été décidée en 1448.


Atelier bruxellois, Retable de la Passion, vers 1460. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser


Né en 1433, Charles de Ternant fut un compagnon de Charles Le Téméraire dès l’enfance mais sa vie reste cependant moins documentée que celle de son père. De même, sa carrière à la cour de Bourgogne fut moindre. Quelques dates et faits marquants jalonnent ce que les sources renseignent de sa vie. Il assiste par exemple en 1468 au mariage du Téméraire avec Marguerite d’York. De son union avec Jehanne de Vienne-Pymont nait une fille, Isabeau de Ternant.


Les quatre principaux panneaux peints au registre inférieur du retable représentent, dans l’ordre de gauche à droite, la Prière du Christ au jardin des Oliviers - dans une composition qui rappelle les formules mises en place au même moment en Alsace et outre Rhin -, le Portement de Croix, la Descente du Christ aux limbes et enfin la Résurrection. Concernant les zones sculptées, ayant conservé à près de 80 % leur polychromie originelle, elles induisent la Crucifixion et la Mise au tombeau.


Peintre anonyme, Retable de la Passion, vers 1460. La Prière du Christ au jardin des oliviers. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser

Peintre anonyme, Retable de la Passion, vers 1460. Le Portement de Croix. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser


Peintre anonyme, Retable de la Passion, vers 1460. La Descente du Christ aux limbes.

Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser

Peintre anonyme, Retable de la Passion, vers 1460. La Résurrection. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser


Atelier bruxellois, Retable de la Passion, vers 1460. Détails, la Crucifixion, la Lamentation. Ternant, église Saint-Roch. Détail / ©Nicolas Bousser


Stylistiquement, les scènes peintes se rattachent aux productions des années 1450-60 produites dans le sillage des grandes compositions de Rogier van der Weyden. Rappelons que le Polyptyque du Jugement dernier est en place aux Hospices de Beaune dès le début des années 1450. De même, les compositions du Retable de la Passion de Ternant sont redevables par certains aspects de la Descente de Croix du maître flamand, réalisée en 1435 et aujourd’hui conservée au musée du Prado, mais aussi du Triptyque de Oberto Villa (Berne).

L’ensemble n’est également pas sans rappeler, et nous l’évoquions en amont, le Retable d’Ambierle, légué quelques années à peine après sa création - dans les années 1450-60 - au Prieuré d’Ambierle par Michel de Chaugy. D’ailleurs longtemps attribué à van der Weyden lui-même, ce retable chéri par les habitants de la commune ligérienne présente une typologie de création finalement très similaire à celui de la Passion de Ternant : une œuvre produite pour des commanditaires locaux dans un atelier brabançon à la lisière des années 1460, potentiellement dans le cercle de Rogier van der Weyden pour les parties peintes. La forme est typique de ces ateliers au milieu du XVe siècle tandis que le thème de la Passion se trouve fréquemment reproduit dans les retables des anciens Pays-Bas méridionaux.


Atelier bruxellois, Retable de la Passion, v.1460-70. Ambierle, église Saint-Martin / ©Amadalvarez - Wikimedia Commons


Atelier bruxellois, Retable de la Passion (détails.), v.1460-70. Ambierle, église Saint-Martin

©Nicolas Bousser


Exposés dans l'église Saint-Roch de Ternant, les Triptyques de la Vierge et de la Passion constituent en définitive des pièces trop peu connues, d'importance pour la connaissance de la région et de la famille de Ternant, dont les membres occupèrent tout de même successivement de bonnes places à la cour de Bourgogne. Le rapprochement entre le Retable de la Passion et le Retable d'Ambierle n'est pas dénué d'intérêt et participe de l'étude des réalisations produites dans le sillage de Rogier van der Weyden, notamment dans le secteur de Bruxelles pour des commanditaires locaux dispersés sur tout le territoire bourguignon. Finalement, de Ternant à Ambierle en passant par Moulins et le Triptyque de la Vierge en gloire de Jean Hey, ce sont trois ensembles de haute importance produits dans la deuxième moitié du XVe siècle qui s'offrent à nous dans un secteur d'à peine 100 km2. Pensez cependant, lors de votre venue à Ternant, à vous munir d'une pièce de deux euros pour le commentaire sonore, l'éclairage et préparez-vous à affronter les terribles reflets de l'immense caisson en verre renfermant les retables.


Nicolas Bousser


 

Quelques références bibliographiques


- Didier Robert, Les retables de Ternant. In : Session. Congrès archéologique de France, vol. 125 (1969) p. 258-276

- Journet René, Deux retables du XVe siècle à Ternant, Les belles lettres, Paris, 1963

- Vaivre Jean-Bernard de. Martine Vivier, Le retable de la Passion d'Ambierle. In: Bulletin Monumental, tome 145, n°3, (1987). p. 330-332.


- Le patrimoine des communes de la Nièvre, Flohic, 1999

- Bernard S., Cario F., Les Retables de Ternant. Vents de Morvan n°315.

 

Site de la mairie de Ternant : www.ternant.fr

Eglise Saint-Roch : Ouverte tous les jours

9h à 19h du 15 mai au 30 septembre

9h à 17h l'hiver