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Le fil du pouvoir. Dans la Sienne d’Ambrogio Lorenzetti

  • Domitilla Giordano
  • 18 nov. 2025
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 nov. 2025

Par Domitilla Giordano


Palazzo Pubblico, Sienne - © Domitilla Giordano
Palazzo Pubblico, Sienne - © Domitilla Giordano

Deux cornes, des yeux strabiques, des crocs saillants : ainsi Ambrogio Lorenzetti imagine la Tyrannie, l’une des figures les plus emblématiques du célèbre cycle de L’Allégorie et les Effets du Bon et du Mauvais Gouvernement. Près de sept siècles après sa réalisation, cette œuvre monumentale continue de surprendre par la fraîcheur de ses scènes et l’audace de certaines de ses inventions visuelles.

Nous sommes au cœur de la Sala dei Nove du Palazzo Pubblico de Sienne, où Lorenzetti peint, entre 1338 et 1339, l’un des cycles les plus étonnants du Trecento : un véritable manifeste politique traduit en peinture. Trente-quatre mètres d’images enveloppent le spectateur dans un récit continu et vibrant, où la ville s’anime de marchands, d’artisans, de paysans au travail, de dames élégantes et de cavaliers en fête.


Ambrogio Lorenzetti, Bon et Mauvais Gouvernement, 1338-1339, Sala dei Nove © Guide artistique de la province de Sienne
Ambrogio Lorenzetti, Bon et Mauvais Gouvernement, 1338-1339, Sala dei Nove © Guide artistique de la province de Sienne

L’œil erre, cherchant un fil conducteur, une porte d’entrée dans le récit. Des vers en rime inscrits sur le mur nous viennent en aide : Là où la Justice est liée, nul ne s’accorde jamais au bien commun, ni ne tire la corde droite.

 

Voici la corde, qui nous guide dans la lecture. Sous la menaçante Tyrannie, la Justice apparaît impuissante, entravée par une corde. Sur le mur opposé, la scène s’inverse : la Justice trône, la corde se déploie avec ordre depuis ses mains, passe à la Concorde, puis à une procession de citoyens, qui la transmettent au Bon Gouvernement, allégorie de la cité de Sienne. Lorenzetti donne corps au concept cicéronien du vinculum concordiae, le « lien de la concorde » qui unit la communauté.

 

Mais un détail trahit un sens plus profond : la corde n’est pas simplement offerte, elle s’enroule autour du poignet du gouvernant, celui-là même qui tient le sceptre du pouvoir. Un geste presque imperceptible dans l’immensité de la fresque, mais qui en condense tout le sens : le pouvoir naît du peuple, mais lui reste lié, indissolublement attaché à la poursuite du bien commun.

 

Bien plus qu’un instrument de propagande, cette œuvre monumentale s’adressait avant tout aux dirigeants eux-mêmes — ses commanditaires — dans la tradition des specula principum, ces traités médiévaux destinés à enseigner aux princes les vertus et les devoirs d’un bon gouvernement. La peinture de Lorenzetti devient ainsi une véritable philosophie visuelle, dont la corde est le symbole le plus éloquent.


Paroi occidentale, Allégorie du Mauvais Gouvernement : la Tyrannie et la Justice entravée © Museo Civico di Siena
Paroi occidentale, Allégorie du Mauvais Gouvernement : la Tyrannie et la Justice entravée © Museo Civico di Siena

Paroi septentrionale, Allégorie du Bon Gouvernement : la corde se déroule de la Justice à la Concorde, passant par la procession de citoyens, jusqu’au Bon Gouvernement © Museo Civico di Siena
Paroi septentrionale, Allégorie du Bon Gouvernement : la corde se déroule de la Justice à la Concorde, passant par la procession de citoyens, jusqu’au Bon Gouvernement © Museo Civico di Siena
Détail de la corde serrée autour du poignet du Bon Gouvernement © Museo Civico di Siena
Détail de la corde serrée autour du poignet du Bon Gouvernement © Museo Civico di Siena

Fil rouge du cycle, la corde dévoile, derrière la grâce des détails, un entrelacs de sens et un message politique d’une modernité saisissante. La Sienne du Gouvernement des Neuf fut en effet un unicum dans l’Europe du XIVe siècle : la solidité de son régime communal se traduisit par un essor artistique sans précédent. Ce contexte, constellé des figures de Duccio, de Simone Martini et des frères Lorenzetti, a été récemment remis à l’honneur par l’exposition Siena: The Rise of Painting 1300–1350 à la National Gallery de Londres.

Mais ce rêve fut de courte durée. Quelques années plus tard, la peste noire balaya ce monde, emportant nombre de ses protagonistes, dont les frères Lorenzetti eux-mêmes. Et pourtant, sur les murs de la Sala dei Nove, leurs idéaux demeurent. Leurs figures continuent de vivre, de danser, de travailler : témoins d’une civilisation disparue et pourtant universelle.

Regarder aujourd’hui le Bon Gouvernement, c’est s’émouvoir devant ce microcosme de vie médiévale — avec sa quotidienneté et ses utopies — encore vibrant, palpitant, profondément humain.


Paroi orientale, Effets du Bon Gouvernement : la vie dans les rues © Museo Civico di Siena
Paroi orientale, Effets du Bon Gouvernement : la vie dans les rues © Museo Civico di Siena

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