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Love Actually, La Vie est belle ou Die Hard : vers un genre cinématographique du "film de Noël" ?




Affiche DVD du film Love Actually (Richard Curtis, 2003)

À l’approche des fêtes, un certain nombre d’affiches de films proposées par les plateformes de streaming ou dans les salles de cinéma commencent à revêtir des couleurs familières : du blanc, du rouge, du vert, tout pour nous baigner dans cette fameuse « ambiance de Noël ». Mais ce type de film n’a attendu ni les plateformes, ni la télévision pour exister. Le film de Noël est en effet une tradition ancienne, qui s’est depuis largement internationalisée, se perdurant d’année en année. Si des films restent des classiques, comme Love Actually (Richard Curtis, 2003), de nouveaux films, téléfilms et même séries sortent chaque année à partir de la mi-novembre pour ajouter un peu de magie au froid hivernal. Le film de Noël serait-il donc un genre cinématographique à proprement parler, avec ses codes et ses schémas ? Certains semblent pourtant être de véritables marginaux, comme Piège de cristal (Die Hard, John McTiernan, 1988), qui ne correspond pas aux clichés de romance présents dans une grande partie de ces œuvres. Il semble pourtant qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’une tradition occidentale… Retour sur l’histoire de ce « genre » cinématographique si populaire.


Entre Disney et Capra : des origines 100% américaines


C’est dans l’animation qu’il faut aller chercher les premiers films de Noël, et plus précisément du côté des Silly Symphonies, série de courts-métrages d’animation produit par le studio Disney entre 1929 et 1939. Parmi les premiers, L'Atelier du père Noël (Santa's Workshop, Wilfried Jackson, 1932), ou The Night Before Christmas (Wilfried Jackson, 1933) proposent des histoires simples à sketchs autour du personnage du Père Noël, largement adapté au public familial. En plus du contexte de l’histoire, la date de sortie de ces deux Silly Symphonies les place largement dans un début de tradition de film de Noël. Les deux films sortent en effet en décembre, et la sortie de The Night Before Christmas, prévue initialement pour début janvier 1934, est finalement avancée, afin de garantir un plus grand succès. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’ils sortent en première partie de deux films ; une comédie musicale et un mélodrame.



Affiche du film Noël Blanc (White Christmas, Michael Curtiz, 1954). Source et copyright : https://en.wikipedia.org/w/index.php?curid=2818456

Le genre de la comédie musicale est d’ailleurs propice à l’ambiance des films de Noël, et sera exploité dès ses débuts, avec par exemple Noël Blanc (White Christmas, Michael Curtiz, 1954). Ce genre comporte en effet déjà cette sorte de magie et de bonheur inhérents à la narration. Le film, dont l’action est située pendant l’hiver, juste avant les fêtes, mêle amitié, amour et heureux hasard. Il sort aux États-Unis à la mi-octobre mais en France au moment des fêtes, choix jugé d’ailleurs particulièrement judicieux par la Paramount qui produisait le film. C’est l’un des premiers films tournés en couleurs avec le procédé Vista-Vision, ce qui rappelle cette importance du code couleur pour ce type de production (d’autant plus que le rouge, qui rendait très bien à l’écran était alors particulièrement utilisé).


Mais de ces premiers « films de Noël », l'un d'entre eux reste particulièrement un classique du cinéma aujourd’hui, et est d’ailleurs encore le plus le plus diffusé aux États-Unis pendant les fêtes chaque année : La vie est belle (It’s a Wonderful Life, Frank Capra, 1946). Il raconte l’histoire de George Bailey qui, la veille de Noël, est prêt à se suicider. Mais c’est alors qu’un ange, Clarence, apparaît, et va tenter de lui redonner le goût à la vie. Sorti en janvier 1947 après une première à New York le 20 décembre 1946, le film est un relatif échec commercial. Peut-être est-ce d’ailleurs lié à cette exploitation un peu tardive (de nombreuses études ont en effet prouvé que le succès des films de Noël baisse considérablement dès le 25 décembre passé). Pourtant, le film devient très vite un classique, notamment grâce à une erreur de renouvellement de copyright du film le faisant entrer dans le domaine public pendant vingt ans à la fin du XXe siècle, en faisant donc l’un des plus diffusés pendant la période hivernale (il est d’ailleurs possible d’apercevoir une scène du film dans Maman j’ai raté l’avion de Chris Columbus en 1990, autre œuvre culte de Noël). La Vie est belle contient un certain nombre des topoï récurrent de ce qui définit un « film de Noël ». C’est un film dont le centre de la narration tourne autour de la famille et de ses valeurs, mais aussi autour de l’amour, de l’amitié. Son schéma narratif est lui aussi assez classique, fonctionnant sur le modèle d’une situation initiale sauvée par des péripéties aidées par un peu de magie et une résolution finale, tombant par miracle pile pour le jour de Noël.

Photogramme du film La Vie est belle (It's a Wonderful Life, Frank Capra 1946)

Simples films à clichés ou véritable genre cinématographique ?


Ce schéma narratif souvent employé permet de poser une question légitime : le film de Noël serait donc un genre cinématographique à part entière ? Nombreuses sont les tentatives de réponses à cette question. D’un côté, les « films de Noël » engrangent de nombreux topoï récurrents, utilisés dans la définition des genres cinématographiques. Comme un film d’horreur qui se compose souvent de jumpscares, d’une ambiance sombre et d’une scène finale dénotant de la résolution heureuse afin de laisser un dernier frisson au spectateur, les films de Noël accumulent des éléments spécifiques. La plupart se passent durant le mois de décembre, il y neige souvent un peu à un moment opportun, la colorimétrie est blanche, rouge et verte. La narration tourne majoritairement autour du schéma du conte, soit une structure relativement simple et ré-applicable à l’infini. S’y mêlent ensuite des histoires d’amour, une affirmation des traditionnelles valeurs chrétiennes comme la charité et la générosité. La famille est aussi très importante, tout comme l’amitié. Ainsi, citons pour illustration des films comme Love Actually, dans lequel chaque petite histoire fonctionne sur ce schéma, mais aussi The Holiday (Nancy Meyers, 2006), Maman j’ai raté l’avion (Home Alone) ou le récent film français Santa et Cie (Alain Chabat, 2017). Les films d’animation de Noël, films familiaux par essence, fonctionnent d’autant plus sur ce schéma, comme Pôle Express (Robert Zemeckis, 2004), ou Klaus (Sergio Pablos, 2019) premier long-métrage d’animation sorti exclusivement sur Netflix.


Nous le savons, la classification des genres au cinéma est assez complexe et conduit souvent à des mélanges parfois surprenants, comme par exemple les comédies d’horreur (comme la série de films Scary Movie), ou bien les comédies musicales dramatiques à l'instar de Dancer in the Dark (Lars van Trier, 2000), ou Annette (2021). Il ne serait donc pas surprenant que le « genre » des films de Noël se mêle avec d’autres. Nous l’avons vu, le véritable genre associé au type de films de Noël est la comédie romantique ou la comédie familiale. Or, cette association d’un autre genre pose déjà question, car ses caractéristiques (valeurs chrétiennes, amour, amitié, structure assez simple et récurrente), sont identiques à celle des films de Noël. Ils seraient donc plutôt un sous-genre, voire un « contexte » propre à certains films, une ambiance particulière de certaines comédies romantiques.



Affiche du film Piège de cristal (Die Hard, John McTiernan, 1988)

Limites et détournements


De plus, l’énorme variété des films traditionnellement associés à la catégorie « films de Noël » rend parfois obsolète les caractéristiques précédemment évoquées. Le mélange des genres n’est d’ailleurs pas récent : dès 1964, le film Le Père Noël contre les Martiens (Santa Claus Conquers the Martians, Nicholas Webster), mélange frontalement la science-fiction et le vieil homme barbu. À cette époque, le mélange ne plait cependant pas beaucoup, laissant le film parmi les catégories des « pires films jamais réalisés ». D’autres mélanges ont eu un peu plus de succès, à commencer par le très célèbre Piège de Cristal, film d’action haletant dans lequel le policier John McClane, initialement venu pour les fêtes se réconcilier avec sa femme, se retrouve à la sauver ainsi que les autres otages d’un immeuble de Los Angeles. Pourtant sorti au mois de juillet aux États-Unis, c’est un succès au box-office américain dès sa sortie et il reste largement considéré parmi les meilleurs films de Noël. Un autre exemple très récent, Violent Night (Tommy Wirkola, 2022), utilise l’imagerie de Noël (sapin, traineau, gourmandises…) qu’il pervertit pour en faire un film d’action gore.

Si l’on considère que le propre d’un genre cinématographique est aussi d’être détourné, alors le film de Noël pourrait effectivement être considéré comme tel…


Un succès croissant


Si de plus en plus de réalisateurs tentent donc de faire du film de Noël une œuvre originale, la majorité reste tournée vers les comédies romantiques aux nombreux clichés. Et malgré leurs ressemblances, les films de Noël sont souvent particulièrement rentables. Alors pourquoi ces films marchent-ils ?


Plusieurs sociologues l’ont déjà expliqué : les clichés fonctionnent. En effet, les spectateurs aiment ce confort de retrouver un schéma connu. Par ailleurs, la rentabilité de ce type de film est aussi liée à des raisons relativement logiques. Les vacances de Noël sont une période durant laquelle le plus grand nombre de personnes sont en vacances en même temps. Elles sont toujours très traditionnellement attachées au cercle familial, poussant à chercher des activités convenant à tous ses membres. Il fait par ailleurs froid dehors, poussant les futurs spectateurs à rester chez eux. Les chaines de télévision le reconnaissent aisément : la part d’audience grimpe en flèche durant ces périodes et d’autant plus devant ce type de propositions, qui réconfortent donc le spectateur par leur caractère attendu. Se forme ensuite une sorte de cercle, vertueux ou vicieux selon notre position, qui continue de perdurer la tradition. Les mêmes films sont proposés chaque année, avec quelques nouveautés, créant ainsi des rituels chez les téléspectateurs. Ainsi, cette tradition des films de Noël et son succès croissant depuis les années 1990 peuvent être largement associés à la télévision et son offre, sans doute bien plus qu’aux propositions des salles de cinéma.


Une des autres limites de cette caractérisation de genre tient aussi de ce phénomène. Ainsi, de nombreux films souvent associés à Noël n’entrent pas dans les schémas proposés, qui font partie de traditions liées à cette possibilité de fréquentation d’audience. Ainsi, les films en saga, comme les Harry Potter, peuvent aussi pour beaucoup être associés à Noël, car les chaines les ont largement diffusés à cette époque de l’année pendant la décennie suivant la sortie des différents films. Ici, la typologie tient donc beaucoup plus aux conditions et au contexte de visionnage qu’aux films eux-mêmes, bien que le fantastique et la magie s’incluent aussi dans ce genre.



Affiche de la série Home for Christmas (Per-Olav Sørensen, 2019 et 2020)

En conclusion, s’il manque encore quelques études approfondies pour pouvoir réellement affirmer que ces films appartiennent à un véritable genre cinématographique, il est néanmoins certain que de nombreux topoï s'y retrouvent et ce depuis l’origine même de ces réalisations. Les films de Noël sont complexes à classifier, mêlant largement les genres et s’apparentant aussi à une tradition télévisuelle. Il est d’ailleurs intéressant de noter l’évolution de cette fréquentation, qui suit l’influence croissante des plateformes de streaming. Netflix propose de plus en plus de films de Noël qui font l’objet d’une véritable catégorie. De même, les producteurs s’adaptent également aux formats nouveaux du septième art, proposant des séries de Noël comme la série suédoise Home for Christmas (Per-Olav Sørensen, 2019 et 2020). Enfin, une autre évolution se retrouve également dans les sujets narratifs des films, qui font évoluer le schéma de la relation amoureuse hétérosexuelle classique, vers plus de représentations des LGBTQ+. Pensons par exemple au film Carol (Todd Haynes, 2015) qui met en scène une histoire lesbienne se passant durant les fêtes de fin d’année. Genre cinématographique ou non, il semble que les films de Noël ont encore une belle vie devant eux et ce, avouons-le, pour notre grand plaisir.



 

Sources bibliographiques








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