Mariano Fortuny (1871-1949), le peintre-couturier

Par Margaux Granier-Weber


Espagnol de naissance, Vénitien d’adoption, successeur de quatre générations de peintres et de collectionneurs réputés, Mariano Fortuny y Madrazo fut un créateur éclectique doté d’un esprit humaniste et d’une curiosité sans limite. Son nom, « un nom heureux d’ailleurs, bien composé, d’une belle résonance, et fait pour voltiger d’une aile légère sur les lèvres » comme l’écrivit Théophile Gautier, compte plusieurs génies d’artistes ainsi qu’un musée au cœur de la Sérénissime. Disciple de Wagner, qu’il découvre à Bayreuth en 1892, et de sa quête d'art total (Gesamtkunstwerk), Mariano Fortuny développe une approche holistique de la création artistique, dépourvue de hiérarchisation entre les beaux-arts, les arts décoratifs et l’expérimentation scientifique. Parfois comparé à un homme de la Renaissance, Fortuny fut un artiste complet, à la fois peintre, ingénieur, concepteur de décors de théâtre, mais aussi couturier de talent, créateur d'une mode nouvelle.


Mariano Fortuny, Autoportrait vers 1935, Archives du Musée Fortuny © Fondazione Musei Civici di Venezia – Museo Fortuny

Mariano Fortuny y Madrazo naît à Grenade en 1871, de l’union de l’artiste espagnol Mariano Fortuny y Marsal et de Cecilia de Madrazo y Garreta, issue d’une dynastie de peintres proches de la couronne d’Espagne. Depuis sa plus tendre enfance, Mariano Fortuny évolue dans un milieu artistique prolifique. Son grand-père maternel fut directeur du Prado, ses oncles des peintres de renom et ses parents des collectionneurs passionnés. Le couple partage une appétence commune pour les objets et les tissus de goût orientalisant. Dans la demeure familiale, les ouvrages anciens, tentures, étoffes, mais aussi céramiques, ensembles d’armes et autres objets merveilleux s’accumulent, offrant aux enfants un terrain de jeu et de rêverie singulier.


Mariano Fortuny y Marsal, Les Enfants dans le salon japonais, 1874, huile sur toile, Madrid, Musée national du Prado.

Dans la charmante scène des Enfants dans le salon japonais, le surnommé « Mano » apparaît aux côtés de sa sœur Maria Luisa, jouant avec un morceau d’étoffe de la collection parentale. Bien qu’ayant peu connu son père, mort prématurément à l’âge de 36 ans en 1874, le lien paternel perdure à travers ces œuvres laissées. C’est donc tout naturellement dans les pas de son père, auquel il consacre l’ouvrage Fortuny 1838-1874, publié en 1933, que le jeune homme se destine d’abord à la peinture. En 1881, il entre dans l’atelier de Benjamin Constant à Paris et fréquente un cercle d’artistes foisonnant. Le riche héritage culturel dont il bénéficie lui fait mêler les influences italiennes, japonaises, byzantines ou encore persanes. Après Rome, Paris, puis Madrid, Cecilia et ses enfants s’installent à Venise en 1888. Le palazzo Martinengo, au décor feutré de toiles et de lourdes tentures, suscite l’admiration de tous les visiteurs.


Sa curiosité dévorante et sa fascination pour le geste artisanal conduisent Fortuny à explorer des domaines variés tels que la peinture, la gravure, la photographie, les techniques de teinture des textiles, la scénographie théâtrale et ses systèmes d’éclairage mais aussi le « design » de mobilier. Mêlant sa connaissance des cultures du passé et les technologies modernes, son œuvre est alimentée par de nombreuses recherches scientifiques qui lui feront déposer, entre 1901 et 1934, une vingtaine de brevets pour protéger ses découvertes.


Le palais Fortuny (Pesaro degli Orfei)

Avec son épouse Henriette Nigrin, rencontrée à Paris en 1902, Fortuny fait de son palais vénitien un véritable laboratoire d’expériences. Construit au milieu du XVe siècle, l’ancien Pesaro degli Orfei offre par son architecture remarquablement sculptée et sa façade ouvragée, un témoignage majeur du gothique vénitien. Acheté dans un état de délabrement total à la fin du XIXe siècle, Fortuny s’attache à redonner à l’édifice tout son faste d’antan. Les combles, transformées en atelier, deviennent un lieu savant d’expérimentations scientifiques et artistiques. À l’étage noble, les murs sont couverts de tableaux, peints par lui-même et par son père. Les souvenirs et objets hétéroclites s’accumulent dans une symphonie harmonieuse de velours, tandis que les lampes à éclairage indirect illuminent mystérieusement les motifs d’arabesques déployés sur les soieries.

Progressivement racheté et restauré, le palais accueille bientôt une véritable petite usine de production textile qui emploie une centaine d’ouvriers. Les toiles y sont confectionnées puis vendues par le biais du réseau personnel de l’artiste. Déjà enfant, le futur inventeur se plaisait à teindre des tissus de différentes couleurs. Son sens de la couleur, que l’œil de peintre lui a sans doute appris, le pousse à étudier les techniques picturales et les pigments des maîtres anciens et à formuler ses propres couleurs, les « tempera Fortuny ». Ses impressions textiles, réalisées à partir de poudres métalliques sur velours de soie ou toile de coton, sont conçues comme des tableaux : les couches viennent s’y poser successivement, dévoilant petit à petit toute la profondeur des couleurs et créant de subtils effets de lumière, jusqu’à la retouche finale apportée par l’artiste au pinceau. Outre ses procédés de variation d’intensité lumineuse, sa conception d’appareils photographiques ou ses impressions textiles, Fortuny est surtout resté célèbre pour sa technique du plissé, ayant inspiré les plus grands créateurs de mode jusqu’à notre époque, à l’instar d’Issey Miyake ou de Valentino. En 1909, des brevets d’invention sont déposés à Paris pour un « Genre d’étoffe plissée ondulée » et pour un « Genre de vêtement pour femmes ». C’est la naissance de la robe Delphos et de son mythique plissé.


Mariano Fortuny, Robe Delphos, 1919 – 1920, taffetas de soie gris, taffetas imprimé or, perles jaunes et rouges, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris

"Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient."

À la recherche du temps perdu (Marcel Proust)



Edward Steichen, Isadora Duncan au portail du Parthénon, ca. 1920, épreuve argentique PH Filing Series Photographs, Library of Congress, Prints and Photographs Division.

La robe Delphos s’inscrit dans la vogue hellénique du début du XXe siècle. Le goût pour l’Antiquité grecque se manifeste à travers l’architecture, la danse et la musique. À partir de 1902, l’archéologue Théodore Reinach confie à l’architecte Emmanuel Pontremoli la construction de la villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer, près de la villa Ephrussi de Rothschild, reconstitution d’un luxueux palais antique de l’île de Délos. Parallèlement, les Ballets russes de Serge de Diaghilev ou encore Isadora Duncan révolutionnent la pratique de la danse par des chorégraphies et des tenues inspirées par la culture grecque. Les modes vestimentaires suivent également cet engouement pour l’antique au début du siècle. Dans l’hôtel particulier de Lariboisière, avenue Montaigne, Madeleine Vionnet fait défiler ses mannequins dans un écrin antiquisant. Le décor de Georges de Feure fait répondre les fauteuils modernes aux piétements de chaises curules romaines et les frises décoratives dignes des plus grands temples grecs aux créations de la couturière. Ses robes drapées de la collection hiver 1912 imitent la statuaire grecque. Leur classicisme épuré et leur coupe architecturée font de Madeleine Vionnet l’une des grandes représentantes du renouveau hellénique dans la haute couture parisienne.


Jules Grandjouan, Isadora Duncan. Joie de vivre ; Aujourd’hui ; Début de la Bacchanale, 1937, Musée d’arts de Nantes © ADAGP
Salon de la maison Vionnet au 50, rue avenue Montaigne dans les années 1920, photographie parue dans le Paris Times du 10 août 1924, Paris, Bibliothèque nationale de France.
Madeleine Vionnet, Robe blanche, drapé grec, en odalisque, collection hiver 1912, dessin à l’encre, aquarelle et gouache, Bibliothèque historique de la Ville de Paris.


Paul Poiret / Mariano Fortuny, Tunique de bacchante portée par Denise Poiret pour Les Festes de Bacchus, le 20 juin 1912, mousseline de soie blanche imprimée noir, feuilles en taffetas de soie vert, glands en verre doré, passementerie en fils de soie jaune © Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet

La même année, Paul Poiret organise les « Festes de Bacchus ». Pour l’occasion, son épouse Denise porte un châle transformé en tunique de bacchante. Ce voile de soie imprimé de motifs de céramique antique de type crétois n’est autre que l’œuvre de Mariano Fortuny. Le célèbre châle Knossos naît de la découverte en Grèce en 1907 de fragments de textiles imprimés qui attisent l’intérêt du créateur pour les procédés d’impression. En 1900, l’archéologue anglais sir Arthur John Evans met au jour le site crétois de Cnossos. Cette découverte ouvre les recherches sur la civilisation minoenne qui fascine Fortuny, comme en témoigne le logo reprenant le célèbre labyrinthe du Minotaure choisi pour sa maison. Dès l’année 1907, le couple Fortuny débute ses impressions sur étoffe explorant la richesse du répertoire iconographique crétois.


En 1896, la découverte de l’Aurige de Delphes provoque aussi un enthousiasme sans précédent. Loués par la critique, ses plis « symétriques et fermes », comme l’écrit Gabriele D’Annunzio, sont comparés à la puissance des colonnes des temples. Avec ses plis denses, souples et robustes à la fois, savamment rapprochés les uns des autres, sa forme droite inspirée des korai grecques de l’époque archaïque vêtues de chitons plissés, et son bas évasé en corolle, la robe Delphos épouse parfaitement les courbes du corps féminin. Bien que le mouvement semble ainsi facilité, les femmes portent toujours sous leur robe un corset contraignant visant à façonner la silhouette attendue. Néanmoins, les modèles, dans un premier temps réservés à l’intimité, obtiennent les faveurs des grandes mondaines et de l’élite artistique qui répandent leur port à l’extérieur. D’une apparente simplicité, la robe connaît quelques variantes aux niveaux du décolleté et des manches, et est souvent soulignée par une ceinture décorée de motifs dorés raffinés. De délicates perles en verre de Murano agrémentent les bords tandis que le haut est habillé par l’ajout d’une pièce de dessus. Ces capes, manteaux et autres casaquins se parent alors de motifs luxuriants mêlant les répertoires décoratifs moyen et extrême-orientaux à ceux de la Renaissance italienne. Les créations font fureur dans la boutique de Babani, installée aux 98, boulevard Haussmann et 65, rue d’Anjou, et surnommée le « Palais des Soieries ». La marquise Casati, la ballerine russe Anna Pavlova, la comtesse Greffulhe, l’actrice britannique Ellen Terry, la décoratrice américaine Elsie McNeill, et même Jeanne Lanvin, comptent parmi les clientes fidèles du couturier espagnol. Son succès ne faiblit pas pendant plus de quarante ans, comme le démontre la collection de robes Delphos d’Oona O'Neill, dernière épouse de Charlie Chaplin, jusque dans les années 1950.


Koré de Samos, 2e quart du VIe s. av. J.-C., Paris, musée du Louvre, département des Antiquités grecques, étrusques et romaines.

Mariano Fortuny, Robe Delphos d’Oona O'Neill, 1945 – 1950, toile de coton blanc plissée, perles en verre de Murano blanches, jaunes et bleues, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris

À la mort de son mari en 1949, Henriette cesse les activités du palazzo Pesaro-Orfei, puis le cède à la ville de Venise en 1956. Depuis 1975, celle-ci ouvre au public les portes de cette singulière maison-musée. Aujourd’hui encore, la Maison vénitienne Fortuny, fondée par le créateur, perpétue l’esprit et les savoir-faire développés il y a plus d’un siècle. Les créations textiles sont toujours réalisées sur les mêmes machines et avec les mêmes gestes transmis de génération en génération, bien que la technique de ce plissé indéformable cache encore quelques mystères.



Personnalité charismatique, au génie intriguant, ayant inspiré les écrits d’une myriade d’écrivains tels que Marcel Proust, Gabriele D’Annunzio ou encore Angelo Conti qui lui dédie son recueil d’essais sur l’art et l’esthétique La Beata Riva (1900), Mariano Fortuny écrivit à la fin de sa vie : « Je me suis toujours intéressé à beaucoup de choses, mais la peinture fut mon vrai métier ». C’est probablement ce regard singulier de peintre, et son amour du Beau comme seule doctrine, qui lui fit développer une conception résolument moderne du textile et du vêtement et apporter sa contribution au développement de nombreuses disciplines.