• Nicolas Bousser

Peindre en Bourgogne au XVe siècle : les Spicre, entre Dijon et Autun (I)

Mis à jour : janv. 6

[Premier article d'une série consacrée aux Spicre]


Peintre de la deuxième moitié du XVe siècle, Pierre Spicre semble avoir été un artiste spécifiquement local, actif en Bourgogne et plus précisément dans un territoire allant de Dijon à Autun. D’origine peut-être nordique, son nom apparaît pour la première fois dans les archives dijonnaises en 1470, parfois orthographié Spicker, Spilg ou encore Spire. Il jouit alors d’une certaine renommée dans le milieu artistique de la ville. Il est, entre autres, désigné expert lors de la réception du tombeau de Jean sans Peur, chef-d'oeuvre de Jean de la Huerta et Antoine le Moiturier. Guillaume Spicre, d'après certains documents le père de Pierre, est quant à lui documenté dès 1447 à Dijon. Il succède en 1454 à Thierry Esperlan de Delft comme verrier en titre du duc de Bourgogne. La municipalité semble également faire appel à lui de manière récurrente pour la réalisation de décors éphémères. Il est notamment, en association avec Adam du Mont et Jean Changenet, chargé de la préparation des obsèques de Philippe le Bon en 1467. Il meurt en 1477. Pierre ne lui survit que d’un an.

Laurent Spicre est quant à lui recensé comme orfèvre.

Tenture de la Vie de la Vierge, vers 1500. Beaune / Détail ©NB

Le nom de Pierre Spicre est le plus souvent avancé lorsque l’on évoque la Tenture de la Vie de la Vierge de la collégiale de Beaune. En effet, dans un marché daté de 1474 et aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de la cité bourguignonne, il s’engage à faire « son mestier de peinturerie » et à fournir les patrons des histoires de Notre-Dame, précisément les patrons de la Tenture. Cependant, dans une publication de 1976, Alain Erlande-Brandenburg réfute l’intervention de Pierre Spicre dans la création des motifs de la Tenture de la Vie de la Vierge. Il part, entre autres, de deux constats : l’imprécision du vocabulaire du Moyen Âge et le tissage tardif de la Tenture (1503). Il souligne le fait qu’il apparaît difficile de saisir ce qu’englobe réellement le terme "patron". Pour lui, ce mot évoque de grandes toiles peintes que l’on pouvait tendre dans l’édifice religieux lors de cérémonies, une technique offrant une économie de moyen et surtout de temps par rapport à la tapisserie.

Détail : Hugues Le Coq.Tenture de la Vie de la Vierge / ©NB

Les toiles de Spicre ont néanmoins pu être réutilisées comme cartons de tapisserie 25 ans plus tard, à l’initiative du chanoine Hugues Le Coq qui fit alors remplacer l’effigie de Jean Rolin, le commanditaire initial des patrons en 1474, par la sienne. En définitive, la Tenture de la Vie de la Vierge reprend probablement de près ou de loin les patrons de 1474, dans une "gaucherie aimable" pour reprendre les mots de Henri Chabeuf, et constitue très clairement un écho à l’art de Pierre Spicre.

D’autre part, on recense des analogies avec une peinture murale se trouvant dans l’église Saint-Cassien de Savigny-lès-Beaune, que Fabienne Joubert proposa d'inclure dans le corpus attribué à Pierre Spicre. La comparaison visuelle ci-dessous parle d’elle-même et elle n'est pas isolée. Nombre d'éléments rapprochent la Tenture et cette peinture. Cette dernière fut possiblement commandée par l'évêque Antoine Buisson, suffragant du cardinal Nicolas Rolin ayant apporté en 1443 des reliques de saint Cassien à Savigny, à un peintre à n’en pas douter d’importance. Même si l'ensemble est aujourd'hui très abimé et dénaturé, la scène peut encore s'appréhender dans son intégralité. L'arrangement de la composition et le caractère peu lisible de certains éléments de la scène depuis le sol de l'église (les peintures sont en effet situées à près de sept mètres, sur une voute au niveau du choeur) trahissent la main d'un peintre de chevalet.

Par bien des aspects, et cela a été longuement souligné, l'ensemble se place dans le sillage du Polyptyque du Jugement Dernier, réalisé par Rogier van der Weyden vers 1443-1450, sans doute visible aux Hospices de Beaune dès 1451. Ces éléments ont laissé supposer une datation des peintures de Savigny peu éloignée de la réalisation du Polyptyque de Beaune, à savoir le début des années 1460 mais également la possibilité d'un peintre de l'atelier de Van der Weyden. La première supposition est acceptable contrairement à la deuxième. Si la composition est très marquée par l'art du maître flamand, elle n'en demeure pas moins chargée de spécificités locales, à relier aux miniatures d'un manuscrit conservé à la bibliothèque de Beaune : le Rational des Divins Offices, que l'on date vers 1474, année du marché des patrons de le Tenture de la Vie de la Vierge. Une fois encore, Fabienne Joubert est à l'origine de ce rapprochement.


Outre la Tenture de la Vie de la Vierge, la collégiale Notre-Dame de Beaune renferme une série de peintures murales réalisées dans la chapelle Saint-Léger. Datées vers 1470-1471, elles ont été redécouvertes en 1901 sous un badigeon et restaurées entre 1975 et 1978 par Hisao Takahashi, maître-fresquiste d’origine japonaise installé à Autun. On y note trois ensembles : la Résurrection de Lazare, sainte Marthe et sainte Marie-Madeleine et la Lapidation de saint Étienne.


La Résurrection de Lazare, vers 1471. Chapelle Saint-Léger, collégiale de Beaune / ©NB

Ces peintures, encore aujourd’hui généralement attribuées à Pierre Spicre, présentent des divergences stylistiques notables avec les fresques de Savigny et les tapisseries de la collégiale. Si l’on retrouve cet aspect massé et superposé du groupement de personnages, ceux de Savigny présentent des traits plus soignés, plus précis. Les peintures de Beaune accusent, terme à nuancer, une certaine naïveté du trait.

Un personnage retient l’attention, semblant être un cas absolument singulier. Cet homme joufflu, qualifié de "gros turc" par Henri Chabeuf, au couvre-chef évoquant un turban nous regarde, un léger sourire dénotant avec le ton relativement grave du reste de la scène. Qui est ce personnage ? Pourquoi nous regarde-t-il ? Plus intriguant personnage de cette composition, il en est à notre sens le plus important. Sa taille, son regard et sa mise en valeur induisent une symbolique particulière, voulue par le peintre.


D’autre part, nous évoquions en amont le marché relatif à la réalisation des patrons de la Tenture de la Vie de la Vierge. Ce document nomme précisément un travail antérieur, que Pierre Spicre aurait réalisé vers 1471-72 pour Jean Rolin. Il est en effet dit que ce dernier sera représenté, sur ces patrons "ainsi qu'il est au tableau de la chapelle Saint-Ligier à Beaune que a fait ledit maistre avec son petit chien et un chapeau cardinalice devant lui". L’attribution toujours d’actualité des peintures murales de la chapelle Saint-Léger à Pierre Spicre est fondée sur ce texte, dont la lecture est contestée. En effet, le mot tableau peut évoquer un panneau peint, d’après la description sans doute semblable à la Nativité que peint Jean Hey en 1480 pour le cardinal, plutôt qu'une peinture murale. De plus, aucune effigie de Jean Rolin n’est visible à l’échelle de ce qui reste de cette peinture murale, à savoir environ les 3/4 de la composition initiale.


Jean Hey, La Nativité avec le portrait de Jean Rolin. Vers 1480, musée Rolin / ©NB

Un personnage agenouillé attire l’attention. Henri Chabeuf, en 1903, émit une hypothèse plausible : « il se pourrait que Jean Rolin, se considérant dans la chapelle de la collégiale comme un simple dignitaire du chapitre, eût cédé la préséance au doyen, ce serait alors Antoine de Salins dont nous aurions l'image agenouillée ». Il est en tout cas certain que ce personnage en position de donateur n’est pas le cardinal Rolin, dont les traits sont aisément reconnaissables car connus par plusieurs représentations. En revanche, on observe en parfaite symétrie de cette figure de donateur, dans le coin inférieur gauche de la composition, un fragment de drapé rouge surmonté de ce qui pourrait être une hermine. Ce fragment pourrait tout à fait constituer le reste d'un portrait du prélat. Cet élément n’exclut en revanche pas la possibilité d’un tableau peint posé sur l’autel de la chapelle.

Chapelle St Léger, Beaune / Donateur dans le coin inférieur gauche de la composition, Antoine de Salins ? / Morceau de drapé rouge dans le coin inférieur droit de la composition, Jean Rolin ? / ©NB

Les peintures murales de Beaune et de Savigny s'avèrent donc être de deux mains différentes. Frédéric Elsig proposa en 2004 d’exclure du corpus attribué à Pierre Spicre les fresques de Beaune pour les rapprocher du Maître de Jean Germain, peintre chalonnais dont le groupe d’œuvres attribuées s’étend de 1435 à 1450, faisant de cet ensemble la plus tardive réalisation.


Nous évoquions en introduction le caractère local de la production des Spicre. On recense cependant deux réalisations « hors secteur ». Dans un marché passé en mars 1473, un « maître Spicre » s’engage auprès du chapitre de la cathédrale de Lausanne à peindre un retable exécuté par l’orfèvre dijonnais Charles Humbelot, aujourd’hui détruit. Ce maître Spicre est-il Guillaume ou Pierre ? Pierre était-il déjà "maître" en 1473 ? À noter que dès 1474, les chanoines de la collégiale de Beaune le nomme "maître Pierre".

On note également la présence dans le château Saint-Maire, qui abrite de nos jours le siège du Conseil d'État du Canton de Vaud, de peintures murales datables des années 1470, dont la composition et le traitement général des physionomies des personnages pourraient les rapprocher des peintures de Savigny et des deux portraits dits des Rabutin conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon (ci-dessous). Aujourd’hui attribués au Maître de Saint Jean de Luz, ces deux panneaux pourraient être rapprochés des Spicre comme avait pu le penser Jacques Bacri.



En somme, l’identification de Pierre et Guillaume Spicre est chose complexe. Pour Pierre, formé auprès de son père, Guillaume, les peintures de Lausanne, difficilement visibles car le château Saint-Maire est fermé au public, pourraient constituer le coeur d’un corpus comprenant les peintures de Savigny-lès-Beaune, les miniatures du Rational des Divins Offices, les portraits des Rabutin et certains motifs de la Tenture de la Vie de la Vierge de Beaune. Les peintures de la chapelle Saint-Léger se retrouvent donc écartées du groupe d’œuvres à rapprocher de l'artiste.


Nous évoquerons, dans une prochain article, les vingt-deux illustrations à l’encre rehaussées de lavis de l’Histoire de la fondation de l’hôpital du Saint-Esprit de Dijon (Dijon, hôpital général, 1450-1460), proches du Rational des Divins Offices. Elles nous permettront d'aborder la formation de Pierre Spicre, auprès de son père Guillaume. De même, nous nous intéresserons au panneau, conservé au Louvre, représentant une Messe de Saint Grégoire, au célèbre Calvaire peint de l'église Notre-Dame de Dijon, aux fragments de peintures murales conservés au muse Rolin d'Autun et aux peintures de la chapelle Dorée de la cathédrale St Lazare d’Autun, longtemps attribuées à Pierre Spicre.


Nicolas Bousser


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Références bibliographiques


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