• Nicolas Bousser

Peindre en Bourgogne au XVe siècle : les Spicre, entre Dijon et Autun (I)

Mis à jour : nov. 9


[ Premier article d'une série visant à formuler de nouvelles propositions quant à Pierre et Guillaume Spicre, afin de développer le corpus lié à ces artistes ]


Peintre de la deuxième moitié du XVe siècle, Pierre Spicre semble avoir été un artiste spécifiquement local, actif en Bourgogne et plus précisément dans un territoire allant de Dijon à Autun. D’origine peut-être nordique, son nom apparaît pour la première fois dans les archives dijonnaises en 1470, parfois orthographié Spicker, Spilg ou encore Spire. Il jouit alors d’une certaine renommée dans le milieu artistique de la ville. Il est, entre autres, désigné expert lors de la réception du tombeau de Jean sans Peur, chef-d'oeuvre de Jean de la Huerta et Antoine le Moiturier. Guillaume Spicre, dont on a dit sans preuve certaine qu’il était le père de Pierre, est quant à lui documenté dès 1447 à Dijon. Il succède en 1454 à Thierry Esperlan de Delft comme verrier en titre du duc de Bourgogne. La municipalité semble également faire appel à lui de manière récurrente pour la réalisation de décors éphémères. Il est notamment, en association avec Adam du Mont et Jean Changenet, chargé de la préparation des obsèques de Philippe le Bon en 1467. Il meurt en 1477. Pierre ne lui survit que d’un an.

Tenture de la Vie de la Vierge, vers 1500. Beaune / Détail ©NB

Le nom de Pierre Spicre est le plus souvent avancé lorsque l’on évoque la Tenture de la Vie de la Vierge de la collégiale de Beaune. En effet, dans un marché daté de 1474 et aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de la cité bourguignonne, il s’engage à faire « son mestier de peinturerie » et à fournir les patrons des histoires de Notre-Dame, précisément les patrons de la Tenture. Cependant, dans une publication de 1976, Alain Erlande-Brandenburg réfute l’intervention de Pierre Spicre dans la création des motifs de la Tenture de la Vie de la Vierge. Il part, entre autres, de deux constats : l’imprécision du vocabulaire du Moyen Âge et le tissage tardif de la Tenture (1503). Il souligne le fait qu’il apparaît difficile de saisir ce qu’englobe réellement le terme "patron". Pour lui, ce mot évoque de grandes toiles peintes que l’on pouvait tendre dans l’édifice religieux lors de cérémonies, une technique offrant une économie de moyen et surtout de temps par rapport à la tapisserie. Certaines de ces toiles peintes sont parvenues jusqu’à nous : le musée des Beaux-Arts de Reims en conserve ainsi quelques-unes.

Détail : Hugues Le Coq.Tenture de la Vie de la Vierge / ©NB

Les toiles de Spicre ont néanmoins pu être réutilisées comme cartons de tapisserie 25 ans plus tard, à l’initiative du chanoine Hugues Le Coq qui fit alors remplacer l’effigie de Jean Rolin, le commanditaire initial des patrons en 1474, par la sienne.

En définitive, la Tenture de la Vie de la Vierge reprend probablement de près ou de loin les patrons de 1474, dans une "gaucherie aimable" pour reprendre les mots de Henri Chabeuf, et constitue un écho à l’art de Pierre Spicre.

D’autre part, on recense des analogies, et non des moindres, avec une peinture murale se trouvant dans l’église Saint-Cassien de Savigny-lès-Beaune, à seulement 5 kilomètres de Beaune. La comparaison visuelle ci-dessous parle d’elle-même. Cette peinture, probablement réalisée au tournant des années 1470, fut commandée par un certain Antoine Buisson à un peintre à n’en pas douter d’importance (la qualité d’exécution est en effet remarquable), peut-être Pierre Spicre.


Outre la Tenture de la Vie de la Vierge, la collégiale Notre-Dame de Beaune renferme une superbe et fort intéressante série de peintures murales réalisées dans la chapelle Saint-Léger. Sensiblement contemporaines de celles de Savigny, elles ont été redécouvertes en 1901 sous un badigeon et restaurées par Hisao Takahashi, maître-fresquiste d’origine japonaise installé à Autun. On y note trois ensembles : la Résurrection de Lazare, sainte Marthe et sainte Marie-Madeleine et la Lapidation de saint Étienne.


La Résurrection de Lazare, vers 1471. Chapelle Saint-Léger, collégiale de Beaune / ©NB

Ces peintures, encore aujourd’hui généralement attribuées à Pierre Spicre, présentent des divergences stylistiques notables avec les fresques de Savigny et les tapisseries de la collégiale. Si l’on retrouve cet aspect massé et superposé du groupement de personnages, ceux de Savigny présentent des traits plus soignés, plus précis. Les peintures de Beaune accusent une certaine naïveté du trait.

Un personnage retient l’attention, semblant être un cas absolument singulier. Cet homme joufflu au couvre-chef évoquant un turban nous regarde, un léger sourire dénotant avec le ton relativement grave du reste de la scène. Qui est ce personnage ? Pourquoi nous regarde-t-il ? Serait-ce celui qui a réalisé cette composition ? Plus intriguant personnage de cette composition, il en est à notre sens le plus important. Sa taille, son regard et sa mise en valeur induisent une symbolique particulière, voulue par le peintre.


D’autre part, nous évoquions en amont le marché relatif à la réalisation des patrons de la Tenture de la Vie de la Vierge. Ce document nomme précisément un travail antérieur, que Pierre Spicre aurait réalisé vers 1471-72 pour Jean Rolin. Il est en effet dit que ce dernier sera représenté, sur ces patrons "ainsi qu'il est au tableau de la chapelle Saint-Ligier à Beaune que a fait ledit maistre avec son petit chien et un chapeau cardinalice devant lui". L’attribution toujours d’actualité des peintures murales de la chapelle Saint-Léger à Pierre Spicre est fondée sur ce texte, dont la lecture est contestée. En effet, le mot tableau peut évoquer un panneau peint, d’après la description sans doute semblable à la Nativité que peint Jean Hey en 1480 pour le cardinal, plutôt qu'une peinture murale. De plus, aucune effigie de Jean Rolin n’est visible à l’échelle de ce qui reste de cette peinture murale, à savoir environ les 3/4 de la composition initiale.


Jean Hey, La Nativité avec le portrait de Jean Rolin. Vers 1480, musée Rolin / ©NB

Un personnage agenouillé attire l’attention. Henri Chabeuf, en 1903, émit une hypothèse plausible : « il se pourrait que Jean Rolin, se considérant dans la chapelle de la collégiale comme un simple dignitaire du chapitre, eût cédé la préséance au doyen, ce serait alors Antoine de Salins dont nous aurions l'image agenouillée ». Il est en tout cas certain que ce personnage en position de donateur n’est pas le cardinal Rolin, dont les traits sont aisément reconnaissables car connus par plusieurs représentations. En revanche, on observe en parfaite symétrie de cette figure de donateur, dans le coin inférieur gauche de la composition, un fragment de drapé rouge surmonté de ce qui pourrait être une hermine. Ce fragment pourrait tout à fait constituer le reste d'un portrait du prélat. Cet élément n’exclut en revanche pas la possibilité d’un tableau peint posé sur l’autel de la chapelle.

Chapelle St Léger, Beaune / Donateur dans le coin inférieur gauche de la composition, Antoine de Salins ? / Morceau de drapé rouge dans le coin inférieur droit de la composition, Jean Rolin ? / ©NB

Au vu des éléments exposés, les peintures murales de Beaune et de Savigny seraient donc sensiblement contemporaines mais de deux mains différentes. Certains proposent d’exclure du corpus attribué à Pierre Spicre les fresques de Beaune. Frédéric Elsig proposa en 2004 de les rapprocher du Maître de Jean Germain, peintre chalonnais dont le groupe d’œuvre attribué s’étend de 1435 à 1450, faisant de cet ensemble la plus tardive réalisation.


Par ailleurs, on note une proximité entre les motifs des tenues de certains personnages des fresques de la chapelle Saint-Léger et ceux de fragments provenant de la chapelle Saint-Vincent de la cathédrale Saint Lazare d’Autun attribués à Pierre Spicre. En effet, la robe de la sainte Marthe de Beaune (se bouchant le nez devant le cadavre de Lazare) et celle d’une Vierge de Calvaire conservée au musée Rolin présentent des motifs similaires, que l’on retrouve également sur le drap tendu par les anges dans la scène de Lapidation de saint Etienne. Sans doute génériques, semblant dériver de l'art de Rogier van der Weyden et propres à de riches tissus (velours) italiens de la fin du XVe siècle, donc réservés à une prestigieuse clientèle, ces motifs restent tout de même proches dans leur qualité d'exécution.

Sainte Marthe, chapelle St Léger (Beaune) / Vierge de calvaire, fragment attribué à Pierre Spicre provenant de la chapelle St Vincent de la cathédrale d'Autun, musée Rolin / ©NB
Jean Hey, Portrait du Dauphin Charles-Orland. Vers 1491, musée du Louvre / ©NB

Les fragments d’Autun sont-ils toujours attribuables à Pierre Spicre ? Pouvons-nous nous fonder sur cette simple observation stylistique de motifs peut-être communs pour poser cette question ? A titre d'exemple, ces mêmes types de motifs apparaissent dans le fond du portrait de Charles-Orland que Jean Hey, le célèbre Maître de Moulins, peint en 1491. N'oublions cependant pas que Jean Hey travailla de manière brève pour Jean Rolin à Autun au début de sa carrière, observant de fait sans aucun doute le travail de ses contemporains…



Nous évoquions en introduction le caractère local de la production des Spicre. On recense cependant deux réalisations « hors secteur ». Dans un marché passé en mars 1473, un « maître Spicre » s’engage auprès du chapitre de la cathédrale de Lausanne à peindre un retable exécuté par l’orfèvre dijonnais Charles Humbelot, aujourd’hui détruit. On note également la présence dans le château Saint-Maire, qui abrite de nos jours le siège du Conseil d'État du Canton de Vaud, de peintures murales, dont la composition et le traitement général des physionomies des personnages pourraient les rapprocher des peintures de Savigny et des deux portraits dits des Rabutin conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon (ci-dessous). Aujourd’hui attribués au Maître de Saint Jean de Luz, ces deux panneaux pourraient être rapprochés des Spicre comme avait pu le penser Charles Sterling.


En somme, l’identification de Pierre et Guillaume Spicre est chose complexe. Pour Pierre, les peintures de Lausanne, difficilement accessibles, pourraient constituer le coeur d’un corpus comprenant les peintures de Savigny-lès-Beaune, les portraits des Rabutin et certains motifs de la Tenture de la Vie de la Vierge de Beaune. Les peintures de la chapelle Saint-Léger se retrouveraient donc écartées du groupe d’œuvres à rapprocher du peintre.


Nous n’avons pas, dans ce texte, évoqué le domaine des arts du livre et notamment les vingt-deux illustrations à l’encre rehaussées de lavis de l’Histoire de la fondation de l’hôpital du Saint-Esprit de Dijon (Dijon, hôpital général, AH 4, 1450-1460), et les miniatures du Rational des Divins Offices (Bibliothèque municipale de Beaune, v.1474), sans doute liées à Pierre et Guillaume. De même, nous n’avons pas fait mention du panneau conservé au Louvre représentant une Messe de Saint Grégoire, attribué à Pierre Spicre. Ces éléments feront l’objet d’un prochain article approfondi, tout comme les peintures de la chapelle Dorée de la cathédrale St Lazare d’Autun.


Nicolas Bousser


- Toutes les photographies de cet article ont été prises par et appartiennent à l'auteur -

Bibliographie


​- F. Claudon, « Deux artistes bourguignons du XVe siècle: Pierre Spicre et Jean Bonnelance », Mémoires de la commission des antiquités du département de la Côte-d'Or, 20, 1933, p. 25-28. - J. Bacri, « Pierre Spicre, peintre bourguignon du XVe siècle », Gazette des Beaux-Arts, 13, Paris, 1935, p. 216-229. - J. Bacri, « Two portraits by Pierre Spicre », Parnassus, 4, 1937, p. 24-28. - J. Bacri, « Nouvelles œuvres de Pierre Spicre», Gazette des Beaux-Arts, 35, 1949, p. 415-424. ​- G. Ring, La peinture française du quinzième siècle, Londres, 1949, p. 230. ​- Y. Bonnefoy, Peintures murales de la France gothique, Paris, 1954, p. 26-28 et 167. - J. Bacri, « La tenture de la vie de la Vierge de Notre-Dame de Beaune et son cartonnier Pierre Spicre, "peintre bourguignon du XVe siècle", Pays de Bourgogne, 20, 1958, p. 2-4.

- F. Joubert, "La Tenture de la Vie de la Vierge de la Collégiale Notre-Dame de Beaune", catalogue de l'exposition Drôles de trames, Tapisseries médiévales et contemporaines (sous la direction de Daniel Rouvier). 16 novembre 2002 - 23 février 2003

- H. Chabeuf, « Les peintures de la chapelle Saint-Léger à Notre-Dame de Beaune », Revue de l’art chrétien, Paris, 1904, p. 113-134.

- A. Erlande-Brandenburg, « La tenture de la vie de la Vierge à Notre-Dame de Beaune », Bulletin monumental, 134, 1976, p. 37-48. - J.B de Vaivre, « Les deux portraits bourguignons du XVe siècle de l'ancienne collection Loisy », Revue du Louvre, 5-6, décembre 1987, p. 356-368. - C. Sterling, « La peinture de tableaux en Bourgogne au XVe siècle », Annales de Bourgogne, 50, 1978, p. 5-17. - F. Avril et N. Reynaud, Les manuscrits à peintures en France, 1440-1520, Paris, 1993, p. 38, 40, 193 et 195. - F. Elsig, La peinture en France au XVe siècle, Milan, 2004, p. 29-31. - Peindre à Dijon au XVIe siècle, éd. F. Elsig, Milan, 2016, p. 37-39.

- Pierre Spicre, Portrait d’une femme en prière, vers 1470, huile sur bois, 60 x 49 cm, Dijon, musée des Beaux-Arts.

- F. Joubert, « Nouvelles propositions sur la personnalité artistique de Pierre Spicre », La splendeur des Rolin : un mécénat privé à la cour de Bourgogne, éd. B. Maurice-Chabard, Paris, 1999, p. 169-191. - F. Ducrest (abbé), « Le dernier maître-autel de la cathédrale de Lausanne », Revue historique vaudoise, 12, 1904, p. 168-171.  ​- F. Mercier, "Un peintre français inconnu du XVe siècle : le Maître de Saint-Jean-de-Luze", Revue de l'art ancien et moderne, 57, avril 1930, p. 213-222. - B. Prost, « Statuts des peintres et verriers de Dijon, 1466 », Archives historiques, artistiques et littéraires, I, 1889-1890, p. 315-318.

- França José-Augusto. Le polyptyque de Saint-Vincent-hors-les-murs à Lisbonne. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 17ᵉ année, N. 3, 1962. pp. 533-541;

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871