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Peindre l'amitié : le portrait de Van Gogh par Russell

Par Margot Lecocq


Sur un fond noir de jais se détache l’élégante silhouette du peintre semblant avoir été interpellé dans sa tâche. Il lance avec aplomb un regard interrogateur empreint de mélancolie et de contrariété. Son buste, tourné de trois quarts, est très légèrement incliné en avant, et sa main, aux traits brossés, n’a pas encore déposé le crayon qu’elle enserre. Dans ce portrait réalisé en 1886 par son ami australien John Peter Russell, Vincent Van Gogh est immortalisé en plein processus créateur.



Les deux hommes se rencontrent en 1886 à Paris, dans l’atelier du peintre Fernand Cormon, auprès duquel ils étudient le nu dans la pure tradition académique. Naît alors une amitié sincère et intense qui prend fin tragiquement à la mort de Van Gogh en 1890. Pendant quatre années, Russell et Van Gogh se rendent visite puis s’écrivent, échangent sur leur pratique et leur vision de la peinture, et surtout, se soutiennent. À partir de 1888 et jusqu’au drame de 1890, leurs chemins se séparent et leur relation n’est plus qu’épistolaire : Van Gogh se rend à Arles tandis que Russell quitte Paris pour s’installer à Belle-Île-en-Mer. S’ils ne se sont jamais revus, la bienveillance et l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre transparaissent dans leur correspondance (en partie disparue). Celle de Van Gogh et de son frère Théo reste le témoignage majeur de cette belle rencontre entre Pays-Bas et Océanie, matérialisée par ce singulier portrait de l’un des peintres les plus célèbres de l’histoire de l’art.





Russell entreprend de réaliser cette œuvre en 1886, à l’aube de leur amitié. Fasciné par la physionomie de Van Gogh et par sa conception de l’art, il lui exprime sa volonté de le portraiturer. Van Gogh accepte à condition qu’il ne s’agisse pas d’un simple présent, mais qu’ils effectuent un échange d’œuvres d’art. Russell jette alors son dévolu sur une nature morte portant pour titre Trois paires de chaussures (1886-1887) et sur une lithographie intitulée Aux portes de l’éternité (1882).










Les conditions d’exécution de ce portrait restent toutefois assez mystérieuses. Bien qu’aucune archive ne rapporte que Van Gogh ait pris la pose, les deux artistes se retrouvaient souvent pour peindre dans l’atelier parisien de Russell, et c’est probablement là que le portrait fut conçu.







Formé à la Slade Schools de Londres par le français Alphonse Legros, Russell accorde une grande importance à l’étude du modèle vivant et au dessin. Son portrait de Van Gogh ne fait pas exception et il réalise Cinq études de Vincent Van Gogh (1886), une étude de têtes d’un grand réalisme, y scrutant les traits de son ami néerlandais.




La feuille est saisissante d’expressivité bien que Russell ne s’attache pas à rendre compte de chaque détail. Bien au contraire, il esquisse la forme générale du visage de Van Gogh, celle de son crâne et de sa mâchoire, mais traite les yeux et la bouche par une succession de hachures et de zones d’ombre, sans entrer dans plus de précisions anatomiques. Que cela soit dans les dessins ou le portrait, ce sont les états d’âme d’un Van Gogh tourmenté et aux convictions affirmées qui surgissent. Le nombre d’esquisses préparatoires exécutées par Russell entre 1885 et 1887 témoigne de sa motivation à rendre le plus fidèlement possible la psychologie de son modèle. Avec un certain systématisme, il réalise Cinq études d’un vieil homme (1887) en suivant la formule mise au point dans l’étude de ce portrait.




Ce dernier est rapidement achevé mais Russell tarde à l’offrir à Van Gogh, immédiatement séduit par le tableau. Paradoxalement, l’œuvre préoccupe encore son auteur lorsqu’il s’installe à Belle-Île. Perfectionniste, l’Australien n’est pas pleinement satisfait et ne cesse d’inviter son ami à séjourner chez lui afin de faire un nouveau portrait. Pour raisons financières, Van Gogh ne peut rendre visite à Russell mais chérit ce tableau jusqu’à sa disparition. Dans une lettre des 5 et 6 septembre 1889 adressée à Théo, il écrit : « Garde bien mon portrait par Russell auquel je tiens tant. » Fidèle au souhait de son frère, Théo ne s’en sépara jamais. Offerte à Van Gogh, puis passée dans les mains de Théo, la toile est léguée par l’arrière-petit-neveu du peintre à la fondation Van Gogh en 1962, et est aujourd’hui conservée au Van Gogh Museum d’Amsterdam.



Si la célébrité des autoportraits de Van Gogh a longtemps pris le pas sur ses rares portraits, la toile de Russell connaît une renommée importante au Van Gogh Museum où elle est régulièrement exposée, mais rayonne aussi à l’international dans les expositions temporaires, notamment en Asie. La méconnaissance de ce portrait en France réside peut-être quant à elle dans la rareté de sa présentation, la dernière remontant à l’an 2000, au musée d’Orsay, dans l’exposition « Théo Van Gogh (1857-1891) : Marchand de tableaux, collectionneur, frère de Vincent ».

Le chromatisme presque monochrome qui se dégage aujourd’hui dans le fond et sur les vêtements ne rend pas justice aux teintes originelles. En effet, le peintre écossais Archibald Standish Hartrick – qui fait la connaissance de Van Gogh chez Russell et qui pu observer le tableau – mentionne : « Je l'ai vu [Van Gogh] pour la première fois dans le studio de Russell, dans le quartier de l'Impasse Hélène Clichy. Russell venait de peindre ce portrait de lui en costume bleu rayé regardant par-dessus son épaule... C'était un portrait admirable, plus que tous ceux réalisés par lui-même ou par Gauguin. On me dit qu'il s'est beaucoup assombri. » (Voir Ann Galbally, The Art of John Peter Russell, 1977). Les analyses menées par le musée ont quant à elles révélé la présence d’une inscription à la peinture rouge – à l’avers, en haut, désormais illisible : « Vincent. J.P. Russell, pictor. Amitié. Paris 1886. », qui témoigne du caractère profondément personnel que revêtait cette toile aux yeux des deux peintres.



John Peter Russell, Portrait de Vincent Van Gogh (détail), 1886, huile sur toile, 60,1 x 45,6 cm, Amsterdam, Van Gogh Museum, Inv. s0273V1962 © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent Van Gogh Foundation)



Malgré l’obscurcissement du portrait, la touche de Russell reste bien identifiable. Il peint son Van Gogh au moment où sa fidélité aux enseignements académiques s’enrichit d’un goût pour le réalisme au travers de l’art de Millet, et où il développe un intérêt pour la peinture impressionniste.








John Peter Russell, Portrait de Vincent Van Gogh (détail), 1886, huile sur toile, 60,1 x 45,6 cm, Amsterdam, Van Gogh Museum, Inv. s0273V1962 © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent Van Gogh Foundation)



Russell fait également le choix de placer son modèle sur un fond uni, dépourvu de tout ornement et en fait le centre absolu de l’attention, lui conférant une dimension magnétique. Van Gogh est là, omniprésent. L’amitié qui le lie à Russell est latente, et la fascination qu’ils éprouvent l’un pour l’autre se fait sentir.









À la toute fin de l’année 1886, Van Gogh réalise son Autoportrait au chapeau de feutre (1886-1887) qui n’est pas sans évoquer la version de Russell. Malgré quelques différences, l’esprit est le même : le fond est uni, sans profondeur, le visage a un air assuré et une aura envoûtante s’en dégage.



Pour des étrangers installés en France, cette amitié leur confère réconfort et émulation. Grâce à Van Gogh, Russell découvre toute la diversité de l’art japonais et réinvente son usage de la couleur. Son oeuvre, que l’on rapproche bien plus souvent de Claude Monet, doit en réalité beaucoup au maître néerlandais. Avec l’aide de Van Gogh aussi, Russell, fervent collectionneur, nourrit l’idée d’acquérir les œuvres d’artistes contemporains pour en faire don à son retour aux musées australiens. Van Gogh le conseille et l’aiguille, insistant parfois longtemps en faveur de l’art de Gauguin, que Russell n’apprécie que peu. Pour ce projet, Van Gogh n’hésite pas à lui proposer d’emporter l’un de ses tableaux : « Si jamais vous venez à Paris, prenez une de mes toiles chez mon frère si vous le désirez, si vous avez encore l'idée de faire un jour une collection pour votre patrie. Vous vous souviendrez que je vous en ai déjà parlé, et qu’il était mon grand désir de vous en donner une dans ce but. » (Van Gogh à Russell, lettre du 1er février 1890, Saint-Rémy-de-Provence). À son retour en Australie après une série de drames personnels, Russell ne ramène finalement aucune œuvre de Van Gogh.


Ce portrait par Russell marque donc le début d’une relation étroite entre deux artistes, mais aussi entre deux hommes : Van Gogh soutenant Russell et le confortant dans ses choix artistiques, Russell voyant en Van Gogh un immense talent, malgré l’incompréhension contemporaine.

 

Bibliographie :


● Tunnicliffe Wayne (dir.), John Russell: Australia’s French impressionist [cat.], Sydney, Art Gallery of New South Wales, Thames & Hudson, 2018.


● Galbally Ann, A remarkable friendship : Vincent Van Gogh and John Peter Russell, Carlton (Vic), Miegunyah Press, 2008.


●Jourdan Patrick, Onfray Claude-Guy, Spurling Hilary, John Peter Russell : un impressionniste australien dans les collections françaises, autour du dépôt au Musée de Morlaix, du legs Jouve, Musée du Louvre, fonds Orsay [cat.], Morlaix, musée des Jacobins, 1997.


● Onfray Claude-Guy, Russell ou La lumière en héritage, collection « Les Grands méconnus », Paris, Office d’édition du livre d’histoire, 1995.


● Galbally Ann, The Art of John Peter Russell [cat.], Melbourne, Sun Books, 1977.


●Finley Donald J., “John Peter Russell (1858-1930) : Australia’s link with French impressionism”, Journal of the Royal Society of Arts, Vol. 115, n°5125, décembre 1966, pp. 18-36.


● Thannhauser Henry, “Van Gogh and John Russell: Some Unknown Letters and Drawings”, The Burlington Magazine for Connoisseurs, Vol. 73, n°426, septembre 1938, pp. 94-99, pp. 102-104.


En savoir plus : Galbally Ann, Amitie : “Russell and Van Gogh”, Art Journal, n°17, National Gallery of Victoria [en ligne] : https://www.ngv.vic.gov.au/essay/amitie-russell-and-van-gogh/


Je remercie Benjamin Esteves pour ses précieux conseils.

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