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Pierre-Joseph Redouté, le Raphaël des fleurs

Par Joséphine Journel


Comment immortaliser ce qui est éphémère ? Parmi les sujets qui ont été considérés dignes d’intérêt par les arts graphiques, il est un produit de la nature fugitif par essence magnifique par accident – objet universel de délectation et d’étonnement.




La fleur, un commerce international


Les représentations de fleurs et de végétaux forment une iconographie

abondante dont on peinerait à déterminer l’ancienneté. Ces dernières témoignent directement des dynamiques d’un premier commerce international. On sait par exemple que les Romains ont diffusé dans leurs colonies bon nombre d’arbres fruitiers et des plantes d’ornement tels que les roses, les violettes, les lys et les anémones. Au Moyen Âge, les espèces qui poussent dans les cloitres des abbayes et dans les jardins des châteaux occidentaux ne diffèrent que très peu. A titre d’exemple, l’œillet n’apparait en France qu’au XIIe siècle, rapporté par les croisés. Les échanges commerciaux qui ont lieu à la Renaissance enrichissent considérablement le patrimoine floral, et avec lui, son iconographie. Les apports de plantes inconnues abondent : on les apprécie pour leurs vertus médicinales ou leur valeur ornementale. Les fleurs les plus rares, importées difficilement et acclimatées à grands frais, sont alors des insignes de pouvoir dans les jardins des puissants.


L’essor des échanges à l’Ouest avec le commerce triangulaire accélère la course des grandes puissances impériales qui se disputent la primauté des imports de certaines plantes. La Compagnie des Indes Orientales française, bénéficiant de relations privilégiées avec la Chine, rapporta en Europe l’hortensia, le chrysanthème la glycine et la pivoine. Au XVIIe et XVIIIe siècles, dans les cales des bateaux qui transitent entre le Nouveau Monde et la Vieille Europe, le tournesol, la belle de nuit, la capucine, le tagète, sont rapportés au même titre que les pierres précieuses, l’or et les épices.





La peinture de bouquet sera symptomatique de ces modes florales successives, et dans lesquelles se lisait en filigrane un catalogue des dernières nouveautés. Ainsi, des fleurs qui peuvent aujourd’hui nous paraitre fort communes telles que la jacinthe, la tulipe, le souci ou encore le lila, arrivées tardivement du Proche Orient, représentaient dans les natures mortes flamandes des compositions d’un luxe inouï. Au XIXe siècle, c’est au tour du dahlia de fleurir les tableaux des romantiques, séduits par sa robe immaculée ou matinée d’or et d’écarlate.



Pierre-Joseph Redouté et le Jardin du Roi


La fleur naturaliste telle que la regarde le botaniste infuse les représentations entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle. A cette époque, Pierre-Joseph Redouté fut un maitre de ce genre hérité de la longue tradition de la peinture de fleurs. Ce peintre mène sa carrière dans un contexte où les puissances européennes (France, Angleterre, Allemagne) rivalisent sur le terrain des sciences naturelles, les connaissances en botanique ayant des applications directes dans la course au progrès technique. En France, pendant l’Ancien Régime, la Révolution et l’Empire, des botanistes tels que Geoffroy de Saint-Hilaire, André Thouin, Jean-Baptiste de Lamarck, Antoine-Laurent de Jussieu font évoluer la discipline dans le Jardin royal des plantes, actuel Museum national d’Histoire naturelle.

Le lieu est le centre de recherche pour toute une communauté de scientifiques, de passionnés et d’amateurs éclairés venus étudier le végétal dans le jardin botanique. C’est là que Pierre-Joseph Redouté fait ses premières armes en tant que peintre de fleurs.



L’artiste nait en 1759 à Saint-Hubert, en Belgique. Il est issu d’une famille de peintres et s’installe à 23 ans à Paris avec son frère ainé Antoine Ferdinand : les deux frères vivront un temps du dessin d’ornement et des décors qu’ils produisent pour le théâtre. Ils sont rejoints par leur cadet Henri-Joseph, qui met son pinceau au service de l’illustration zoologique et participera notamment à la campagne d’Egypte (1798-1799) aux cotés de Geoffroy de Saint-Hilaire.


Les pas de Pierre-Joseph Redouté le mènent régulièrement dans le Jardin du Roi, où il se met à dessiner dès 1782 les collections botaniques fondées par le Comte de Buffon. Le dessinateur officiel des vélins de Louis XVI, Gérard Van Spaendonck, remarque le talent de ce dessinateur : peintre et graveur néerlandais spécialiste de la peinture de fleurs, ce dernier l’encourage dans sa pratique de l’aquarelle sur vélin. Au museum, il s'agit alors d'un médium privilégié pour le dessin scientifique.



Très vite, Pierre-Joseph Redouté perfectionne sa technique. La précision de ses représentations force l’admiration des naturalistes auxquels il propose ses services. Le peintre possède un regard de botaniste averti capable de décrire un spécimen de la fleur à la racine en passant par toutes les étapes de son développement. L'artiste développe une science de la lumière et un naturel de composition qui donne vie à ses sujets, réalisant de véritables portraits de fleurs. Peignant en plein air à différentes heures de la journée, il étudie les divers effets de la lumière sur le végétal et donne, à l’instar de la photographie, un sentiment de capture du vivant.


En 1787, à l’occasion du seul voyage qu’il effectue de sa carrière, Pierre-Joseph Redouté découvre les jardins royaux de Kew près de Londres et perfectionne sa formation de botaniste en étudiant la classification naturelle des végétaux de Karl von Linné.



De Versailles à la Malmaison


A la suite de ce voyage, Pierre-Joseph Redouté est introduit à la cour de Versailles en 1788 par son protecteur Louis L’Héritier de Brutelle. Marie-Antoinette en fera l’un de ses dessinateurs officiels en le nommant Peintre du Cabinet de la Reine.



Après que sa protectrice ait été guillotinée, Redouté n’est pas inquiété par la place qu’il a tenu auprès de la souveraine et obtient une nomination de dessinateur de l’Académie des Sciences. Au château de la Malmaison, l’impératrice Joséphine fait appel à ses services et fait de lui son peintre officiel. Ce statut qu’elle lui accorde offre une nouvelle impulsion à l’œuvre de l’artiste. Redouté, en prince des jardins, est installé dans les appartements réservés aux peintres de renom au sein du palais du Louvre. Il jouit d'un accès illimité aux serres et au jardin botanique de la Malmaison dans lesquels son regard d’artiste et de botaniste trouve un vivier inépuisable de sujets.



L’impératrice nourrit une grande ambition pour ce parc qu’elle veut assoir comme une collection botanique de premier ordre. Pour cela, elle acquiert des parcelles et des spécimens rares. Dans son jardin, la part belle est donnée aux roses pour lesquelles Joséphine nourrit une passion dévorante. Elle passera commande à Pierre-Joseph Redouté d’une série de planches pour immortaliser 70 variétés de roses remarquables sur les 250 présentes dans les parterres de la Malmaison.



A partir de cette série de vélins, l’artiste souhaite réaliser une riche édition imprimée pour laquelle sont retenus Firmin-Didot, typographe du Roi, et Claude-Antoine de Thory, écrivain naturaliste de renom. « Les Roses » demandera une succession d’opérations techniques complexes : une centaine de planches dessinées, puis imprimées au moyen de la technique de la gravure en pointillé qui permet une plus grande précision dans le rendu des couleurs. Avec le souci du miniaturiste, Pierre-Joseph Redouté pouvait appliquer lui-même à l’aquarelle quelques rehauts et s’assurer de la vérité chromatique de ses illustrations.


Entre 1802 et 1816, il est occupé à constituer le plus grand recueil de sa carrière, réalisé à partir des 486 planches commandées par l’impératrice : « Les Liliacées ». Pour Redouté, qui a collaboré à plus de 50 publications naturalistes au cours de sa vie, ces deux ouvrages représentent non seulement ses plus grands succès éditoriaux, mais également des monuments de l’histoire de l’estampe et de l’imprimerie au XIXe siècle.



A la mort de Joséphine de Beauharnais en 1814, le peintre se voit confier l’instruction de Marie-Louise, seconde épouse de Napoléon, à la botanique et aux arts graphiques. Il enseigne à de nombreux élèves et obtient une charge de professeur d’iconographie botanique au Museum en 1824.



La fleur naturaliste et les arts décoratifs



A l’époque de Redouté, la peinture est chargée de montrer les évolutions de la science. Successivement au service de cinq régimes politiques, l’artiste cultive toute sa vie des liens étroits avec les scientifiques du museum. Certains d’entre eux sont placés par le pouvoir consulaire à de hauts postes de direction manufacturière comme les chimistes Michel-Eugène Chevreul, directeur de la manufacture des Gobelins, et Alexandre Brogniard, administateur de la Manufacture de Sèvres.



Ce dernier commande à Pierre-Joseph Redouté une cinquantaine de dessins de fleurs pour la production de porcelaine. Ses motifs, appréciés pour leur raffinement, représentent une occasion d’enclencher des innovations techniques et la création de nouveau pigments afin de répondre à ce goût nouveau qui émerge dans les productions manufacturières. En plus de planter la fleur naturaliste dans les arts décoratifs de son époque, les vélins et les estampes de Redouté impactèrent directement la peinture de bouquets.

Les dessins de l'artiste le rendirent riche et célèbre de son vivant. A celui que ses contemporains nommaient « Le Raphaël des fleurs », l’ouvrage des « Liliacées » a été payé 78 000 francs par la maison de l’Empereur. Pour comparaison, Le Sacre de Napoléon de Jacques-Louis David (1807, musée du Louvre), monument de la peinture de propagande impériale fut livré par l’artiste pour 75 000 francs.



Aujourd’hui, de nombreuses collections publiques conservent des dessins de Redouté, artiste prolifique dont il est difficile de quantifier la production. Le Museum national d’Histoire naturelle de Paris, le Musée Wittert de Liège ou encore le Fitzwilliam Museum de Cambridge, d’où proviennent la plupart des images de cet article, conservent ces précieux vélins. En 2017, le Musée de la Vie romantique consacrait l’exposition « Redouté, le pouvoir des fleurs » à ce maitre de l’illustration botanique.





Illustrations


Fig. 1 et 6 : PD.884-1973. Rose Centifolia avec papillon paon. Pierre Joseph Redouté

(Flamand, 1759-1840). Aquarelle et aquarelle sur vélin. Photograph © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge.


Fig.2 : PD.122-1973.23. Pivoine var. B. (Paeonia suffruticosa). Pierre Joseph

Redouté (Flamand, 1759-1840). Aquarelle à la gomme arabique, graphite sur vélin. Photograph © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge.


Fig. 3 : Portrait du peintre de fleurs Redouté (1759-1840) vers 1811, François Gérard (baron), 1816, encre sur papier, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet.


Fig.4 : PD.122-1973.20. Magnolia Yulan. Pierre Joseph Redouté (Flamand, 1759-1840).

Aquarelle et graphite sur vélin, marges réglées à l'encre rouge et or. Photograph © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge.


Fig.5 : PD.122-1973.64. Spécimen sans titre. Études de détail à la mine de plomb. Pierre Joseph Redouté (Flamand, 1759-1840). Aquarelle et graphite sur vélin, marges réglées à l'encre rouge et or. Photograph © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge.


Fig.7 : PD.5-2008. Classe de dessin botanique de Pierre-Joseph Redoute dans la salle Buffon du Jardin des Plantes. Julie Ribault (française, 1789-c.1839). Aquarelle et mine de plomb sur papier, 1830. Photograph © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge.


Fig. 8 : Tasse, Guillaume Noël (peintre sur porcelaine), Manufacture de Sèvres, porcelaine dure, 1796. CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.


Fig.9 : Aiguière, dite broc Roussel à fond rose, Manufacture de Sèvres, porcelaine tendre, émail, 3e quart du 18e siècle. CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.


Fig.10 : Coquelicots, Pierre Joseph Redouté (Flamand, 1759-1840), aquarelle et crayon graphite sur vélin, 1839. CC0 Paris Musées / Musée de la Vie Romantique.



Bibliographie


  • Musée de la Vie romantique (Paris), Le Pouvoir des fleurs : Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), Paris, Paris Musées, 2017, 152 p. Catalogue de l'exposition du musée de la vie romantique à Paris, du 28 avril au 1er octobre 2017.

  • H. Walter Lack, Pierre-Joseph Redouté : The book of flowers, Cologne, Taschen, 2020, 511 p.

  • Théodoridès Jean. Maîtres Liégeois de l'Illustration Scientifique. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, tome 9, n°2, 1956. p. 189.

  • Choix d’acquisitions 2005. In: Les cahiers de Mariemont, volume 35, 2007. Art & Archives. pp. 81-86.

  • Maigret Jacques. Les musées de sciences naturelles : entre science et art. In: Histoire de l'art, N°49, 2001. Animalia. pp. 21-22.

  • Thireau Michel. Alliance de l'art et de la science au travers des peintures sur vélin du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris. In: Journal d'agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 37ᵉ année, bulletin n°1,1995. pp. 45-57

  • Le Foll Joséphine, La peinture de fleurs, Editions Hazan, 1998.

  • Les roses par P.J. Redouté, peintre de fleurs, Dessinateur en titre de la Classe de Physique de l’Institut et du Muséum d’Histoire naturelle. Avec le texte par Cl. Ant. Thory, membre de plusieurs sociétés savantes.

  • Site des collections patrimoniales de la bibliothèque de Lyon (https://www.bm-lyon.fr)

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