Quand la guerre marque les films [1/-] Les Enfants du paradis


Par Célia De Saint Riquier


La guerre de 1914-1918 n’a pas été que la première guerre d’envergure mondiale. En effet, elle fut également la première guerre filmée. Auparavant, la guerre franco-prussienne avait déjà fait l’objet de clichés photographiques, mais le septième art et ses possibilités de mouvement n’avait pas encore été inventé. Depuis, il n’a plus quitté la guerre. Films sur la guerre, films tournés pendant la guerre, films se déroulant pendant la guerre… Les conflits sont omniprésents dans le cinéma. Les conflits passés sont d’ailleurs toujours sujets à la mise à l’écran, comme le montrent certains films récents tels Dunkerque (Nolan, 2017), 1917 (Mendes, 2019), ou encore Jojo Rabbit (Waititi, 2019). La représentation de la guerre au sein du cinéma est bien trop vaste et riche en chefs-d’œuvre pour être correctement citée. Il n’est plus nécessaire de présenter des films comme Inglourious Basterds (Tarantino, 2009), Saving Private Ryan (Spielberg, 1998) ou encore Apocalypse Now (Coppola, 1979), qui ont tous largement marqué les publics de plusieurs générations, ainsi que l’histoire du cinéma. En revanche, l’histoire du cinéma a elle aussi été marquée par la guerre, et le destin de certains films ont par elle été largement bouleversés eux aussi. Les Enfants du Paradis (Carné 1945), La Grande Illusion (Renoir, 1937), M. Smith Goes To Washington (Capra, 1939)… La guerre est intrinsèquement liée à leur histoire, et à la façon dont il nous est aujourd’hui donné de les voir. Cette nouvelle série d’articles se propose donc de plonger dans l’histoire de ces films, chefs-d’œuvre miraculés ou « gueules cassées » du septième art.


Le premier article de cette série est dédié au film Les Enfants du paradis, réalisé par Marcel Carné et sorti en 1945. Ce film, considéré dès sa sortie comme un chef-d’œuvre et réalisé en pleine Occupation aux studios de la Victorine à Nice, est frappant par la manière dont l’équipe est parvenue à dépasser les nombreuses limites et restrictions de la période, afin de rendre une œuvre s’affirmant comme une victoire de la poésie face à la barbarie de la guerre.


Dès le début de l’Occupation, Jacques Prévert a fui la zone occupée pour le Midi de la France. Là-bas, il vit avec Alexandre Trauner, décorateur, et Joseph Kosma, compositeur, tous deux juifs hongrois. Le réalisateur créée avec eux plusieurs projets, tout en les cachant plus ou moins, afin de mener à bien leurs films. Ce quatuor avait déjà travaillé ensemble pour Les Visiteurs du soir, dernier film de Carné, sorti en 1942. Ce film avait été produit par André Paulvé qui venait alors de prendre la direction des studios de la Victorine. C’est aussi ce dernier qui se fait initialement convaincre de produire les Enfants du paradis avant qu’en lien avec l’armistice italienne, le film ne soit repris par Pathé. Entre la fin de l’année 1942 et le début de l’année 1943, l’acteur Jean-Louis Barrault arrive également dans le Midi. Il explique à Jacques Prévert combien il aimerait jouer un mime. De là naît l’intrigue.


Placé au cœur du Boulevard du Temple, renommé au XIXe siècle Boulevard du Crime à cause des nombreux théâtres dans lesquels se jouaient des drames tous les soirs, le film suit plusieurs personnages et leurs relations complexes ; Garance (Arletty), jeune femme légère faisant tourner la tête à tous les hommes, Lacenaire (Marcel Herrand), voyou sans foi ni loi semant la terreur, Frédérick Lemaître (Claude Brasseur), jeune comédien visant les sommets et Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault), excellent comédien de pantomime voué, par sa triste indifférence, à rendre malheureuse la jeune première Nathalie (Maria Casarès). Le film est séparé en deux parties, représentant chacune deux époques séparées par une ellipse temporelle d'une dizaine d'années. Le tout atteint au total une durée de plus de trois heures, ce qui pour l’époque est exceptionnel. La réalisation d’un film si long a été permise par des accords avec une société de production italienne (par l’intermédiaire de Paulvé), qui ont aidé à contourner les restrictions françaises de pellicules, alors très sévères.


Malgré cet arrangement, le tournage n’en a pas pour autant été simple. Une grande partie de ce dernier s’est ainsi faite dans la clandestinité, le décorateur et le compositeur étant donc tous deux juifs. Ainsi, pendant toute la période de l’Occupation, Alexandre Trauner dut se cacher en changeant régulièrement de logements plus ou moins clandestins, bien que, comme il le disait : « Si j'ai pu survivre et travailler ainsi, c'est sans doute parce que je n'avais pas d'ennemi juré dans la profession, que personne ne m'en voulait assez pour aller jusqu'à me dénoncer. Mais tout le monde savait en fait où j'étais ce que j'y faisais. » En effet, il bénéficiait d’une sorte de protection de Raoul Ploquin, qui dirigeait le Comité d’Organisation du cinéma français, mais n’était cependant pas à l’abri d’une dénonciation, ou de croiser une patrouille particulièrement scrupuleuse. Il fut d’ailleurs arrêté une fois mais parvint, par l’aide de Prévert notamment, à s'en sortir. Pendant le tournage des Enfants du paradis, il logeait dans les montagnes, dans une auberge retirée au nord-ouest de Saint-Paul-de-Vence. C’est dans cette auberge, qu’ils avaient pour eux seuls, que Prévert écrivait le scénario, Trauner dessinait les décors, Kosma jouait et Mayo, originellement peintre, se lançait dans une carrière de costumier. Le choix de cet hôtel était stratégique : il possédait une porte donnant vers l’arrière, permettant d’aller se cacher dans la nature. Bien que Prévert ne soit pas juif, il essayait tout de même de se faire relativement discret, ayant plusieurs fois refusé les offres d’Alfred Greven (directeur de la Continental, firme à capitaux allemands installée en France pour créer un nouvel Hollywood) qui lui proposait de travailler pour sa société. Un autre événement faillit d'ailleurs bien leur jouer un mauvais tour. En effet, Alexandre Trauner raconte qu’un soir, alors que Prévert dînait avec lui à la Garoupe sur le Cap d’Antibes où le poète/scénariste logeait, Alfred Greven était également entré dîner, accompagné d’Arletty et d’un officier allemand. Un échange à la limite de la cordialité avait clos la discussion et fait partir les derniers arrivés. Peu après, Arletty avait téléphoné afin de les mettre en garde de la dangerosité de l’officier allemand qui les accompagnait, et leur conseiller de partir se cacher.



Prévert n’était cependant pas autant en danger que Trauner, qui ne put ainsi pas aller sur place pour surveiller les décors, et délégua à son confrère décorateur Léon Barsacq la tâche de mettre en œuvre et de surveiller ce qu’il avait dessiné. C’était un décor de très grande ampleur : quatre-vingts mètres de long par exemple pour reconstituer le boulevard du crime habité, pendant les scènes, de 1500 figurants. Il fallut à Trauner trois mois de travail de préparation, puis encore trois mois de construction pour réaliser les décors. Barsacq venait régulièrement lui apporter des photos et demander son avis, donnant lieu à une collaboration fructueuse. Le tournage démarra en aout 1943, et s’étala sur plusieurs mois, étant interrompu par l’arrivée des Allemands dans le Midi, puis par la capitulation de l'Italie causant un changement de la production, et enfin par la Libération. Trauner était, à cette époque, lui-même monté dans les hauteurs afin d’éviter les Allemands.


Finalement, le film devient l’une des plus grosses production de toute la période de l’Occupation. Sorti en mars 1945, il célèbre ainsi le retour à la liberté et la fin de la guerre. Une grande poésie, des décors magistraux, des costumes variés… Il promeut la longue tradition française des arts de la scène. Surtout, le film se veut une affirmation que le cinéma français peut toujours être un grand cinéma, même pendant une période aussi trouble. Le caractère si équilibré du film n’est sans doute pas sans rapport avec ce travail forcé en atelier partagé dans la petite auberge où l'équipe avait trouvé refuge. La volonté de faire ce film, malgré les restrictions ou les entraves, se ressent d’ailleurs dans l’œuvre finale, faisant de ce drame un long métrage plein de vie. Les mots d'Alexandre Trauner résonnent d'ailleurs bien avec cela :


« Je ne suis pas amateur de hiérarchies, je pense qu'il existe beaucoup de films importants, mais je suis fier de ces Enfants du paradis qui sont toujours considérés comme l'un des plus grands films jamais réalisés et que les jeunes d'aujourd'hui découvrent encore avec surprise. Tous les éléments y sont réunis pour qu'il s'y joue une vraie magie, celle de l'histoire, celle de la mise en scène, de l'écriture, des dialogues, de la magie d'interprètes aussi qui ont tous été marqués par le film. »


 

Bibliographie :


Alexandre Trauner : décors de cinéma (entretiens avec Jean-Pierre Berthomé), Flammarion, Paris, 1988, 237 p.


Le films les Enfants du paradis est actuellement visionnable sur la plateforme Netflix.