Rencontre avec Gabriel Seijas, élève peintre à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

Des « harmonies colorées » : c’est en ces termes que Gabriel Seijas, élève peintre sur le point d’achever sa formation à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, se plaît à décrire les toiles nées sous son pinceau. S’il ne semble guère aisé de verbaliser une pratique picturale, Gabriel a accepté, pour Coupe-File Art, d’expliquer le processus d’émergence et d’exécution de ses œuvres.


Gabriel Seijas devant l'une de ses toiles © Daniel Latif

Reçu au concours d’entrée de l’ENSBA en 2017, Gabriel commence par intégrer l’atelier de Dominique Gauthier, peintre français dont les œuvres entrent en résonance avec celles de Jackson Pollock, Richard Serra, Willem De Kooning ou encore Jean Dubuffet. S’il situe d’abord son travail artistique dans l’art figuratif avec des toiles qui pour l’essentiel représentent des paysages de route composés au pastel, ses tendances picturales basculent rapidement dans le champ de l’abstraction : au cours de ses premières années de formation, Gabriel développe un intérêt profond sinon une véritable fascination pour la couleur, « cet univers spirituel de la peinture » selon ses mots, qui finit par devenir le sujet de ses travaux.

« Études sur papier », Acrylique sur papier 300g/ m², 24x19cm, 2021 © Gabriel Seijas

A présent élève dans l’atelier du peintre anglais James Rielly suite au départ à la retraite de son précédent maître, Gabriel ne cesse d’explorer et d’exploiter les possibilités que lui offre la couleur devenue le substrat de son langage pictural. Celle-ci se décline au fil des compositions en une gamme particulièrement étendue d’effets : des contrastes se créent entre les zones colorées et les lignes nettes ou fondues qui les départagent mais aussi entre les tons associés, tantôt très proches, tantôt très éloignés.

« Étage », Acrylique et poudre de marbre sur toile, 55x46cm, 2022 © Gabriel Seijas

De cette superposition de plusieurs couches de pigments et de l’habile jeu de transparence qui en découle naît une profondeur insondable, non sans écho au concept de « lumière intérieure » forgé pour qualifier l’effet de puissance des sensations que le peintre américain Mark Rothko avait voulu retranscrire dans ses toiles. Comme lui, Gabriel cherche à servir un dessein expressif en faisant de ses œuvres le plus fidèle et sincère reflet de ses états d’âme. Il explique avoir à cœur de faire vivre une expérience unique au spectateur, de l’immerger dans sa peinture et de le faire plonger dans une méditation par la contemplation. Pour satisfaire ce désir, Gabriel rejette toute standardisation de la pratique artistique et procède de façon subjective et spontanée, en accord avec ses sentiments : l’acte de peindre devient alors indissociable des notions d’ « automatisme » et de « hasard ».


Brice Marden peignant dans son atelier © David Seidner

Si ses toiles donnent l’impression de quelque chose de très graphique avec des quadrillages géométriques auxquels sa gestuelle semble devoir se contraindre, Gabriel explique que ses compositions lui viennent au fur et à mesure. Il précise que son geste est particulièrement libre et qu’il peut être guidé par ses sensations comme inspiré – consciemment ou non – par les travaux artistiques qu’il a vus. Il confie à cet égard avoir été bouleversé par la manière dont l’artiste peintre américain Brice Marden travaillait au bâton à une certaine distance de la toile et avoue vouloir peut-être expérimenter lui-même cette technique.


Au-delà de ses inspirations picturales, Gabriel nourrit sa pratique artistique d’influences qu’il puise dans la littérature et le cinéma. Il n’est pas rare que ses travaux prennent source dans la lecture qu’il fait des grands écrivains français comme Balzac ou Proust, mais aussi des auteurs russes comme Dostoïevski. A ce propos, il raconte avoir été récemment marqué par le livre Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry (1949) : il révèle que cette lecture lui a donné l’idée de reprendre à son compte la méthode d’écriture de l’auteur, laquelle consiste à incorporer du matériau autobiographique et notamment des souvenirs dans des travaux littéraires. Gabriel explique d’ailleurs avoir un jour voulu devenir écrivain et concevoir ses peintures comme un livre dont la page blanche serait la toile et chaque coup de pinceau l’équivalent d’un élément de narration. A ces références littéraires s’ajoutent de nombreuses sorties au cinéma et à la médiathèque : actualité cinématographique, films italiens, rétrospectives de grands cinéastes et réalisateurs sont autant de sources visuelles dont il alimente sa peinture, laquelle en ressort plus riche et plus variée.


© Gabriel Seijas

© Eléa Dargelos

Comme le montrent ses toiles, Gabriel se plaît à décliner ses surfaces colorées en fonction des formats et des couleurs. Ce dernier confie se complaire dans le travail de série à l’image de celui que réalise Rémy Hysbergue, peintre français qui aurait éveillé en lui la volonté qu’il avait inconsciemment « d’approfondir et d’essorer un sujet jusqu’à ce qu’il n’en soit plus rien ». Gabriel conçoit ce travail comme « une mise à l’épreuve » qui le pousse vers la difficulté et le force à se confronter systématiquement à de nouveaux impératifs : à côté de son format favori, le grand format, il a souhaité relever le « défi » de perturber ses manières de peindre en reproduisant ses motifs sur des toiles de moindres dimensions puis sur des feuilles de papier à l'acrylique. Ce dernier procédé, qui l’avait avant tout séduit pour ses propriétés de transparence, lui avait permis d’éviter la « frustration » à laquelle s’exposait un geste répété à l’excès jusqu’à épuisement du sujet. Quant aux couleurs, Gabriel les prépare à l’avance, à l’aide de boîtes dans lesquelles il les combine jusqu’à trouver le parfait mélange qui lui fera obtenir ses fameuses « harmonies colorées ».


Outre l’intérêt manifesté pour cette technique et le format qui lui est relatif, Gabriel ajoute régulièrement de la poudre de marbre à ses préparations, matériau dont l’usage lui avait été vivement conseillé par l’un de ses camarades, démontrant les avantages de la « vie d’atelier » qu’il était venu chercher à l’ENSBA. S’il raconte avoir d’abord éprouvé une grande difficulté à travailler devant les autres, évoquant un « grand choc » et une « mise à nu », il se satisfait à présent de cette confrontation, qu’il juge particulièrement fructueuse et tout aussi riche que les cours proposés. Celle-ci lui a en tout cas permis de faire mûrir son travail.


A l’issue de sa formation à l’ENSBA, Gabriel avoue vouloir faire évoluer sa peinture et abandonner les lignes et la superposition des couches picturales, considérant être arrivé à échéance. Serait-ce le signe d’un retour à la peinture figurative, certes mise de côté dès son entrée à l’École, mais qui lui permettrait de renouer avec ses premières inspirations ? Quand on lui demande ce qu’il préfère en matière d’art, il n’hésite pas à se répandre à propos de la « peinture enfantine » d’Henri Matisse et de son « côté naïf » qui selon lui illustre parfaitement sa conception de la peinture, mariant « simplicité », « harmonie des couleurs » et « ouverture sur un autre monde ». Gabriel cite enfin l’Icare de Matisse parmi ses œuvres favorites, dessin qui révèle peut-être ce qui marquera un tournant dans sa pratique picturale et qui sera bientôt au cœur de sa création : l’idée d’une « parfaite alliance de l’abstraction et de la figuration ».



Eléa Dargelos