• Nicolas Bousser

Un tableau de Jean Tassel acquis par les musées de Troyes

Dernière mise à jour : 16 avr.

Un nouveau tableau de Jean Tassel vient enrichir les collections nationales. Les musées de Troyes ont préempté, le 23 mars 2022 chez Artcurial, une Cléopâtre du peintre langrois. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette opération dont le montant est de 9 184 €, d’autant que cette œuvre est peut-être déjà passée par les collections de l’institution champenoise. Le tableau acquis pourrait correspondre par son iconographie et ses caractéristiques à une réalisation présente dans les collections troyennes dès 1833 et ce au moins jusqu’en 1850, parmi vingt autres tableaux affiliés aux Tassel, avant de disparaître.


Jean Tassel, La Mort de Cléopâtre. 82 x 71 cm, huile sur toile. Préemption des musées de Troyes le 23 mars 2022 chez Artcurial.


La présence des ces œuvres de Jean Tassel à Troyes est due au peintre Dominique Morlot (1759-1833), professeur à l’école de dessin de Langres et maître de Ziegler, Guidel et Lecornet, qui lègue en 1833 quelques quarante-six tableaux aux musées de la ville parmi lesquels sont répertoriées vingt-et-une toiles affublées de l'étiquette Tassel (1). C’est à ce legs que le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie - musée Saint-Loup - doit sa création, fruit de l’union de la Ville et de la Société académique de l’Aube.


Les œuvres de la donation sont précisément renseignées dans l’annuaire de l’Aube de 1834 et dans le premier catalogue du musée édité en 1850 (2). Onze d’entre elles n’apparaissent cependant pas dans la seconde édition de 1864 (3). Parmi celles-ci, on relève une Cléopâtre se faisant piquer par un aspic (4) alors attribuée à Richard Tassel. Les diverses publications et archives ne font pas état d’une quelconque vente ou d'un déclassement, seulement d’un manque de place.

Si la Cléopâtre préemptée chez Artcurial diffère dans ses dimensions - 82 x 71 cm - de celle indiquée dans le legs de 1833 portant le n° 28 - 70 x 59,5 cm-, la toile aurait pu être agrandie. Certaines traces semblent l’indiquer. Les études qui vont être menées dans les prochains mois permettront sans aucun doute de définir si oui ou non il s’agit du tableau légué en 1833.

Longtemps il ne fut question pour la dynastie des Tassel que de Richard (vers 1580 - 1660), le père de Jean (vers 1608 - 1667), auteur entre autres du Triptyque de la Crucifixion de la cathédrale Saint Vincent de Chalon-sur-Saône. Une monographie leur a été consacrée par le docteur Henri Ronot en 1992 (5). Pierre Tassel (vers 1521 - ?) fut le premier de cet atelier familial couvrant trois générations successives. On relève également une branche de la famille à Chaumont, dans laquelle il put y avoir une tradition picturale mais dont aucun nom n’est resté (6).


Richard Tassel, Triptyque de la Crucifixion, panneau central. 1608, 2, 70 x 1,65 m, huile sur bois. Chalon-sur-Saône, cathédrale Saint-Vincent. Photographie : Nicolas Bousser

Les travaux menés par Henri Ronot ainsi que plusieurs expositions ont permis de réhabiliter la figure de Jean, qui est aujourd’hui considéré comme le principal représentant de cette famille établie à Langres. Marquée par un séjour à Rome au cours duquel il intègre un caravagisme doux, sa carrière reste néanmoins isolée, provinciale, et son Œuvre se pare d’inventions et physionomies reconnaissables ainsi que d’une attention particulière portée aux drapés et accessoires.

Coloriste hors pair, il est au centre d’un regain d’intérêt progressif au cours du XXe siècle : Charles Sterling et Paul Jamot présentent cinq de ses tableaux en 1934, dans le cadre de l'aujourd'hui très célèbre exposition des Peintres de la réalité à l’Orangerie (7). De même, deux tableaux figurent au catalogue de l’exposition The Age of Louis XIV à la Royal Academy de Londres en 1958 (8) et Pierre Rosenberg obtient le prêt de deux toiles en 1961, pour l’exposition Poussin et son temps au musée des Beaux-Arts de Rouen (9). Mais c’est surtout l’exposition de 1955 au musée des Beaux-Arts de Dijon, présentée sous le titre Les Tassel, peintres Langrois du XVIIe siècle et rendue possible grâce au dynamisme de Henri Ronot, Charles Sterling et Pierre Quarré, et du petit catalogue de 54 pages édité pour l’occasion, qui furent à l’origine d’un large courant d’intérêt, d’une réhabilitation de Jean, de nouvelles attributions et de nouvelles découvertes. Cette vague se poursuivit tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle pour déboucher sur des acquisitions d’importance notamment au début des années 2000. Nous pensons à l’achat en 2006, par le musée de l’Armée, de la vaste composition mettant en scène le duc d'Enghien - futur Grand Condé - après la capitulation de Dunkerque en 1646 (10) : l’une des plus importantes réalisations de Jean Tassel, attribuée auparavant à Simon Vouet .


Jean Tassel, Le duc d'Enghien après la capitulation de Dunkerque en 1646. 2,39 x 2,85 m, huile sur toile. Paris, musée de l'Armée.


La redécouverte d’œuvres conservées à Langres ou dans les départements proches a également pu se faire, notamment en Bourgogne. Ainsi la Présentation de la Croix à l’Enfant Jésus de la chapelle de Courcelles-les-Rangs à Montliot-et-Courcelles (Côte-d’Or), figure-t-elle en bonne place dans la monographie de 1992. Nous évoquerons également la Sainte Pélagie de l’Hôtel-Dieu de Beaune, qui par la physionomie de son visage et la palette utilisée n’est pas sans rappeler la Cléopâtre qui nous occupe ici. Le dessin de l’œil en amande, la figure se détachant sur un fond sombre et les cheveux retenus par un chignon mais dont une mèche retombe en avant de l’oreille se retrouvent sur les deux réalisations et constituent autant d’éléments fréquents chez les modèles féminins de Jean Tassel. Une toile conservée au musée des Beaux-Arts de Dijon, mettant en scène Pyrrha - un thème soit dit en passant rarement traité - se raccroche ainsi à cette production (11). À noter que le tableau de Beaune accuse des dimensions similaires (82x68 cm) à la Cléopâtre dans son état actuel des musées de Troyes (82x70 cm). Henri Ronot précise qu’elle aurait elle aussi pu être agrandie lors de son rentoilage à Dijon en 1971.


Jean Tassel, Sainte Pélagie. 82 x 68 cm, huile sur toile. Beaune, musée de l'Hôtel-Dieu

Jean Tassel, Pyrrha. 103,5 x 83,5 cm, huile sur toile. Dijon, musée des Beaux-Arts

Jean Tassel, La Mort de Cléopâtre. 82 x 71 cm, huile sur toile. Préemption des musées de Troyes le 23 mars 2022 chez Artcurial.

Les musées de Troyes ont donc réalisé une opération sensée avec cette préemption. Cette toile, au delà des éléments évoqués, vient accroître la collection de peintures de cabinet - œuvres de petit format destinées à garnir les décors des grandes demeures du XVIIe siècle - à l’heure où le musée de Vauluisant dévoile une exposition consacrée aux châteaux disparus de l'Aube des XVIIe et XVIIIe siècles.


Nicolas Bousser


 

Notes


(1) Catalogue du legs


(2) Société d’Agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres de l’Aube, Notice sur les collections dont se compose le musée de Troyes, Troyes, 1850.


(3) Société Académique du Département de l’Aube, Notice sur les collections dont se compose le musée de Troyes, Troyes : 1864.


(4) Henri Ronot, dans sa monographie de 1992, mentionne le tableau comme perdu et précise que son support est inconnu.


(5) Monographie, préfacée par Jacques Thuillier, issue de la thèse de Henri Ronot dirigée par André Chastel.


(6) Ronot, 1992. p.45


(8) Les deux oeuvres prêtées pour l'exposition : L'Arbre de Jessé des musées de Troyes et le Couronnement de la Vierge du musée des Beaux-Arts de Dijon (Inv. CA 472)


(7) Les cinq oeuvres prêtées pour l'exposition : Le Portrait de Catherine de Montholon (Inv. CA 468), l'Adoration des Mages (Inv. CA 469) ainsi que les Trois nymphes (Inv. CA 719) du musée des Beaux-Arts de Dijon, Les Maraudeurs du musée de Langres et un Portrait de Louis Menne, brodeur de la Reine, ancienne collection Populus à Langres.


(9) Les deux oeuvres prêtées pour l'exposition : Le Repos de la Sainte Famille des musées de Troyes (legs Morlot) et une Tête de la Vierge de la Société Historique et Archéologique de Langres (vers 1647-1660)


(10) Reverseau J-P, L'achat du Tassel , dans L'Echo du Dôme. Numéro Avril/Mai 2007.


(11) Fiche sur le site du musée


 

Bibliographie sélective


Colombier, Les Tassel au musée de Dijon dans Bulletin de Paris, 15 avril 1955. P.10.


Longhi, La mostra dei Tassel a Digione dans Paragone. Florence, mars 1955, p.63-64 - Compte-rendu critique de l'exposition


Oursel, La Société des Amis du Musée de Dijon, cinquante ans d'histoire : 1925 - 1975, Bulletin des Musées de Dijon, années 2008-2009, n° 11, 2010, [p. 89-117], p. 115


Quarré, Musée des Beaux-Arts de Dijon, nouvelles acquisitions, La Revue du Louvre et des Musées de France, 1964, n°4-5, p.251


Quarré et Geiger, Musée des Beaux-Arts de Dijon. Catalogue des peintures françaises, Dijon, 1968, n°119 pl.XVI


Ronot, Richard et Jean Tassel : peintres à Langres au XVIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1977, (Thèse), n°6 p.66


Ronot, Richard et Jean Tassel. Peintres à Langres au XVIIe siècle, Paris, 1990, n°9 pl.VII


Rosenberg, Catalogue de l'exposition Poussin et son temps, Musée des Beaux-Arts de Rouen, 1961.

Sterling, Ronot et Geiger, Catalogue de l'exposition Les Tassel, peintres langrois du XVIIe siècle. Dijon, impr. Darantière, 56p.


Sterling et Jamot, Catalogue de l'exposition Les Peintres de la Réalité en France au XVIIe siècle, Orangerie des Tuileries, Paris, 1934.


Société d’Agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres de l’Aube, Notice sur les collections dont se compose le musée de Troyes, Troyes, 1850.


Société Académique du Département de l’Aube, Notice sur les collections dont se compose le musée de Troyes, Troyes : 1864.