• Jérémy Alves

Édition limitée. Vollard, Petiet & l’estampe de maîtres au Petit Palais.

Paul Cézanne, Portrait d’Ambroise Vollard, 1899.

Si un très grand nombre de personnes connaît aujourd’hui encore Ambroise Vollard, c’est surtout pour son talent à reconnaître le talent. Homme visionnaire, c’est avec beaucoup de justesse, d’ambition et de curiosité qu’il fût un immense collectionneur, galeriste, marchand d’art et éditeur de la première moitié du XXème siècle. Sans doute le plus grand. Cézanne, Picasso, Rouault, Matisse, Gauguin, Van Gogh, tous ont été plus ou moins mis en lumière, parfois révélés, grâce à son infatigable passion pour la peinture, le dessin et l’estampe. Ce dernier médium a longtemps été éclipsé par les historiens et historiennes de l’art. L’exposition Édition limitée. Vollard, Petiet & l’estampe de maîtres, présentée au Petit Palais à Paris du 19 mai 2021 au 29 août 2021, trouve sa raison d’être dans la mise en lumière de cette activité commerciale à la critique contemporaine contrastée, mais toujours postérieurement saluée. Outre l’estampe, c’est le milieu du livre luxueux et de l’édition précieuse, à destination des plus fins bibliophiles, qui intéressa Vollard. Ainsi, ce sont de splendides albums individuels et leurs lithographies, des précieux livres d’artistes – avec de beaux papiers, de la couleur, des caractères anciens – ou encore des rééditions de textes anciens, qui seront produits par Vollard. Son génie alla même jusqu’à le conduire à écrire lui-même, à la fois sur son expérience de marchand et de mécène, mais également des pièces de théâtre. S’il n’a jamais été historien de l’art, il en a écrit une partie de son histoire. À sa mort inattendue dans un accident de voiture le 23 août 1939, des personnalités n’auront de cesse de vouloir poursuivre son œuvre. De son frère Lucien Vollard au marchand Henri Marie Petiet, ils ne laisseront pas s’éteindre brusquement la flamme qui animait cet amoureux des arts. Petiet, qui était depuis 1924 un client fidèle, rachète son immense fonds d’estampes et continue de soutenir les artistes contemporains, jusqu’à devenir « le plus Vollard de tous les marchands » . Coupe-File vous propose de parcourir cette exposition très ambitieuse, exhaustive, extrêmement bien pensée et réalisée ; l’équipe muséale du Petit Palais a élaboré un voyage au cœur même du principe de préciosité, de sensibilité et du goût, où le livre et l’estampe parlent un langage commun, sans doute celui que connaissent tous les amateurs d’art, l’amour du beau. Ambroise Vollard est surtout célèbre pour son activité de marchand de tableaux. Si le discours de l’exposition n’oublie pas de mentionner ce fait, le propos est très rapidement nuancé.


Pablo Picasso, La Toilette de la mère, 1905 / Au cirque, hiver 1905-06

En premier lieu, le visiteur appréciera grandement la clarté d’une « frise » chronologique mettant en lumière les principaux moments de la vie d’Ambroise Vollard. Si cette pratique muséographique est courante, elle n’est pas toujours aussi réussie dans sa simplicité ; les tableaux situés entre les différentes colonnes du temps donnent à l’ensemble un rythme et une légèreté tout à fait appréciable, permettant de mieux assimiler les informations. Picasso, par une eau-forte et une pointe sèche de jeunesse, Gauguin, par une zincographie, ainsi que le plus beau portrait de toute l’histoire de l’art par Cézanne – celui d’Ambroise Vollard – y figurent en bonne place pour apprécier le talent de l’avant-gardiste. On y découvre ainsi la naissance de la suite des "Saltimbanques" par Picasso (dont vous avez un exemple ci-dessus), composée de 14 estampes gravées durant la période rose (1904-1906).

Carte des collaborateurs parisiens de Vollard et leur géographie de travail.

Outre les indications temporelles, sur les cimaises figurent les différents collaborateurs d’Ambroise Vollard par zone géographique. Système de repérage ingénieux, la carte de Paris figure ces derniers en les classant par le type de leur activité (imprimeurs, papetiers, maîtres lithographes ou graveurs et imprimeurs). Cependant, nous pouvons douter de l’efficacité de cette proposition, qui pourrait paraître fastidieuse à lire. L’effort est louable, reconnaissons-le.


Sans surprise, c’est donc l’éditeur d’estampes qui nous est présenté ensuite dans toute son envergure. Un an seulement après sa première grande publication (Les Peintres Graveurs), il publie son Album d’estampes originales de la galerie Vollard. Ces deux albums, outre le fait de donner à voir un panorama représentatif de l’estampe au tournant des XIXème et XXème siècles, montrent que Vollard a bâti sa carrière avec l’édition d’estampe. Plus qu’un éditeur ou qu’un marchand, le propos des scientifiques souligne sa facette moins connue de mécène et de conseiller artistique. Vollard suggérait parfois aux artistes, non sans les arrière-pensées d’un fin commerçant, de s’essayer à telle ou telle forme d’art. Sans l’ouverture de sa galerie aux élèves de l’Académie Julian, Pierre Bonnard, Maurice Denis et d’autres n’auraient peut-être jamais fondé le groupe des Nabis. Concernant l’estampe, pour attirer les collectionneurs et se démarquer de la production en série, il propose des tirages spéciaux (limités, numérotés et signés). Malheureusement, Vollard essuie en ce début de carrière de nombreux échecs commerciaux, même si la critique le loue pour son courage à défendre l’estampe originale et la lithographie en couleur, à l’époque décriée pour son aspect trop proche des affiches publicitaires. L’exposition replace très bien les œuvres liées à l’activité de Vollard dans leur contexte.

En outre, le visiteur trouvera durant sa visite 9 points techniques concernant l’estampe, le livre d’artiste, la gravure sur bois, l’aquatinte, l’eau-forte, le burin, l’épreuve, la contre-épreuve, ainsi que la matrice. Alors que la technique n’est pas toujours évidente pour les néophytes ou les curieux, ces cartels forment des points de repères rassurants et astucieux. Le propos est tout à fait concis. En allant plus loin encore, les conservateurs ont placé, sous une vitrine, le matériel utilisé par les lithographes. Ce dispositif brillant permet de mieux s’imaginer les prouesses techniques, ainsi que le quotidien de ces artistes.


Odilon Redon, et il tomba du ciel une grande étoile, 1899

De surcroît, les scientifiques ont décidé de développer leur propos de manière ciblée autour des albums individuels. De prime abord, bien que le propos soit très pertinent, la question n’est pas très clairement exprimée. En effet, la cimaise présentant le propos est très mal placée. Parmi les artistes présentés, Maurice Denis, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel, c'est Auguste Clot et Odilon Redon qui ont le plus attiré notre attention. Le premier, lithographe, est l’homme ayant supervisé les recherches techniques, formelles et chromatiques de ces artistes en collaboration avec Ambroise Vollard. Le second, quant à lui, a réalisé avec de très poétiques lithographies en noir et blanc, notamment pour son album Apocalypse de saint Jean. Visibles dans l'exposition, leur noir tranche avec la couleur, mettant d’autant plus en valeur la force symboliste et mystique de Redon. La comparaison est très réussie !

Par ailleurs, on découvre qu'Ambroise Vollard aimait la céramique. Une vitrine présente plusieurs exemples, de différents artistes, l'ayant tous pratiqué sous l’influence plus ou moins directe d’Ambroise Vollard. Un parallèle très intéressant peut être fait entre ce type d’œuvres et la gravure. C’est ce que nous apprend une faïence de Louis Valtat, Les Trois Grâces, dont les hachures et les traits entrecroisés ne sont pas sans rappeler les gravures sur bois, dont par ailleurs l’artiste était un spécialiste.

Louis Valtat, Les Trois Grâces, vers 1908, faïence, Paris, Petit Palais, don Ambroise Vollard, 1937.

Ambroise Vollard a donc joué un rôle considérable en ce qui concerne le renouvellement des arts du feu au XXème siècle. Le propos de l’exposition met en avant les propres mots du marchand :

« Une visite que j’avais faite à une exposition d’art décoratif avait été, pour moi, une révélation : je n’avais jamais aussi bien vu combien ça peut être beau, une faïence. J’ai eu, dès lors, le plus grand désir d’éditer des vases, des assiettes, des plats. On m’avait indiqué un maître-céramiste, André Metthey. Je lui demandai de mettre ses fours à la disposition de ces jeunes artistes qui s’appelaient Bonnard, Maurice Denis, Derain, Puy, Matisse, Laprade, Maillol, K.-X. Roussel, Rouault, Valtat, Vlaminck… »

(Extrait de ses Souvenirs d’un marchand de tableaux).


Cependant, très rapidement, l’éditeur d’estampe va devenir éditeur de livres d’artistes et cibler la clientèle bibliophile. Vollard était marqué par : « l’amour des caractères anciens et des beaux papiers, la préséance de l’image sur le texte ». Comme toujours, son talent est de dénicher les bons artistes, mais surtout de les faire entrer en résonance avec un texte. C’est ainsi que le Parallèlement de Verlaine, en étant illustré par le prodigieux Bonnard, marquera l’année 1900 comme l’avènement d’un renouveau de l’artisanat de l’édition de luxe. Si cela a été un échec commercial, les années 1920 en firent un exemplaire révolutionnaire. Or, le choix de la lithographie dérange les bibliophiles, qui considéraient cette technique comme trop populaire. Vollard fait d’ailleurs appel à des artistes qui ne sont pas des professionnels, mais qui illustrent et gravent par passion. Il est également innovant dans le choix de ses typographies, anciennes voire même oubliées. Enfin, il choque également parfois pour les sujets qu’il met en avant, comme l’étrange ou l’érotisme (voir Verlaine). Dans le même temps, les artistes, inspirés par lui, produisent de nombreuses lithographies de leurs œuvres. C’est le cas pour l'extraordinaire lithographie en couleurs des Baigneurs de Paul Cézanne.

Paul Cézanne, Les Baigneurs (grande planche), 1896-97, coll. particulière.

Si Vollard fut un visionnaire, il a également édité des ouvrages à la forme plus traditionnelle, faisant appel à des graveurs sur bois ou à des maîtres de l’eau-forte ; les deux techniques étant les plus appréciées par les bibliophiles. C'est ce qu'illustre très bien le recueil des Amours d'après Pierre de Ronsard, gravé sur bois.

De gauche à droite, Émile Bernard, Pan et Syrinx, Orphée et Eurydice, Apollon et Daphné, eau-forte et aquatinte, Paris, BNF, Réserve des livres rares.

L’exposition n'omet pas l’échec commercial qu’a pu connaître Ambroise Vollard, ainsi que sa reconnaissance internationale à partir des années 1930. S’il a réussi à s’imposer comme une figure incontournable du monde de l’édition et de l’estampe, le parcours a été semé d’embûches. C’est en se diversifiant qu’il a pu prendre des risques et exposer finalement dans de nombreux endroits importants. C’est dans la perspective de l’immensité de son travail que le Museum of Modern Art de New York, en 1936, le consacre en lui dédiant son catalogue de l’exposition Modern painters and sculptors as illustrators. Par ailleurs, le propos de cette « rétrospective » sur Ambroise Vollard éditeur ne laisse pas de côté l’auteur qu’il était, en mentionnant par exemple sa « geste » du père Ubu, jamais mise en scène.


Voilà tout un travail colossal qui se déroule sous nos yeux ! À sa mort, plus d’une vingtaine de livres d’artistes sont inachevés. La valeur de ses biens en œuvres d’art, dans son hôtel particulier rue de Martignac, à Paris, est considérable. Après que son frère se soit occupé de réaliser un état des lieux de ses travaux éditoriaux, il poursuit quelque peu les dits projets. Cependant, c’est un ancien client, Henri Marie Petiet, qui racheta toute la collection d’estampes. Les dernières salles lui sont consacrées. C’est lui, avec un grand succès, qui commercialisa la célèbre Suite Vollard, en faisant signer les estampes de la main du peintre ; dont la marquante eau-forte représentant le Minotaure vaincu, présentée dans l'exposition, fait partie. La finesse, la précision du trait, mais également la simplicité de la composition, avec en son centre le minotaure blessé, sur le point de mourir, font de cette œuvre une estampe très touchante. La créature devient pathétique et infirme, alors qu’elle était auparavant forte, violente et dans toute sa force attractive. Le contexte dans lequel ce cycle a été produit – la montée du fascisme en Europe – montre toute l’inquiétude de l’artiste.


Pablo Picasso, Minotaure vaincu, 1933, eau-forte, Paris, Petit-Palais.

Toute la complexité de la transversalité des techniques et des choix d'éditions est ici mise en lumière. Si ce bourreau de travail méritait une exposition digne de ce nom, exhumant du passé tout un monde d’effervescence artistique, le Petit Palais y répond aujourd’hui d’une manière exhaustive, faisant preuve d’une organisation muséographique et scientifique remarquable ! Il ne nous reste plus qu’une chose à dire : ce travail restera gravé longtemps dans les annales.


Jérémy Alves.