• Nicolas Bousser

Dans le sillage de Schongauer, un panneau alsacien du XVe siècle chez Kohn

Dans l’étude des foyers artistiques au XVe siècle, tels Dijon, Strasbourg ou encore Avignon, il est aisé et somme toute assez logique d’observer l’influence récurrente d’artistes de premier plan s’exercer sur leurs contemporains et ce, pendant plusieurs décennies. La Maison Kohn présente au catalogue de sa vente du 27 mars prochain, aux côtés de Camille Pissarro et Lucio Fontana, un panneau alsacien très intéressant daté vers 1490, témoignant de l’empreinte de l’un de ces grands maîtres, Martin Schongauer.


Fig. : Ecole alsacienne, vers 1490, La prière au Mont des Oliviers. Peinture sur bois transposée sur toile, 39,1 x 28,2 cm / Vente Kohn, 27 mars, Est. 120 000 - 150 000 €

De faibles dimensions (39,1 x 28,2 cm) et transposé sur toile sans doute au début du XXe siècle, ce panneau est connu et fut étudié dès 1936 par Otto Fischer, alors conservateur au Kunstmuseum de Bâle. L’iconographie évoquée est La prière du Christ au Mont des Oliviers, fidèlement adaptée et typique de la devotio moderna. Le Christ agenouillé occupe la place centrale, tourné vers la droite. Apparaissent dans la partie inférieure trois disciples à demi assoupis, les yeux mi-clos et le visage teinté d’une vive mélancolie : Pierre, Jacques et Jean selon L’Évangile de Saint Marc (14, 32-42). À droite, par une ouverture dans la masse rocheuse, émergent déjà les figures de Judas et des soldats annonçant l’arrestation à venir. L’oeuvre constitue probablement le vestige d’un retable qui présentait les épisodes de la Passion du Christ, à l’image du Retable des Dominicains (Musée Unterlinden, Colmar) réalisé par Martin Schongauer et son atelier vers 1480. Lors de son étude par Fischer, elle était accompagnée de deux panneaux provenant du même ensemble, un Couronnement d’épines et une Préparation à la Crucifixion. Leur localisation est aujourd’hui inconnue et ce, semble-t-il, depuis 1946.

Tout comme le Retable des Dominicains, la composition générale s’inspire précisément d’une réalisation de Martin Schongauer gravée vers 1475-80. Il n’est donc pas surprenant de noter des affinités entre les deux ensembles. Mais la gravure de Schongauer semble elle-même reprendre les traits d’une composition plus ancienne, datée vers 1455-60 : la Passion de Karlsruhe, une suite de sept panneaux présentant la Passion du Christ. Si l’auteur de ces panneaux n’est pas identifié avec certitude, nommé conventionnellement Maître de la Passion de Karlsruhe (Hans Hirtz ?), il n’en demeure pas moins que son influence sur le territoire alsacien fut considérable. Dans la Passion de Karlsruhe, peut-être destinée en premier lieu à l’église Saint-Thomas de Strasbourg, le peintre dévoile un style particulier, induisant un traitement cru de la douleur ainsi que des positions contrariées et draperies aux larges plis cassants, bientôt adopté par une myriade d’artistes aujourd’hui encore seulement désignés par des noms de conventions car non identifiés.


Fig.1: Martin Schongauer, vers 1475-1480, La prière au Mont des Oliviers, burin. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris Fig.2 : Martin Schongauer, vers 1480, La prière au Mont des Oliviers, panneau du Retable des Dominicains. Musée Unterlinden de Colmar Fig.3 : Maître de la Passion de Karlsruhe, vers 1455-1460, La prière au Mont des Oliviers, panneau de la Passion de Karlsruhe. Staatliche Kunsthalle à Karlsruhe

Il n’est pas étonnant que Fischer, dans son analyse en 1936, ait vu dans le panneau aujourd’hui présenté par la maison Kohn la main d’un élève du Maître de la Passion de Karlsruhe. Toutefois, Ludwig Meyer (Archives pour l’histoire de l’Art de Munich), a rapproché en 2012 l’œuvre du Maître de Guebwiller, fondant son analyse sur deux panneaux conservés au musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Duel de spécialistes dont nous ne pourrions nous faire juges.

Quoiqu’il en soit, ce panneau est une œuvre remarquable de l’école alsacienne de la fin du XVe siècle. Son étude permet d’évoquer la descendance et l’adaptation de compositions conçues dans l’axe rhénan à la lisière des années 1450, dans un contexte d’épanouissement de la devotio moderna. Du Maître de la Passion de Karlsruhe à Martin Schongauer, ce panneau descend de réalisations illustres dès leur création et constitue, à n’en pas douter, une œuvre d’importance qui saura éveiller la curiosités des collectionneurs voire des institutions muséales…

Nicolas Bousser