• Nicolas Bousser

Entretien avec Servane Hardouin-Delorme, fondatrice de Bagalad

Coupe-File Art rencontre aujourd'hui Servane Hardouin-Delorme, fondatrice de l'ONG nommée Bagalad. Ayant à coeur de remettre le "petit" patrimoine en lumière, à travers les récits de passionnés et locaux, la jeune femme sillonne les routes à la recherche de menhirs, moulins, chapelles ou encore grottes... Retour sur son parcours, les objectifs et les enjeux de Bagalad.


Quel est votre parcours ? Êtes-vous à l’origine familière du monde de la Culture ?


J’ai toujours gravité autour de la culture. À l’école primaire, j’assistais aux cours d’archéologie. On dessinait des hommes préhistoriques et on gravait des cunéiformes dans de la pâte à sel. En arts plastiques, je dessinais le dieu égyptien Horus. Quand je suis entrée à SciencesPo, mon oral d’admission a porté sur l’Égypte ancienne, l’obélisque de la Concorde, et le zodiaque de Denderah du musée du Louvre. En parallèle de l’école de sciences politiques, je suivais une licence d’histoire. Quelque part, dans mes allers-retours entre SciencesPo et la Sorbonne, j’ai compris que je trouvais dans l’histoire et l’archéologie une profondeur et des questionnements qui me manquaient en économie ou en politique.


Alors, j’ai bifurqué : j’ai quitté SciencesPo pour étudier l’égyptologie au Royaume-Uni. J’y ai passé trois ans, dont deux années à l’Université d’Oxford. Sur le plan intellectuel et culturel, ça a été une période magnifique. J’ai eu l’opportunité de travailler dans les départements égyptiens du Louvre et du British Museum, d’apprendre les hiéroglyphes avec les égyptologues que j’admire le plus, de voyager en Égypte, de travailler avec les expertes Moyen-Orient de l’UNESCO… Surtout, j’ai pu explorer par la recherche toutes les questions qui me passaient par la tête. J’ai publié mon premier article scientifique, donné ma première conférence, et même eu la chance d’aller en Israël pour parler de l’Égypte à l’université de Tel-Aviv ! C’est un privilège assez inouï de se voir offrir le temps de lire, d’écrire et de parler sur les sujets qui nous passionnent.


Finalement, c’est une voie que j’ai choisi de ne pas poursuivre. Je suis contente de l’avoir explorée, car c’était un vieux rêve. J’ai compris ce qui me passionnait vraiment : la préservation du patrimoine. C’est le point commun entre les temples égyptiens et les églises de ma Bretagne familiale : la passion du bâti et de ses entrecroisements avec le développement économique, social et environnemental. Je conçois le patrimoine comme une chose vivante, et je suis pour ouvrir le patrimoine plutôt que le cloisonner - l’ouvrir à d’autres sphères de la culture, la danse, le théâtre, le cinéma, et l’insérer à des enjeux de développement durable.


Qu’est-ce que Bagalad ? Comment cette idée vous est-elle venue ?


Au Royaume-Uni, j’ai acquis une certaine sensibilité au patrimoine. Là-bas, en archéologie, on questionne sa propre discipline, ses impacts, passés et présents. En quoi l’égyptologie a-t-elle contribué aux systèmes de pouvoirs coloniaux français et anglais ? Quelles sont les dynamiques entre archéologues étrangers et égyptiens ? Comment se sentir légitime en tant qu’Anglais en racontant l’Égypte ? On y discute de post-colonialisme, de relations de pouvoir à la Foucault, de lieux ‘négatifs’ du patrimoine, qui créent des inégalités entre groupes ou individus.


Moi-même, je me suis plongée dans l’histoire contemporaine du village de Gournah, près de Louxor, dont j’avais aperçu les ruines en Égypte. Ce village rural s’était développé depuis trois siècles au sein d’une ancienne nécropole, qui avait été réutilisée durant des siècles par les Grecs, les Coptes, les Musulmans ; et il fut détruit il y a une dizaine d’années par le gouvernement égyptien. J’ai travaillé durant plus d’un an sur ce village et j’en suis ressortie avec une conviction profonde : le patrimoine, ça n’est pas que des pierres ou du bois, ça n’est pas inanimé. Le patrimoine dépasse la matérialité et nous impacte, qu’on le souhaite ou non, positivement ou négativement. Il peut créer des sens d’identité sociale et d’appartenance locale puissants, développer les sensibilités, éduquer, générer des emplois, encourager l’artisanat ou l’emploi des femmes, tandis que les techniques de construction traditionnelles, à l’image de la brique crue en Égypte, peuvent offrir des solutions de développement durable pour demain. Mais il peut aussi générer des inégalités et des tensions, par exemple des conflits d’usage entre communautés locales et touristes.


Quand je suis rentrée en France, j’ai souhaité mobiliser cette sensibilité ; adapter, en quelque sorte, ce que j’avais appris de l’Égypte, au patrimoine français. Alors j’ai recensé les outils dont je disposais - l’écriture et la photographie - et j’en ai déduit la forme : des interviews de passionnés du patrimoine, dont j’écrirais des portraits accompagnés de photographies. Aujourd’hui, j’ai réalisé près de 100 interviews, relayés à travers l’ONG que j’ai fondée : Bagalad, Les humains du patrimoine. À chacun, je demande de me raconter son site ou monument du patrimoine de cœur. Celui qui a joué un rôle dans sa vie, qui l’intrigue, l’émeut, l’inspire… Mon but était de transmettre ce que je ressentais si fort sans réussir à l’expliquer par les mots. Comme si, à travers la mosaïque des propos recueillis, je continuais mon travail de recherche, de façon différente.


- Deux portraits publiés sur Bagalad - Château de Saint-Brisson, dans le Loiret

L'usine Saint-Frères, dans la Somme


C’était aussi une façon de plonger, intensément, dans le patrimoine de mon pays. Après trois ans d’égyptologie, j’avais un meilleur aperçu du paysage patrimonial égyptien que français. J’ignorais tout. Alors interroger les habitants de France, c’était aussi pour moi un apprentissage accéléré du patrimoine. Pêle-mêle, j’ai appris l’histoire des lavoirs, moulins, dolmens, chapelles, fontaines ; du patrimoine industriel, agricole, rural, militaire, thermal ; j’ai appris la différence entre les lauzes d’Ardèche et les carrons de Bourgogne, appris qu’il n’y avait pas que des mines dans le Nord mais aussi en Bourgogne, pas que des menhirs en Bretagne mais aussi en Auvergne… Notre patrimoine est riche !



Quels sont aujourd’hui les objectifs et enjeux de l’ONG ?


Bagalad a deux objectifs. Montrer que le patrimoine, ça n’est pas que des pierres, mais aussi des femmes et hommes. Je suis de la génération qui avait 18 ans quand l’État islamique a détruit les temples de Palmyre, dont la conscience politique et sociétale s’est formée avec la critique qu’on s’insurge davantage pour les pierres que pour les vies humaines. Pour moi, les deux ne devaient pas être opposés : les pierres sont érigées par les Hommes et les Hommes se bâtissent au contact des pierres. S’il faut protéger les civils, conserver leurs monuments, c’est protéger leurs chefs-d’œuvre, leurs repères culturels, leurs identités et leurs fiertés, pour l’après-guerre. Avec Bagalad, je souhaite montrer que le patrimoine, ce sont aussi des histoires, souvenirs, anecdotes, rêves, opinions, mythes, croyances… Les textes que j’écris ne sont pas des récits objectifs des sites, mais des points de vue personnels, émotionnels, des regards uniques, qui croisent la réalité sans lui être identique. Montrer, à travers ces éclats de vie, que le patrimoine est vivant, humain, et que c’est pour cela, aussi, qu’il est important de le conserver.


D’autre part, Bagalad vise à faire connaître le “petit” patrimoine qui peuple la France et qui pourtant échappe souvent aux circuits touristiques : moulins, grottes, chapelles, ponts, lavoirs, menhirs, jardins… C’est à la fois instinctif et rationnel : émotionnellement, je crois à la beauté de proximité, à la valeur de ce qu’on a près de chez soi, sans traverser le globe ; et, sociétalement, j’aimerais encourager un tourisme local, réparti sur le territoire, durable. C’est un modèle de société auquel j’aspire, et je pense que c’est mon devoir de citoyenne de faire un petit pas vers cet objectif. Ça n’implique même pas procéder à un vaste changement de paradigme - car les habitants ont déjà conscience, localement, de la valeur ce qui les entoure. Il s’agit simplement de convaincre les autres ! J’ai de la chance, car la pandémie a sensibilisé à la notion de tourisme de proximité, de tourisme français, comme à travers le hashtag #CetÉtéJeVisiteLaFrance, et je le perçois dans la réceptivité du public de Bagalad.


Comment voyez-vous son évolution ? D’autres projets en développement ?


Il y a plusieurs pistes que je développe. D’abord, créer un moteur de recherche de portraits par thèmes : patrimoine et croyances, patrimoine et industrie, patrimoine et féminisme, patrimoine et agriculture… Car il y a des patrimoines dont on parle davantage, et d’autres qui demeurent dans l’ombre. Créer des thèmes, c’est aussi l’occasion de travailler en collaboration avec d’autres organisations, aux intérêts croisés. Par exemple, sur le thème des propriétaires de monuments culturels, je travaille avec la start-up Alma Heritage, qui valorise les propriétés historiques. Je réfléchis également à un partenariat avec une association auvergnate pour valoriser le patrimoine thermal du Massif Central. J’aimerais travailler avec des groupes industriels au sujet de leur patrimoine, des associations féministes au sujet du patrimoine bâti par ou pour des femmes, des coopératives sur le patrimoine agricole, etc…


Par ailleurs, Bagalad va bientôt recruter des bénévoles passionnés par le patrimoine, répartis en France, qui réaliseront des interviews avec moi. Les interviews à distance sont pratiques dans l’ère Covid, mais les portraits sont toujours plus éclairés lorsqu’on a la chance de se rendre sur place, à la rencontre du monument et de la personne qui en parle, et je ne peux me démultiplier que jusqu’à un certain point… J’aime l’idée que Bagalad devienne un réseau, avec des ambassadeurs et ambassadrices dans chaque coin de France, qui rencontreraient les passionnés de leur région pour relayer leurs opinions sur leurs patrimoines !


Enfin, je souhaite rendre les portraits plus accessibles, les diffuser plus largement. Pour l’instant, ils ne sont disponibles que sur Internet. Or, beaucoup des personnes que j’interroge sont des personnes retraitées, dans des villages, qui ne sont pas vraiment le public principal lorsque je poste une interview sur Instagram. J’aimerais rendre ces textes disponibles à la source, c’est-à-dire qu’ils reviennent là où je les ai réalisés : pourquoi pas travailler avec les Offices du Tourisme et services culturels des mairies, afin d’inclure des panneaux ou QR codes près des sites, les racontant à travers les mots des habitants ?



- Deux portraits publiés sur Bagalad -

Les Terrasses de culture, en Ardèche

Le Dolmen du Parc, dans le Puy-de-Dôme


Et pour clore cet entretien, la traditionnelle question Coupe-File Art, ici légèrement adaptée : et vous, quel morceau de patrimoine vous est cher et vous inspire ?


Sans hésitation, le Mont Saint-Michel. Je suis fascinée par ces lieux qui, comme ma nécropole-village d’Égypte, ont eu plusieurs vies : abbaye, forteresse, lieu de pèlerinage, village, prison… Ça représente un tel potentiel, pour l’archéologie comme pour la valorisation du site ! J’aime aussi le fait que le Mont s’inscrive dans plusieurs prismes, avec plusieurs problématiques : si c’est une merveille du patrimoine, c’est aussi un site touristique de masse, un village habité, et un espace naturel sensible. Il ne s’agit pas seulement de conserver l’abbaye, mais de concilier les intérêts de la conservation et du tourisme, des visiteurs et des habitants, des infrastructures et des espaces naturels… C’est un défi incroyable. Et puis, quel endroit sublime. Enfin - je suis bretonne, alors mon amour pour l’endroit ne se justifie pas !


Propos recueillis par Nicolas Bousser

Le site de l'ONG : bagalad.org