• Aurélien Delahaie

L’École du regard, au musée des Beaux-Arts de Caen

Roberto Longhi est sans aucun doute l’une des plus grandes icônes de l’histoire de l’art au XXe siècle. Étudiant brillant, il devient rapidement une référence de la peinture du XVIIe siècle. C’est lui qui remet au goût du jour, notamment lors d’une exposition à Milan en 1951, la carrière talentueuse et tourmentée de Caravage ainsi que celle des artistes qui se firent ses suiveurs. Installé à Florence, Longhi y achète en 1939 une villa appelée Il Tasso. A sa mort en 1970, c’est dans celle-ci qu’il désire par testament que l’on installe une fondation consacrée à la recherche en histoire de l’art. C’est également dans cette optique qu’il lègue à celle-ci la totalité de ses collections de peintures du XIIIe au XXe siècle, de sa bibliothèque et de sa photothèque. Le musée des Beaux-Arts de Caen propose exceptionnellement, en partenariat avec la fondation Roberto Longhi, d’exposer une partie de ces œuvres en les resituant à la lumière des travaux de leur ancien propriétaire.



Le sujet de cette exposition a un mérite incontestable : il ravira les amoureux de peinture caravagesque tout en les replongeant dans les premières décennies de l’histoire de l’art moderne. Parler de Roberto Longhi c’est en effet plus que de faire le portrait d’un seul homme. C’est évoquer avec lui l’ambiance des redécouvertes de certains grands artistes dont les rétrospectives font aujourd’hui date dans les grands musées occidentaux. En s’intéressant à cette illustre figure, le spectateur averti se remémorera sans doute également les travaux entrepris par Paul Jamot et Charles Sterling en 1934 lors de leur exposition Les Peintres de la réalité au XVIIe siècle, présentée au musée de l’Orangerie et notamment à l’origine de la redécouverte de l’œuvre de Georges de La Tour. Pour les curieux, moins connaisseur de cette science qu’est l’histoire de l’art, cette exposition pourra leur proposer une introduction des plus instructives sur l’un de ses acteurs les plus iconiques.


Valentin de Boulogne (1591-1632), Reniement de Pierre, vers 1615-1617, huile sur toile, Florence, fondation Roberto Longhi

Cet événement proposé par le musée des Beaux-Arts offre une très belle occasion de découvrir une partie des extraordinaires collections de Longhi en dehors de son écrin habituel à Florence, le voyage en Italie n’étant pas une chose aisée pour tout un chacun, encore moins par les temps qui courent. C’est aussi une excellente preuve de collaboration entre institutions franco-italiennes qui s’opère. Cela ne manquera pas de nous redonner une touche d’optimisme après les fameux et déplorables déboires diplomatiques ayant précédé l’ouverture de la rétrospective Léonard de Vinci en 2019 au musée du Louvre.


Michelangelo Merisi, dit Caravage (1571-1610), Garçon mordu par un lézard (détail), vers 1597, huile sur toile, Florence, fondation Roberto Longhi

Au-delà des considérations purement organisationnelles, cette exposition contient également une plus-value scientifique. C’est en effet une véritable analyse des méthodes de travail de Roberto Longhi qui s’effectue dans les salles. Si le spécialiste italien a constitué une telle collection de tableaux, ce n’était pas uniquement par amour de la peinture mais aussi dans le but de constituer un authentique corpus d’étude à domicile.


Un travail qui passe également par la création artistique, car Longhi dessine ses œuvres pour mieux les comprendre et mieux saisir les intentions et les styles de ceux qui les ont peintes. Selon les artistes et selon les tableaux, Longhi change de technique de dessin et s’intéresse tantôt au traitement de la lumière, tantôt au traitement des lignes ou des formes des compositions. De là découlent les conclusions à la source même des formidables travaux de l’universitaire qui ont fait sa réputation de par le monde. A titre d’exemple, notons l’exposition d’un dessin au fusain d’après le Garçon mordu par un lézard de Caravage au côté de l’œuvre originale.


Roberto Longhi (1890-1970), Garçon mordu par un lézard, 1930, fusain sur papier blanc, Florence, fondation Roberto Longhi

La présentation des textes dans l’exposition est sans doute l’un des seuls bémols que nous pouvons souligner après notre visite. La première salle pourrait presque décourager le visiteur tant il pourra s’imaginer le temps colossal qu’il devra consacrer à la lecture si tout le parcours est aussi chargé en explications. Pour autant, notons qu’il s’agit avant tout d’un effet visuel dû à l’effort de traduction des textes français en anglais et en italien. Du reste, on comprend que ceux-ci sont nécessaires pour présenter la fondation et la figure de son créateur dont les activités furent multiples : critique d’art, écrivain, universitaire, expert, conservateur, collectionneur, dessinateur… difficile d’être bref pour dresser un tel portrait !



Alors pourquoi cette ombre au tableau concernant la présentation des textes si nous venons déjà d’en excuser l’omniprésence au sein de la première salle ? Tout simplement parce qu’au fur et à mesure que nous progressons, l’impression que nous avions au départ devient inverse. Outre des citations (cela dit toujours très éclairantes) des écrits de Roberto Longhi, les grands textes introductifs dans les salles viennent parfois à manquer tandis que les cartels des œuvres exposées sont, quant à eux, très développés pour proposer des commentaires qu’il faut reconnaître comme étant de grande qualité. Des commentaires qui, malheureusement viennent à ne pas forcément être lus par le visiteur qui ne s’arrêtera pas toujours de manière égale devant chaque peinture. Nous comprenons bien l’intention qualitative et fort louable recherchée par le commissariat d’exposition en termes de contenu proposé mais le résultat obtenu auprès du public n’est cependant pas forcément celui voulu.


Roberto Longhi (1890-1970), Annonce de la naissance de Samson (d'après Matthias Stomer), lavis d'encre noire sur papier blanc, Florence, fondation Roberto Longhi

Il faut toutefois garder à l’esprit qu’il n’est pas du tout simple de proposer dans une telle exposition un contenu agréablement présenté tout en ne perdant pas la qualité du propos et sans s’égarer dans des détails parfois trop pointus. En cela, le lecteur comprendra que ce point négatif reste à la marge d’une exposition qui vaut bien un détour dans l’enceinte de l’ancien château ducal de Guillaume le Conquérant.



Matthias Stom ou Stomer (vers 1600 - après 1649), Annonce de la naissance de Samson à Manoach et à son épouse, vers 1630-1632, huile sur toile, Florence, fondation Roberto Longhi

L’exposition L’École du regard, visible jusqu’au 17 octobre 2021, donne une chance exceptionnelle de découvrir une collection de peintures caravagesques qui n’a peut-être aucun équivalent en France. Si, comme nous l’avons dit, la présentation du propos développé peut parfois pécher dans les choix (cornéliens) du commissariat, elle n’en garde pas moins un intérêt élémentaire pour la transmission des connaissances. Pour les visiteurs moins au fait de ces questions scientifiques, ce sera l’occasion de découvrir de façon relativement claire à la fois le portrait d’un illustre acteur de l’histoire de l’art et l’un des mouvements artistiques les plus marquants du XVIIe siècle. Sur le plan esthétique enfin, le programme proposé par le musée des Beaux-Arts de Caen est aussi, nous pouvons le dire, un véritable ravissement pour les yeux.


Aurélien Delahaie


L'exposition L'Ecole du regard, Caravage et les peintres caravagesques dans la collection Roberto Longhi, au musée des Beaux-Arts de Caen, est ouverte du 29/05/2021 au 17/10/2021. Plus d'informations en cliquant ici.