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L’extraordinaire « palais des arts » de Lord Leighton

  • 22 févr.
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 févr.

Par Juliette Malafosse-Bardin


« He built his house as it now stands for his own artistic delight. Every stone of it had been the object of his loving care. It was a joy to him until the moment when he lay down to die. »

La sœur de Lord Leighton dans une lettre au Times, 26 janvier 1899.


Narcissus Hall, Leighton House museum, ©Leighton House Museum courtesy of Will Pryce
Narcissus Hall, Leighton House museum, ©Leighton House Museum courtesy of Will Pryce

Lieux de vie populaires parmi les artistes, écrivains et musiciens, les quartiers de Kensington et Chelsea accueillent un nombre inégalé de musées au sein de la capitale anglaise. C’est donc tout naturellement que l'on y trouve la résidence privée du peintre victorien Lord Frederic Leighton (1830-1896). Inextricablement liée à son propriétaire, Leighton House fut édifiée pour correspondre à son singulier style de vie. Construite entre 1866 et 1895 par son ami George Aitchison, cette maison fut le miroir de sa carrière.


Amateur d’architecture, l’artiste fut impliqué dans chaque étape de l’élaboration de sa résidence. D’abord modeste dans sa première version, elle était trente ans plus tard devenue son incroyable “private palace of art”.


Aujourd'hui musée, Leighton House reflète la captivante histoire de cette personnalité incontournable de la période victorienne.


Frederic Leighton dans son studio, vers 1882 ©Leighton House Museum
Frederic Leighton dans son studio, vers 1882 ©Leighton House Museum

“The visible embodiement of the world of English art” : Lord Frederic Leighton, un artiste élégant et cosmopolite


Le 19ème siècle vit apparaître en Angleterre un vaste panel d’artistes, d’écoles et de genres, s’étant développés en parallèle de profondes évolutions politiques et sociales. À partir de 1850, le statut social et économique des artistes s’améliora considérablement, du fait du développement d’une classe moyenne aisée. Ses membres, souhaitant montrer leurs inclinations artistiques, commencèrent alors à commissionner des œuvres d’art pour leurs intérieurs. La prolifération des écoles d’art joua également un rôle capital dans la visibilité des artistes. Attirés par ce dynamisme, James Mac Neil Whistler, James Tissot, John Singer Sargent ou encore Lawrence Alma Tadelma, posèrent leurs valises à Londres. Leighton lui-même, après plusieurs années de formation académique et professionnelle à l’étranger, fut attiré par ce monde artistique bouillonnant. Il en devint bientôt l’une des figures clef, atteignant l’apogée de son succès avec sa nomination comme président de la Royal Academy en 1878. 


Né dans une famille de médecins prospère, Frederic Leighton passa des périodes prolongées de son enfance en Europe continentale. Sa famille s’installa à Francfort en 1846 et, à l’exception de deux ans où ils vécurent à Bruxelles et à Paris, Leighton étudia à l’Institut d’Art Städel. Les directeurs de cette institution appartenant à l’époque au mouvement nazaréen*, celui-ci eut une grande influence sur Leighton et le conduisit à Rome entre 1852 et 1855. Sa première grande œuvre, La Madone de Cimabue portée en procession à Florence rencontra un immense succès lors de son exposition à la Royal Academy of Art. Humble malgré ce premier triomphe, le peintre s'en fut quatre ans à Paris finir son apprentissage dans le sillage d’Ingres.


La Madone de Cimabue portée en procession à Florence, 1855, National Gallery, Londres
La Madone de Cimabue portée en procession à Florence, 1855, National Gallery, Londres

Après une installation définitive à Londres, Leighton devint proche de la confrérie préraphaélite, groupe d’artistes unis dans une quête de renouveau et créant un nouvel art inspiré des primitifs italiens. Peintre au cœur de l’Aesthetic movement, qui suivit la dissolution des préraphaélites, il eut une importante production de scènes antiquisantes et orientalistes. Ses toiles offraient une utilisation poétique de la couleur, et une narration fouillée et réaliste. 


Le magazine d’architecture “la Construction moderne”, résume ainsi sa carrière dans un numéro de l’année 1896 : Ayant passé tour à tour à l'Académie de Florence et dans les écoles et les Ateliers de Francfort, de Munich, de Bruxelles, de Rome et de Paris, Sir Leighton avait en outre voyagé sur tout le littoral méditerranéen, en Asie-Mineure et jusqu'en Perse, et il pouvait être considéré, à cause de la noblesse de son genre (...) comme le premier des peintres d'histoire contemporains; il avait su même traverser la fin de la période romantique sans y altérer sa haute conception d'un idéal puisé aux plus pures sources de la beauté antique et retrempé dans le commerce des maîtres de la Renaissance italienne.


Flaming June, 1895, Museo de Arte de Ponce, Puerto Rico
Flaming June, 1895, Museo de Arte de Ponce, Puerto Rico

Associé de la Royal Academy dès 1861, et membre en 1869, il en devint président en 1878. La même année, il fut fait chevalier, puis créé baronnet en 1886 et élevé à la pairie dans les derniers jours de 1895, unique artiste anglais à avoir jamais reçu cet honneur.* La position de Leighton à la Royal Academy permit de redorer l’image de l’institution et de ses membres. Il se servit de sa position pour encourager et élever les artistes de son époque. À son décès en 1896, il était devenu une référence pour le monde artistique anglais.


“I wish I had a house” : la demeure de Leighton, une épopée de plusieurs décennies


“I wish I had a house”. Cette phrase, écrite par Frédéric Leighton à sa mère en 1862, témoigne de l’attachement du peintre à la capitale anglaise, où il s'était rapidement constitué un important cercle social et professionnel. Installé depuis 1859 à Londres, l’artiste voyageur y loue une demeure, mais son succès financier lui permet désormais de rêver à un nouveau projet, celui d’une maison dont il peut concevoir chaque détail. Connu pour “la rare connaissance qu’il avait des choses de l’architecture”*, Leighton affecte la majeure partie de son patrimoine à la construction d’une habitation d’abord modeste, qui évoluera par la suite en fonction de ses moyens. 


©Leighton House Museum
©Leighton House Museum

“Commencée il y a bientôt trente années et sans cesse remaniée, accrue et embellie pour répondre à la situation toujours grandissante de son propriétaire, à ses goûts de luxe et à sa si ingénieuse curiosité des choses d'art, cette demeure est comme un temple sacré, - mais empreint de modernisme malgré son goût châtié, - des belles oeuvres inspirées à Lord Leighton par les pages les plus grandioses de l'Antiquité grecque ou de la Renaissance italienne et par les types les plus séduisants du bassin méditerranéen.”*


Georges Aitchison, jeune architecte encore inexpérimenté, imagine la première partie de la maison située sur Holland Park Road, dans le quartier du West End, "la nouvelle Athènes de Londres". La maison, très sobre, en briques rouges du Suffolk, est prête à être occupée à la fin de l'année 1866.


Cet extérieur extrêmement simple peut s’expliquer par les ressources limitées de Leighton, mais également par sa volonté de ne s’inscrire dans aucune période historique. L’entrée était placée à gauche de la façade principale avec une intention précise : celle de créer plus tard une symétrie par le biais d’une extension. Le bâtiment tout entier longeait la rue, afin de laisser un maximum de place pour le jardin à l’arrière de la parcelle. La façade Est était simple et fonctionnelle, tandis que la façade Nord, qui donnait sur le jardin, était largement occupée par la grande fenêtre du studio se déployant au premier étage. 


Coupe longitudinale de Leighton House, revue "La construction moderne" n20, 1896
Coupe longitudinale de Leighton House, revue "La construction moderne" n20, 1896

Plan du Rez-de-chaussée de Leighton House, "La construction moderne" N19, 1896
Plan du Rez-de-chaussée de Leighton House, "La construction moderne" N19, 1896

À l'intérieur,  la cage d’escalier occupait une position centrale dans le plan en “L” du bâtiment. Depuis celle-ci, on avait accès au salon, à la salle de réception et à la salle à manger. Au premier étage se trouvait une chambre, qui détonnait par son austérité, une salle de bain et un grand studio. Les cuisines et quartiers des domestiques se trouvaient au sous-sol. Deux chambres leur étaient destinées au deuxième étage. Sur la base de cette première version, Leighton entama une extension en 1869-70 : il agrandit son studio et fit construire un accès indépendant pour les modèles.


Plus tard, l’extension de 1877 à 1881 permit la réalisation d’un espace destiné à devenir le coeur de la maison : la salle Arabe et le hall de Narcisse. 


Esquisse de Georges Aitchison pour le mur ouest de la salle arabe, 1880, ©Leighton House Museum
Esquisse de Georges Aitchison pour le mur ouest de la salle arabe, 1880, ©Leighton House Museum

L’installation de Leighton à Londres ne signifia, en effet, pas pour autant l’arrêt de ses voyages. Des séjours en Algérie, en Grèce et en Turquie alimentèrent ses inclinations orientalistes. Ils déclenchèrent également une passion pour la céramique et plus particulièrement les carreaux de faïence. L'artiste voyagea par la suite en Egypte et en Syrie, et demanda à ses nombreuses relations dont Caspar Purdon Clarke, futur directeur du Victoria&Albert museum* et Richard Burton, consul britannique à Damas, de lui rapporter toutes sortes de carreaux décoratifs.


C’est de cette immense collection que naquit l’idée d’une extension, la fameuse “salle arabe”. M. Paul Cédille dans son ouvrage sur l'architecture anglaise, s'émerveille de cet “Atrium antique, salle byzantine et patio mauresque tout à la fois”, avant d’ajouter que “nulle image ne peut rendre les séduisants effets de perspectives et de coloration de cette salle ornée de fines mosaïques, de marbres précieux et de faïences anciennes incomparables.”


Vue du Hall de Narcisse depuis la salle Arabe, ©Leighton House Museum, courtesy of Will Pryce
Vue du Hall de Narcisse depuis la salle Arabe, ©Leighton House Museum, courtesy of Will Pryce

La salle soulève également l'enthousiasme dans le magasine d'architecture "La construction moderne" : "Dès l’entrée, ce qui frappe est un puissant jet d’eau s’élevant, au milieu de cette salle, d’une fontaine, d’un seul bloc de marbre noir, s’harmonisant avec les stylobates, également en marbre noir d’Irlande, régnant au bas des murs. Au dessus de ces stylobates, les parois sont couvertes dans toute leur hauteur, de faïences arabes, sauf dans les angles où des encoignures revêtues de marbre vert des Pyrénées et de marbre rougeâtre du Devonshire dont ressortir de fines colonnettes en marbre blanc, avec bases et chapiteaux en albâtre du plus délicat travail. D’autres marbres précieux et des mosaïques vénitiennes sur fond d’or mettent en valeur la frise et les archivoltes des arcs, tandis que des grillages ouvragés, de travail arabe ancien, servent de clôture aux baies, et que des divans de soie gris perle sont disposés pour recevoir les visiteurs. Toute la partie supérieure de cette salle est peinte et dorée, et l'architecte a disposé, pour l’éclairer, une couronne de lumière en cuivre rouge avec des cygnes d'airain portant dans leurs becs de petites lampes électriques, et suspendues à une chaîne de fer doré."


À ce bijou grandiose, dont la conception semblait être basée sur le palais de La Zisa à Palerme, s'ajouta le Hall de Narcisse, lui aussi entièrement décoré de carreaux de faïence. Ces deux espaces altérèrent à la fois le plan et l'ambiance de Leighton House qui, de sobre demeure néo-classique, se métamorphosa en un palais orientaliste luxueux et intimiste.


Les années 1889-1890 virent l'adjonction d’un studio d’hiver à l’est du studio existant, commodité rendue nécessaire à la fois par la vue baissante de Leighton mais également par les hivers brumeux de Londres.


Enfin, la salle de la soie (silk room) fut établie en 1894-1895 au premier étage, entièrement drapée de soie verte. Le peintre s'en servait pour mettre en valeur le travail de ses contemporains, auprès des nombreux visiteurs se pressant chez lui. Malgré un grand nombre d'assises, Leighton n'avait pas conçu cette pièce pour le repos mais bien pour la déambulation. Il avait ainsi positionné des oeuvres sur les chaises de la pièce, s'en servant comme supports supplémentaires.


Silk Room, ©Leighton House Museum, courtesy of Will Pryce
Silk Room, ©Leighton House Museum, courtesy of Will Pryce

Au fil des agrandissements successifs, la demeure de Leighton devint un reflet de sa personnalité unique, dévoilant aux visiteurs un artiste dont l'esprit était suffisamment large "pour absorber à la fois l'éclectisme de l'art grec, la dévotion de l'époque médiévale et la chaleur de l'orientalisme" (Joseph Hatton, 1883).


“Always alone, never solitary” :  Leighton House, une demeure à l’image de son propriétaire


Frederic Leighton, 1896 ©Leighton House Museum
Frederic Leighton, 1896 ©Leighton House Museum

Sans être le premier à créer une maison-studio, Leighton fut l'un des rares à comprendre l’impact d’une telle demeure sur sa réputation et sa carrière. La décision même de construire ce lieu marqua pour lui une volonté d’établir sa présence dans le paysage artistique londonien. L’espace était soigneusement conçu pour permettre un équilibre entre vie privée, publique et professionnelle. Il pouvait y vivre, travailler et recevoir dans un environnement qui mettait en valeur son patrimoine financier et culturel, son goût distingué et ses connaissances.


Concerts, conférences, réceptions se succédaient à Leighton House. Au centre de ce tourbillon de réjouissances se trouvait Leighton, tel un joyau en cet écrin conçu pour le célébrer tout entier : son goût sûr, son talent d’artiste, son caractère mondain et cosmopolite. Régulièrement mise en avant dans la presse, Leighton House reflétait le statut social et l'importance de son illustre occupant.


Light of the Harem, 1880, collection privée
Light of the Harem, 1880, collection privée

Sophistiqué et polyglotte, le peintre évoluait avec aisance dans les cercles sociaux les plus aisés. Il était exceptionnellement généreux et d’un grand soutien pour ses amis dans le besoin. Mais il pouvait également apparaitre comme une figure distante. Alors qu’il recevait beaucoup, sa maison ne comportait pas de chambres d’amis. Il ne se maria jamais et vécut complètement seul, à l’exception de ses domestiques.


Il apparait, à travers les témoignages de ses connaissances que personne ne semblait le connaitre réellement, malgré sa “persona” sociale impeccable. La phase de construction de la salle arabe, dans une maison qui pouvait encore être agrandie pour convenir à une famille, fut le signal selon lequel ce genre d’agrandissement ne serait jamais effectué.


Extérieur de Leighton House ©Leighton House Museum, image Dirk Lindner
Extérieur de Leighton House ©Leighton House Museum, image Dirk Lindner

A sa mort en 1896, la demeure revient à ses deux soeurs et les collections de Leighton furent vendues aux enchères. Cependant, l'importance d'ouvrir la demeure comme musée s'imposa rapidement. Le Leighton House committee vit le jour, ouvrant la maison au public dès 1900. Après un siècle de péripéties, une grande campagne de restauration (2008-2012) redonna à la maison son aspect initial. Plusieurs vagues d'achats successifs permirent de remeubler la maison, rendant hommage à la vie et à l'oeuvre de Lord Leighton.


The return of Persephone, 1891, Leeds Art Gallery
The return of Persephone, 1891, Leeds Art Gallery

(...) mais que va devenir cette belle demeure de Holland Park road? (...) il faut espérer le contraire et souhaiter avec M. G Aitchison (...) que l’Angleterre s’efforce de garder intacte cette demeure d’un de ses plus illustres enfants, et que, comme l’Italie entretient avec un soin pieux les maisons de Pétrarque, de Boccace et de Michel -Ange; (...) Londres offre dans un avenir éloigné, cette habitation conservée telle que Lord Leighton la quitta, et toujours consacrée au culte des arts, c’est à dire ouverte, comme un musée, aux jeunes artistes anglais qui viendront consulter ses manuscrits, ses oeuvres peintes, dessinées ou sculptées, et ce luxe de bon aloi dont il aimait s’entourer. (...)*




Aujourd’hui encore, la maison de Lord Frederic Leighton dresse sa fière silhouette sur Holland Park Road, son austère façade dissimulant un éblouissant décor intérieur. Scène de théâtre conçue par et pour son irremplaçable acteur, elle nous rejoue sans cesse la même histoire : celle de la vie rêvée d'un grand artiste.



Visiter le musée : 

12 Holland Park Road, London W148LZ


*"nazaréen" qualifie un mouvement artistique formé au début du XIXe siècle par un groupe d'artistes peintres originaires des pays germaniques : rattachés au romantisme, les nazaréens souhaitaient refonder et revitaliser l'art par la religion chrétienne, en ses valeurs spirituelles et morales.

* En France, sir Leighton était associé libre de l'Académie des Beaux-Arts et commandeur de la Légion d'honneur, et, entre autres distinctions étrangères, il avait reçu l'ordre prussien de Frédéric le Grand pour le Mérite.

* “Son nom (...) désigne non seulement un peintre distingué, un célèbre sculpteur, un linguiste émérite, un brillant orateur, mais encore son nom est celui d'un homme qui, par ses écrits et plus particulièrement par les adresses qu'il a délivrées, dans ces dernières années, aux étudiants de l'Académie royale, a témoigné d'une puissante intelligence en même temps que d'un savoir approfondi de notre art : aussi ce nom ne peut-il manquer d'être associé aux progrès de l'architecture anglaise contemporaine.” (Revue “La construction moderne” 1895)

*Citation provenant de la revue "la Construction moderne", qui a consacré quatre articles à Leighton House dans des numéros successifs de l’année 1896.

*La Construction moderne, n19 1896

*A l’époque South Kensington Museum

*La Construction moderne, n20, 1896

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