Claude Monet au « pays féerique » : le voyage du peintre à Bordighera
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Par Sophia Drobysheva
Si le traditionnel voyage des peintres en Italie, récompense dans le cadre du Prix de Rome, existe depuis 1666, date de la fondation de l’Académie de France à Rome, il reste une étape essentielle dans la formation de chaque jeune artiste jusqu’au milieu du XIXe siècle. Le but officiel de ce voyage est une étude approfondie des antiquités, dont les copies – « les envois de Rome » – doivent être effectuées pour enrichir les collections françaises et contribuer à parfaire l’éducation des jeunes artistes.
La réputation de l’Italie comme terre d’artistes est donc très forte en France, et les jeunes artistes qui échouent ou ne se présentent pas au prix de Rome effectuent souvent le voyage à leurs frais, tant cette étape est incontournable pour voir les chefs-d’œuvre de l’art italien.
Jean-Baptiste Camille Corot (1795-1875), souvent considéré comme un des précurseurs des impressionnistes et le grand maître du paysage français, effectue lui aussi plusieurs voyages en Italie à ses frais tout au long de sa carrière. La démarche du peintre est pourtant audacieuse : sans étudier les œuvres emblématiques de l’Antiquité ou de la Renaissance, le jeune Camille Corot se tourne vers le paysage italien, et les œuvres réalisées pendant son séjour frappent par la simplicité de la composition et par la justesse des effets lumineux.

Quant à Claude Monet (1840-1926), qui n’a pas reçu d’éducation académique, le voyage en Italie ne s’impose pas à lui comme une évidence au début de sa carrière. Il est important de remarquer que le jeune artiste a quand même vécu une révélation de la lumière dans sa jeunesse – mais ce n’est pas à l’Italie, mais à l’Algérie qu’il faut en savoir gré, le peintre y ayant effectué son service militaire.
En effet, encouragé par Eugène Boudin, le jeune peintre de la côte normande arrive à Paris en 1859, où ses cours à l’Académie Suisse sont interrompus par son service militaire. Au début des années 1860, le peintre revient à Paris et s’inscrit à l’atelier de Charles Gleyre, qu’il quitte rapidement, mais où il fait la connaissance de Frédéric Bazille, Auguste Renoir et Alfred Sisley. À cette époque, sa peinture commence à être remarquée par des critiques sensibles à l’avant-garde, dont Zacharie Astruc et Émile Zola, et il se joint au groupe de jeunes peintres ambitieux réunis autour de Bazille, peintre prometteur qui ne survivra pas à la guerre de 1870. Habitué, par son expérience normande, au travail sur le motif, le peintre puise ses sujets dans la vie quotidienne, qui devient sa principale source d’inspiration.
En 1874, dans l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines, a lieu la première exposition de la Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., à laquelle la toile désormais célébrissime de Claude Monet, Impression, soleil levant, donna le nom d’« impressionnistes » par l’entremise du journaliste Louis Leroy.

S’ensuit une décennie d’expositions du groupe, qui se revendique impressionniste à partir de 1877. Il faudra attendre le début des années 1880, soit une phase déjà avancée de sa carrière artistique, pour voir le peintre se rendre en Italie – d’abord en compagnie de son ami Renoir, à la fin de 1883 –, puis seul, au début de 1884.
À cette époque, le peintre tourne la page de l’aventure impressionniste : en 1880, il a sa première exposition personnelle et un marchand, Georges Petit, commence à s’intéresser à lui. De retour au Salon en 1880, il s’absente de l’exposition de 1881 et participe pour la dernière fois à l’exposition des impressionnistes en 1882. L’année suivante, en 1883, le peintre s’installe avec Alice Hoschedé et leurs enfants à Giverny et bénéficie d’une autre exposition personnelle chez Durand-Ruel.
Le début des années 1880 est marqué par un autre changement : celui du sujet. La série de la Gare Saint-Lazare, partie importante de la troisième exposition impressionniste de 1877, clôt son exploration de la vie moderne. Désormais, Monet se tourne de plus en plus vers la nature, revisitant ainsi les sujets de sa jeunesse. Si les séjours sur la côte normande ne sont pas une nouveauté pour l’artiste, originaire du nord de la France, après une décennie passée majoritairement en région parisienne, avec un séjour à Londres pendant la guerre de 1870, les années 1880 sont, comme le remarque Ségolène Le Men, en revanche marquées par le retour du motif maritime et par des voyages à la découverte de la Méditerranée.
Ainsi, lorsqu’il entreprend le voyage en Italie au début de 1884, Monet est déjà un peintre établi, même si son œuvre ne cessera pas d’évoluer jusqu’à ses dernières années. Il revisite donc le voyage traditionnel des artistes en Italie, marquant ainsi un nouveau départ dans son œuvre.
En décembre 1883, il effectue un premier séjour avec Renoir, qui marque profondément l’artiste, lequel mûrit depuis l’idée d’y revenir seul pour une « campagne » de peinture, décidé à y travailler et à rapporter de Bordighera plusieurs toiles pour son marchand Paul Durand-Ruel, ainsi qu’un panneau décoratif pour Berthe Morisot. « J’ai toujours mieux travaillé dans la solitude et d’après mes seules impressions », confie le peintre dans une lettre à Durand-Ruel le 12 janvier 1884, à quelques jours de son départ. (Claude Monet, lettre à Alice Hoschedé, 5 février 1885).

Ce séjour, qui durera trois mois, de fin janvier jusqu’à avril 1884, sera l’occasion pour le peintre de se mettre au défi non pas de « peindre la Méditerranée », mais plutôt de traduire sur la toile le sentiment de fraîcheur et de nouveauté donné par ce « fouillis de la nature ».
En effet, l’expérience de la lumière de la Méditerranée est une révélation pour le peintre, habitué au ciel de Normandie. Ajoutée à ses acquis stylistiques et esthétiques déjà mûris, elle contribue à enrichir sa palette des tonalités les plus audacieuses dans l’effort de traduire sur la toile la lumière éclatante du Sud. Son intention est de se déplacer sur la côte et de traiter les aspects variés de la nature locale qui le fascinent. Pour le peintre habitué à la côte normande, la mer de Bordighera offre une révélation de la couleur, « la belle eau bleue ». La découverte de nouveaux coloris lui donne envie de fixer sur la toile les orangers et les citronniers sur le fond bleu de la mer, afin de faire ressortir toute la puissance de sa palette. (lettre à Alice Hoschedé, le 23 janvier 1884).

Passant chaque jour plusieurs heures à l’extérieur, Monet travaille sans relâche sur le motif afin d’arrêter le temps dans ses dessins préparatoires et esquisses et de capter toutes les nuances de la végétation luxurieuse, caressée par le vent de la Méditerranée sous les rayons du soleil. Le peintre ne se lasse jamais du paysage, comme il le confie dans une lettre à Alice Hoschedé : « entre chaque étude, comme repos, j’explore chaque sentier, toujours curieux de voir du nouveau ». (lettre à Alice Hoschedé le 24 janvier 1884).
La fascination sans borne de Claude Monet pour Bordighera se lit dans ses lettres ; toutefois, le peintre ne cache pas son désarroi devant la difficulté du motif : « ça marche donc assez bien, quoique ce soit bien difficile à faire : ces palmiers me font damner, et puis les motifs sont extrêmement difficiles à mettre dans la toile ; c’est tellement touffu partout ; c’est délicieux à voir ». ( lettre de 26 janvier 1884 à Alice Hoscedé).
Cette difficulté explique peut-être la touche fragmentée, qui lie tous les éléments du paysage ensemble, jusqu’à la confusion entre les éléments de la composition. Dans cette uniformité de la toile, le regard passe des feuilles aux vagues, des vagues aux reflets du soleil sur les troncs d’arbres ou aux bâtisses dans le fond, avec pour seul repère le coloris heureux et ensoleillé du peintre. Faisant ainsi ressortir tous les plans sans hiérarchie, une ouverture dans le ciel d’un bleu incomparable empêche le spectateur de suffoquer dans le paysage, même si ce sentiment ne paraît pas redoutable, tant la toile est imprégnée d’un sentiment joyeux.

Avec son pinceau, Claude Monet a su transmettre son enchantement pour les paysages de Bordighera : « Je suis installé dans un pays féerique. Je ne sais où donner de la tête, tout est superbe et je voudrais tout faire […] c’est terriblement difficile, il faudrait une palette de diamants et de pierreries ». (Lettre à Théodore Duret, le 2 février 1884).
Le bilan de ce séjour, durant lequel 38 toiles ont été produites, est fait par le peintre dans une lettre à un destinataire inconnu, à quelques jours de son départ :« Entouré de cette lumière éblouissante, on trouve sa palette bien pauvre ; l’art voudrait des tonnes d’or et des diamants. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu. » (Lettre du 25 mars 1884).
Ainsi, si le voyage traditionnel en Italie est une occasion pour les artistes de s’imprégner de l’art des illustres maîtres du passé, Claude Monet y cherche la lumière, la splendeur du coloris et l’effervescence de la nature. Mais ce voyage lui sert aussi d’apprentissage : confronté à la difficulté des motifs resserrés, le peintre expérimente le point de vue, tantôt en plongée, tantôt en contre-plongée, ainsi que sa palette, s’efforçant de rendre fidèlement sur la toile le charme de la lumière du Sud, ou encore sa touche.
Même après son retour, Monet retravaille longtemps d’après les motifs italiens afin de finaliser le panneau décoratif pour Berthe Morisot, tout en réutilisant ses tableaux et croquis faits d’après nature. Cette démarche, d’après Ségolène Le Men, préfigure déjà son travail des séries, grâce à la répétition et à la réinterprétation du même motif.
Bientôt après son retour en France, Monet entreprend un voyage en Hollande, où les larges étendues des champs contrastent avec l’étroitesse des vues de Bordighera. Il reviendra également dans la Méditerranée en 1888, cette fois-ci à Antibes. Mais ces paysages, tout aussi baignés de soleil, ne respireront plus si ouvertement l’éblouissement de la nature.
Bibliographie :
Alborno, Silvia et al. Monet a Bordighera. Milano, Italia: Leonardo periodici, 1998.
Alborno, Silvia, Cervini, Fulvio. Parole a colori : lettere da Bordighera, gennaio-aprile 1884. Ventimiglia: Philobiblon, 2009.
Le Men, Ségolène. Monet. Paris: Citadelles & Mazenod, 2010.




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