• Paul Palayer

La collection exceptionnelle d'Helena Rubinstein au musée du Quai Branly-Jacques Chirac

Le musée du Quai Branly-Jacques Chirac, musée des civilisations non-européennes, a été conçu avec la volonté d'accueillir un maximum d’expositions temporaires : 40% de sa surface leur sont consacrés. Actuellement, et jusqu’au 28 juin 2020, est présentée dans l’un de ces espaces dédiés, une partie, exceptionnellement réunie, de la collection d’Helena Rubinstein. Si le musée a fait le choix d’une telle exposition, c’est parce que le goût sûr de cette femme a largement contribué tant à l’édification qu'à la reconnaissance d'une inclination pour les arts d’Afrique.


Qui est Helena Rubinstein ?


Née en 1872 à Cracovie, alors en Autriche-Hongrie, H. Rubinstein est l’aînée de huit filles. Issue d’une famille juive et de parents commerçants peu fortunés, elle part se réfugier chez une tante, à Vienne, après que son père a refusé son mariage avec un non-juif.

Tout concourt à lui forger un caractère fort et affirmé. Pour échapper, à Vienne, à un mariage arrangé avec un riche veuf, elle va chez un oncle inconnu en Australie. Chez lui, elle apprend l’anglais et aide dans l’intendance d’une épicerie-bazar. C’est là qu’elle trouvera sa vocation. Inspirée des onguents que vend son oncle, elle crée dans sa cuisine sa propre crème pour la peau qui connaît un succès rapide. Sa première boutique ouvre en 1902 et cette femme d’affaire comprend vite l’intérêt de donner à ses produits une connotation de luxe. Utilisant des matériaux bon marché pour ses crèmes et lotions, elle les vend très cher en mettant en place le principe d’institut de beauté.


Elle parcourt ensuite le monde, comprenant qu’il existe différents types de peaux auxquels il faut différents types de crèmes. Sa marque de cosmétiques, qui porte son nom, teste scientifiquement tous ses produits, ce qui est une première. Installée à Paris parce que « les Françaises ont plus le goût du maquillage que les Anglaises », elle y fréquente beaucoup d’artistes qui contribuent à forger son goût en matière d'art : Picasso, Dali, Chagall, Marcoussis… Si sa marque est déjà reconnue en Europe, c’est aux Etats-Unis dans les années 20 qu’elle devient l’une des femmes les plus riches du monde.

A sa mort en 1965, elle laisse à son fils quinze usines, trente mille employés à travers le monde et… une immense collection d’art.



Helena Rubinstein et les arts d’Afrique.

Figure féminine du lefem Bamiléké, chefferie Bangwa, Cameroun. Bois, pigments 81,5 × 35 × 20 cm Fondation Dapper, Paris. Photo Hughes Dubois

Elle n’était pas seulement une pionnière dans le monde du cosmétique. Son acuité visuelle et sa fortune lui ont permis de réunir quatre-cents pièces extra-occidentales réparties entre Paris et New-York, au milieu desquelles elle vivait quotidiennement. Elle avait confiance en son goût et sa sensibilité ce qui lui permit d’acquérir des œuvres peu communes dans lesquelles elle appréciait l’expressivité brute.


Elle obtient ainsi des œuvres du Cameroun ou du Nigeria, alors méconnues ou insignifiantes, mais aujourd’hui considérées comme majeures, dont cette figure féminine en bois de la chefferie Bangwa provenant du Cameroun est représentative.



L’exposition de la collection de Madame.


Il est assez singulier qu’une exposition ne présente presque que des chefs-d’œuvres. Mais c’est le cas de celle-ci, où 65 œuvres ayant peuplées les appartements d’Helena Rubinstein se trouvent réunies pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle.


Masque-heaume ngontang, Fang Gabon, région du fleuve Komo 19e siècle © Detroit Institute of Arts, Founders Society Purchase

Pour n'en présenter qu'une, nous parlerons de ce masque ngontang à quatre visages, qui arbore la couleur blanche des esprits et se caractérise par sa construction synthétique, le visage s’inscrivant dans une forme de cœur dont la partie supérieure dessine l’arc des sourcils. Ce type blanc, couleur obtenue grâce au kaolin, semblait constituer pour la collectionneuse une image parfaite de la beauté, et elle en réunit plusieurs exemples. Cela lui évoque aussi un fond de teint pour les quatre visages féminins lisses et raffinés. Le parallèle avec la sculpture de Constantin Brancusi n’a pu lui échapper car Madame le connaissait et l'appréciait particulièrement. Dans les années 1920-1930, ces masques-heaumes à deux ou quatre visages connurent un vif succès auprès des collectionneurs parisiens.


Pourquoi faut-il absolument visiter cette exposition ?


Peu avant qu’elle ne décède, à plus de 90 ans, en 1965, Helena Rubinstein n’a pas perdu son âme de business woman. Elle préconise que sa collection soit vendue aux enchères après sa mort. Or, cette collection était déjà mythique dans le monde de l’art et avait été exposée à plusieurs reprises aux yeux du public comme lors de l'African Negro Art à New-York en 1935. Sans cesse enrichie par la suite, trois vacations seront nécessaires en 1966 pour aliéner l’entièreté de la collection. Ces ventes sont d’ailleurs l’un des moments des plus importants de l’art africain en termes de valorisation et de reconnaissance. Hélène Joubert, commissaire d’exposition et responsable de l’Unité patrimoniale des collections Afrique du musée du quai Branly–Jacques Chirac, a réalisé un travail titanesque et de longue haleine pour rechercher les œuvres dispersées et en réunir 65 au bord de la Seine. Ainsi vous aurez un aperçu du goût artistique de celle que Cocteau appelait « l’impératrice de la Beauté » et un panel des plus belles œuvres d'art d'Afrique.


Paul Palayer

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871