Les Choses au Louvre : natures mortes en mutation

Par Adèle Bugaut


Soixante-dix ans après la dernière grande rétrospective parisienne consacrée à la nature morte, le musée du Louvre donne carte blanche à l'historienne de l'art Laurence Bertrand Dorléac pour réveiller et dépoussiérer l’histoire de la représentation des choses, à l’aune des sensibilités contemporaines.

Voyons comment cette exposition, aux allures de manifeste, négocie ce qui se veut être un renouvellement marquant du regard sur une pratique artistique loin d’être morte.


Arman, Déchets bourgeois. Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là, 1959, déchets et ordures dans une boîte de verre et socle de bois, Paris, collection particulière.



Par-delà la nature morte : longue vie aux choses


Dès l’entrée, le ton est donné : un extrait de Zabriskie Point (Antonioni, 1970) imprime dans le regard du spectateur une myriade d’objets désintégrés, flottant au ralenti. Les Choses sera le lieu de la destruction des attentes liées à une exposition sur la nature morte.


Premier chantier : réviser la terminologie. Dans les écrits récents sur la nature morte, il est devenu monnaie courante de souligner que la « nature morte » est une case assez problématique. Le terme n’apparait qu’à la fin du XVIIe siècle, alors que la pratique qu’il désigne est bien antérieure. Et si le genre est parfois traversé par une réflexion sur la mort, c’est loin d’être toujours le cas. Face à ce constat, certains historiens de l’art préfèrent parler de la représentation de choses en un certain ordre assemblées.

Laurence Bertrand Dorléac assume pleinement ce changement de terminologie et en fait la pierre angulaire de son propos. Elle entreprend d’explorer comment les choses sont représentées de par le monde, de la préhistoire à nos jours, et dans des techniques variées.

La première salle permet de mesurer la grande diversité des choses présentées : un extrait de film du début du XXe siècle coudoie une sculpture contemporaine faite à partir d’un outil préhistorique et fait face à une peinture du XVIIe siècle. Un peu plus loin, c’est la diversité géographique qui s’illustre avec des artefacts médiévaux provenant des quatre coins du monde, réunis pour illustrer l’importance des objets dans les croyances.

Le sous-titre de l’exposition promet certes une « histoire de la nature morte » mais rien n’oblige cette histoire à ressembler à un roman linéaire, avec un début, un milieu et une fin.

À ce titre, le parcours, très libre, ne s’autorise pas moins de quinze séquences différentes, portant entre autres sur la finalité de ces représentations, sur les types d’objets représentés et sur leurs composantes historiques, philosophiques, littéraires ou religieuses.


Le flou entre dialogue transhistorique et parcours chronologique


L’exposition voit dans le dialogue le moyen de ranimer les choses : le rapprochement entre les œuvres de différentes époques, différents lieux et différents artistes doit créer des étincelles et favoriser le contact entre le regardeur contemporain et ces choses représentées.

Sans être excessivement révolutionnaire, cette approche fonctionne particulièrement bien dans le domaine de la nature morte. Les artistes modernes et contemporains la considèrent souvent comme un fantastique répertoire de formes et comme un support à réflexion sur leur rapport aux traditions artistiques. Ces dialogues mettent en lumière la malléabilité des choses, qui se métamorphosent et résonnent différemment selon la manière dont elles sont représentées et regardées.


De gauche à droite:

Francisco de Zurbarán, Agnus Dei, 1635-1640, Madrid, Museo National del Prado

Théodore Géricault, Étude de bras et de jambes coupés, 1818-1819, collection particulière

Francisco de Goya y Lucientes, Nature morte à la tête de mouton, 1808-1812, Paris, Musée du Louvre

Du religieux au scientifique en passant par la fascination pour la crudité du réel, ces représentations doivent beaucoup à la sensibilité de ceux qui les créent et les regardent.


Le dialogue entre les œuvres ou entre l’œuvre et le spectateur est également nourri par les nombreuses citations bien choisies qui ponctuent poétiquement le parcours. Cependant, cette tentative de mise en relation reste assez superficielle et après le préambule, l’histoire canonique de la nature morte retrouve largement sa place. Le récit reste assez convenu et se déroule chronologiquement, ce qui peut paraitre surprenant au vu du discours tenu. Autre élément étonnant : alors qu’une des spécificités de l’approche de Laurence Bertrand Dorléac consiste à inclure la préhistoire, il n’y a pas de salle consacrée à cette période. Bien que très intéressante, l’hypertrophie des passages consacrés à la nature morte européenne du XVIe siècle à nos jours laisse également perplexe puisque la démarche est censée compléter l’histoire de la nature morte et non pas la répéter. On constate finalement que les œuvres qui dérogent au déroulement chronologique sont minoritaires et font office d'apartés et d'ouvertures par rapport au récit établi plutôt que de constituer les moteurs du parcours.


Dans cette partie du parcours consacrée à la chose comme marchandise accumulable à partir du XVIe siècle, sont présentées pas moins de cinq oeuvres de Joachim Beuckelaer, confrontées à Foodscape, collage de Erró, datant de 1964 (à droite).


Une exposition ambitieuse


Le résultat est imposant : les angles d’approches sont nombreux, bien pensés, la concentration des chefs-d’œuvre est extrêmement stimulante et les œuvres sont toutes accompagnées de cartels très développés, passionnants et exigeants. En ce sens, malgré un nombre important d'œuvres de la deuxième moitié du XIXe siècle à nos jours, l’exposition a pleinement sa place au Louvre puisqu’on retrouve le vieux rêve d’universalité du musée. Malheureusement, face à une telle profusion d’images, de mots et d'approches, le propos se perd quelque peu et peine à ne pas tomber dans le brouhaha que la commissaire voulait à tout prix éviter.

On peut également se questionner sur le curieux écart entre le titre de l’exposition et celui de l’essai qui y renvoie : pourquoi passe-t-on d’un audacieux « Pour en finir avec la nature morte » à « une histoire de la nature morte » ? Pourquoi ne pas assumer pleinement ses velléités de désacralisation ?

Mais à y regarder de plus près, l’exposition remplit aussi de manière intéressante certains des objectifs qu’elle s’est fixés. Tout d’abord, elle montre la vivacité de la représentation des choses dans les arts contemporains. Le spectateur est émerveillé par ces œuvres dont la variété semble mieux se prêter à l’approche labyrinthique imaginée par Laurence Bertrand Dorléac que les époques précédentes. L’exposition réussit également le pari de montrer la richesse d’une entrée en matière par le biais de l’histoire des sensibilités. Ce qui se construit ici, c’est une bonne mise en lumière de ce que l’« ère du temps » inspire à celui qui contemple la nature morte, entre histoire globale de l’art, réflexion sur ses oubliés, déconstruction de ses catégories traditionnelles, sur l’écologie, et tant d'autres. Si l’éclatement du parcours peut désorienter, il peut aussi être interprété comme un très bon miroir des pratiques actuelles en histoire de l'art, caractérisées par un goût prononcé pour la pluralité des approches.


Dernier espace du parcours, consacré aux métamorphoses des choses dans l'art contemporain.


Les Choses est une exposition touffue et démonstrative qui cherche à raviver la flamme pour un genre dont l’histoire est souvent réduite à quelques grandes idées et préjugés. La profusion des chefs-d’œuvre en fait une expérience remarquable. Le parcours constitue cependant davantage une version annotée et mise à jour du récit canonique sur la nature morte qu’une véritable révolution herméneutique.

Rendez-vous du 12 octobre 2022 au 23 janvier 2023 au musée du Louvre pour s'immerger dans cette exposition.