• Nicolas Bousser

Les Ménassier, peintres en Auxois à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle

Dernière mise à jour : 23 janv.

S'il est peu familier, le nom des Ménassier n'est pas totalement inconnu pour autant. Anthony Blunt lui-même cite notamment André Ménassier en 1953 (1). Cependant, cette famille de peintres, dont les membres sont principalement actifs à Montbard et Semur-en-Auxois entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe, ne connut pas une grande postérité. Visiblement assez demandés de leur temps par la bourgeoisie locale, André, Claude et Yrier Ménassier ont développé chacun à leur tour une manière particulière, fondée sur de grandes compositions italiennes et flamandes diffusées par la gravure. Les reprenant à leur compte, en les reproduisant presque à l’identique ou les modifiant quelque peu et parfois même en les combinant, les Ménassier n’hésitent pas à signer ces motifs qui ne sont initialement pas de leur fait. Raphaël, Federico Zuccaro, Titien, Martin de Vos ou encore Lucas de Leyde font le sel de leur répertoire iconographique. Des artistes largement diffusés grâce à des graveurs comme Cornelis Cort. Peu étudiés, les Ménassier ont été évoqués à plusieurs reprises par Marguerite Guillaume, au sein du catalogue de l’exposition La Peinture en Bourgogne au XVIe siècle et dans une somme de notes de quelques 17 pages les concernant directement (2). Pour écrire le texte qui suit, nous nous sommes rendus en Bourgogne afin de prendre des clichés de bonne qualité de la petite dizaine d’œuvres rapprochée des Ménassier. Si nous n'avons pas pu toutes les voir, la majorité des images présentées ici sont de notre fait (©NicolasBousser).

Au seuil de cet article, nous adressons notamment nos remerciements appuyés à Jean-Marie Maurice, maire d'Annay-sur-Serein, et Christian Carayon, maire de Montigny-sur-Armançon, pour leur accueil chaleureux et leur intérêt pour le patrimoine de leurs communes.

Ménassier (Claude ? Atelier ?), Triptyque de la Crucifxion d'Annay-sur-Serein, 1608. Huile sur bois signée "Ménassier", détail du panneau central, 1,09 m x 2,35 m. Eglise Saint-Pierre d'Annay-sur-Serein. ©NicolasBousser


Le nom de Ménassier est assez répandu en Auxois à la fin du XVIe siècle, et les sources ne concernent pas nécessairement nos peintres. Dans les registres de Semur, le nom de Nicolas Ménassier, drapier, revient par exemple à de très nombreuses reprises tandis que l’on trouve en 1543 à Montbard un maître Jehan Ménassier, chirurgien. C’est en 1589 qu’apparaît pour la première fois le peintre André Ménassier, dans les documents, à Semur-en-Auxois. Evoqué comme parrain lors d’un baptême, nous le retrouvons en 1590 lors de la naissance de sa fille, Bernarde, fruit de son union avec Jehane Fannon. Claude Ménassier, quant à lui, figure à de nombreuses reprises dans les registres de Montbard à partir de 1589 (3). Fils d’André, il signe en 1613 un tableau aujourd’hui toujours conservé dans l’église d’Arnay-le-Duc, un Martyre de Saint Laurent, réalisé l’année de la naissance de son propre fils, Claude. Sans doute a-t-il travaillé dans l’atelier de son père André. Une Annonciation datée de 1627 et conservée dans l’église de Millery nous indique enfin le nom d’un autre Ménassier peintre, Yrier. À part cette réalisation, commandée par « maître Anthoine Personnier, receveur de Monsieur de Chevigny », les documents d'archives sont, concernant ce dernier, avares en informations.


André Ménassier, La Dispute de l'Eucharisite, 1587. Huile sur bois signée, détail de la signature de l'artiste, 1,40 m x 2,25 m. Collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois / ©NicolasBousser


André, le premier des Ménassier


D’André Ménassier, nous relevons cinq œuvres conservées en Bourgogne et attribuables au peintre de manière certaine, quatre tableaux et un cycle de peintures murales conçu pour la chapelle du château d’Ancy-le-Franc. La plus ancienne est un vaste panneau conservé dans la collégiale de Semur-en-Auxois, commandé par Claude Bourgeois, personnage influent notamment en ses qualités de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, de conseiller du roi et de président au Parlement de Bourgogne, et mettant en scène la Dispute des saints Pères autour de l’Eucharistie. Portant l’inscription précise « André Ménassier de Montbard a faict ce tableau, 1587 », cette réalisation évoque en premier lieu la composition mise en place par Raphaël entre 1509 et 1510 pour la Chambre de la Signature au Vatican. Mais plus précisément, si l’influence raphaélesque est bien présente, l’œuvre, aujourd’hui enchâssée dans un encadrement néogothique, se rattache à une composition de Federico Zuccaro connue par une gravure du hollandais Cornelis Cort (1575). Malgré une faible réadaptation du modèle initial et une copie finalement assez fidèle, André Ménassier n’a pas hésité à signer son tableau.


André Ménassier, La Dispute de l'Eucharisite, 1587. Huile sur bois signée, 1,40 m x 2,25 m. Collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois / ©NicolasBousser

Cornelis Cort d'après Federico Zuccaro, La Dispute de l'Eucharistie, 1575


L’année suivante, en 1588, le peintre précise cette fois-ci qu’il a copié une composition de Fra Bartolomeo. En résulte une toile aujourd’hui conservée à l’hôpital de Saulieu, dont le commanditaire reste non identifié. La composition copiée est le Mariage mystique de Sainte Catherine du maître italien, toile réalisée en 1511, offerte à Jacques Hurault puis donnée au chapitre de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun - conservée au Louvre depuis 1793. Un nombre important de copies ou reprises de ce tableau, principalement réalisées entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe siècle, sont connues en France. Nous citerons par exemple une réadaptation en Lactation de saint Bernard de bonne qualité conservée dans l’église de Champignol-lez-Mondeville en Champagne - vers 1630-1640 (4).


André Ménassier d'après Fra Bartolomeo, Le Mariage mystique de sainte Catherine, 1588. Huile sur bois signée, 2,20 m x 1,79 m. Chapelle de l'hôpital de Saulieu. ©NicolasBousser

Fra Bartolomeo, Le Mariage mystique de sainte Catherine, 1511. Huile sur bois signée, 2,57 m x 2,28 m. Musée du Louvre. © 1993 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot


En 1596, André Ménassier débute un chantier de grande importance pour des commanditaires non moins prestigieux : le décor de la chapelle du château d’Ancy-le-Franc pour les Clermont-Tonnerre. Le cycle qu’il conçoit, se déployant sur trois côtés de la chapelle, illustre la Vie des Pères du désert. Des cartouches peints, décorés de cuirs découpés agrémentés de textes en latin accompagnent les scènes principales. Une nouvelle fois, le peintre puise dans la gravure mais les réadapte de manière plus prononcée pour la cohérence du programme qu’il est entrain de réaliser. Chaque scène reprend des compositions en réalité conçues par Martin de Vos, gravées de Jan et de Raphaël Sadeler (5) et publiées en 1594 (6). Une question reste en suspens : le peintre a-t-il également conçu les niches en trompe-l'œil ornant la partie inférieure de la chapelle ? Deux apôtres se rapprochent stylistiquement des deux figures en grisaille d’un triptyque signé Ménassier et réalisé en 1608, conservé dans l’église d’Annay-sur-Serein. Reste à savoir si ce sont là de « simples » copies fidèles de modèles diffusés par la gravure (7).


André Ménassier, La Vie des Pères du désert, 1596. Décor signé de la chapelle du château d'Ancy-le-Franc, Restauration en 1860 par le peintre Desmonts. ©Arnaud D. Photography


Avant d’évoquer le triptyque d’Annay, il convient d’aborder deux autres réalisations légèrement antérieures. En 1599, André Ménassier imagine pour Guillaume Bourgeois, un ecclésiastique de Montbard, une Adoration des Bergers aujourd'hui en dépôt au musée des Beaux-Arts, largement redevable aux compositions de Raphaël, notamment à un carton conçu pour la suite de tentures commandée vers 1523 par Clément VII à Pieter van Aelst. Le berger à droite de la composition, posant sa main gauche sur un chien, semble quant à lui s'inspirer directement d'une figure d'un dessin anciennement attribué à Giulio Romano et aujourd'hui rendu à Giovanni Francesco Penni (1490-1528) (8), conservé au musée du Louvre (Inv. 3460). Il réadapte également le motif du bon pasteur dans le coin supérieur droit.


André Ménassier, L'Adoration des Bergers, 1599. Huile sur bois signée, 2,22 m x 2 m. Montbard, église Saint-Urse © Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP


Il exécute en 1602 une grande composition mêlant influences italiennes et flamandes. Dans le Christ et la femme adultère de l’église Saint-Martin-en-Bresse, le peintre reprend en effet au détail près une gravure du flamand Lambert Suavius figurant Saint-Pierre guérissant le boiteux, mais incorpore également des éléments tirés d’autres modèles. Fait étonnant, le peintre est allé jusqu’à piocher dans une planche de Lucas de Leyde, Ecce Homo, le gros personnage du premier plan à la trogne marquante tandis que le soldat se retournant à gauche de la composition est directement tiré d’une gravure de Cornelis Cort (9), Moïse et Aaron devant le Pharaon d’après Federico Zuccaro. Cette gravure est précisément reprise par Claude Ménassier dans la partie gauche de son Martyre de Saint Laurent conçu en 1613 (église d’Arnay le Duc). D’autre part, la femme adultère au première plan semble redevable par certains aspects - maniérisme et élongation du cou - à l’art de Parmigianino. En résulte une vaste composition hybride, copiant presque fidèlement divers motifs pour les assembler.


André Ménassier (actif et 1587 et 1607), Le Christ et la femme adultère, 1602. Huile sur toile signée, restaurée en 1996-97, 2,15 m x 2,50 m. Saint-Martin-en-Bresse, église Saint-Martin. ©NicolasBousser

Lambert Suavius (1510-1576), Saint Pierre guérissant le boîteux, 1553.

André Ménassier (actif et 1587 et 1607), Le Christ et la femme adultère (détail.), 1602. Huile sur toile signée, restaurée en 1996-97, 2,15 m x 2,50 m. Saint-Martin-en-Bresse, église Saint-Martin ©NicolasBousser

Lucas de Leyde (1494-1533), Ecce Homo (détail), 1510.

André Ménassier (actif et 1587 et 1607), Le Christ et la femme adultère (détail.), 1602. Huile sur toile signée, restaurée en 1996-97, 2,15 m x 2,50 m. Saint-Martin-en-Bresse, église Saint-Martin. ©NicolasBousser

Cornelis Cort (1533-1578) d'après Fédérico Zuccaro (1539-1609), Moïse et Aaron devant Pharaon, après 1567. MAH Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève. Ancien fonds

Claude Ménassier (actif dans le premier quart du XVIIe siècle), La Martyre de saint Laurent (détail.), 1612. Huile sur bois signée. Arnay-le-Duc, église Saint-Laurent. ©NicolasBousser


Le triptyque d'Annay-sur-Serein, une pièce charnière : André, Claude et la question de l'atelier


Quant au triptyque d’Annay-sur-Serein, commandé par Maître Pierre Fournier - Procureur au baillage de l'Auxois - et Dame Marie Piver, il n’est pas attribuable de manière certaine car simplement signé Ménassier. L'œuvre pousse encore plus loin cette combinaison d’influences. La Crucifixion centrale reprend une composition de Marcello Venusti tandis que deux anges en pleurs s'inspirent de Michel-Ange et L'Annonciation reprend une gravure de Marco Dente d'après une œuvre perdue de Raphaël.


Ménassier (Claude ? Atelier ?), Triptyque de la Crucifixion d'Annay-sur-Serein, 1608. Panneau central, Crucifxion et donateurs (Pierre Fournier et Marie Piver). Huile sur bois, 1,09 m x 2,35 m. Annay-sur-Serein, église Saint-Pierre. ©NicolasBousser

Ménassier (Claude ? Atelier ?), Triptyque de la Crucifixion d'Annay-sur-Serein, 1608. volet latéral gauche, Annonciation et saint Pierre en grisaille (revers). Huile sur bois signée, 1,09 m x 1,07 m. Annay-sur-Serein, église Saint-Pierre. ©NicolasBousser

Ménassier (Claude ? Atelier ?), Triptyque de la Crucifixion d'Annay-sur-Serein, 1608. Volet latéral droit, Adoration des bergers et saint Paul en grisaille (revers). Huile sur bois signée, 1,09 m x 1,07 m. Annay-sur-Serein, église Saint-Pierre. ©NicolasBousser


Une reprise exacte de l’Adoration des bergers du volet droit d'Annay est connue est conservé à l’hôpital de Semur-en-Auxois. Très difficile d'accès, nous n'avons pas pu voir l'œuvre. La base AGORHA la décrit comme très repeinte, rendant ardue la définition exacte de son statut - copie, etc - (10).

Le motif de l'homme au premier plan, se penchant vers la Vierge et l'Enfant et tenant une lanterne, et des deux personnages disgracieux au dessus de son épaule gauche, pourrait pousser à considérer une attribution à Claude Ménassier. En effet, ce motif est donc observable, à l'identique, dans le tableau de l'hôpital de Semur-en-Auxois mais aussi dans une Adoration conservée dans l'église de Montigny-sur-Armançon - restaurée en 2013-. Datée de 1614, soit six ans après le triptyque d'Annay, l'œuvre est précisément signée par Claude. Elle reprend en son centre la construction du volet droit du triptyque et du tableau de Semur-en-Auxois. Elle n'est également pas sans évoquer l'Adoration de Montbard, peinte par André en 1599, notamment dans le traitement des figures et de la lumière, la palette et la nuée d'angelots représentée en partie supérieure. Ces observations viennent appuyer l'idée selon laquelle Claude travailla auprès de son père et montrent la circulation des motifs au sein de l'atelier familial.


Anonyme (Atelier des Ménassier ?), Adoration des bergers, 1er quart du XVIIe siècle. Reprise de la composition du volet droit du Triptyque d'Annay-sur-Serein. Tableau très repeint, qui empêche de connaître son statut (AGORHA). Huile sur toile, 1,28 m x 1,15 m. Semur-en-Auxois, hôpital. © Région Bourgogne - Inventaire général

Claude Ménassier (actif dans le premier quart du XVIIe siècle), Adoration des bergers, 1614. Huile sur bois signée, restaurée en 2013. Montigny-sur-Armançon, église Saint-Martin. ©NicolasBousser


D'autre part, et pour terminer à propos du triptyque d'Annay, il paraitrait étrange de voir juste figurer la mention "Ménassier" pour André. En effet, ce dernier est plutôt habitué à apposer une signature développée, rassemblant son nom et prénom en lettres capitales de couleur orange/rouge - à l'exception de l'Adoration de Montbard- et la date (11). Notons que la signature particulière inscrite sur le triptyque, au premier S ample de Ménassier et au second prenant la forme d'un huit, se retrouve presque à l'identique sur une Déploration du Christ conservée dans l'église Sainte-Colombe d'Ancy-le-Franc et datée de 1597 (12). Si, dans ce cas précis, un A semble s'insérer dans le M du nom - justifiant une attribution à André dans la base Palissy - cette signature plus simple se retrouve donc sur les deux réalisations et nous interroge. Cette estampille "Ménassier" pourrait-elle en réalité être la signature de l'atelier et non de l'un ou l'autre peintre ? La Déploration d'Ancy présente une qualité inférieure aux réalisations identifiées d'André mais semble néanmoins reprendre certains motifs de l'Adoration de Montbard (13).


Ménassier (Claude ? Atelier ?), Triptyque de la Crucifxion d'Annay-sur-Serein, 1608. Huile sur bois, détail de la signature "Ménassier". Eglise Saint-Pierre d'Annay-sur-Serein ©NicolasBousser

André Ménassier ?, Déploration du Christ, 1597. Détail de la signature. Ancy-le-Franc, église Sainte-Colombe


En outre, si Claude Ménassier emprunte pour le tableau d’Arnay-le-Duc (1614) la gravure de Cornelis Cort Moïse et Aaron, la scène précise du martyre de Saint Laurent doit beaucoup à la grande composite de Titien de l’église des Jésuites à Venise, que le peintre inverse ici. Il a dû la connaître également par une gravure de Cort. En effet, le flamand a travaillé avec le maître vénitien deux années durant. C’est également l’une de ses gravures que Yrier Ménassier reprend en 1627 lorsqu’il s’attelle à la réalisation de l’Annonciation aujourd’hui conservée à Millery (14).


Claude Ménassier (actif dans le premier quart du XVIIe siècle), Le Martyre de saint Laurent (détail.), 1612. Huile sur bois signée. Arnay-le-Duc, église Saint-Laurent. ©NicolasBousser

Titien, Le Martyre de Saint-Laurent, 1548-1559. Venise, église des Jésuites.


D'autres compositions référencées en main privée et des tableaux en question


La base Artnet renseigne d'autre part trois compositions supplémentaires d’André Ménassier : une Résurrection de Lazare passée pour la dernière fois en vente chez Christie’s à Londres en décembre 2002 (adjugée 2 784 dollars), un Christ et la femme adultère ainsi qu’une Marie Madeleine avec un putto vendus en avril 1997 et octobre 1992 (6 050 dollars chez Sotheby’s New York). La Résurrection de Lazare est une reprise directe d’une composition de Sebastiano del Piombo conçue entre 1516 et 1517 pour Jules de Médicis (National Gallery de Londres) et envoyée plus tard en France tandis que la Femme adultère dérive du tableau de Saint-Martin-en-Bresse réalisé en 1602.


André Ménassier (actif entre 1587 et 1607), La Résurrection de Lazare, 1603. Localisation inconnue.

Sebastiano del Piombo, La Résurrection de Lazare, 1516-1519. Londres, National Gallery.

André Ménassier (actif entre 1587 et 1607), La Christ et la femme adultère, 1607. Localisation inconnue.

André Ménassier (actif et 1587 et 1607), Le Christ et la femme adultère, 1602. Huile sur toile signée, restaurée en 1996-97, 2,15 m x 2,50 m. Saint-Martin-en-Bresse, église Saint-Martin. ©NicolasBousser


Enfin, deux tableaux nous questionnent. Pour le premier, une Adoration des bergers conservée dans l’église de Flavigny-sur-Ozerain, Marguerite Guillaume avait, en 1978, évoqué pour cette œuvre la main d’un collaborateur. Les volumes et la forte musculature des jambes du personnage masculin représenté de dos évoquent le tableau d'Arnay-le-Duc tandis que la scène dans son ensemble ainsi que la palette acidulée rappellent le tableau de Montigny-sur-Armançon. Là encore, nous nous rapprochons de Claude Ménassier. La qualité générale de l'œuvre - qui n'est pas signée - pourrait justifier un rapprochement avec le peintre lui-même et non avec un collaborateur.

Le second tableau, un Martyre de saint Mammès conservé dans l’église Saint Martin de Nolay et dérivant d’un carton de Jean Cousin réalisé en 1544 pour la Tenture de saint Mammès commandée par la cardinal de Givry, n’est également pour l’heure pas attribué. En regard des œuvres connues des Ménassier, les volumes sont dans ce tableau plus simplifiés. Les musculatures plus faibles, le canon très allongé et la manière notable de représenter les orbites creusées des personnage ne se retrouvent pas dans les productions des peintres mais la teneur générale de la scène, la figure du souverain également redevable à la composition du Moïse et Aaron devant le Pharaon de Federico Zuccaro et la palette n'en sont pas véritablement éloignés, tout comme le motif de tête de lion sur la fournaise se rapprochant du tableau d'Arnay. Nous nous garderons bien d'établir un jugement, faute d'éléments vraiment probants, mais nous voyons un intérêt à se pencher sur la tableau de Nolay. Stéphanie Deprouw-Augustin, dans un article publié en 2019, a proposé de le rapprocher d'un tableau figurant dans les collections du musée Bonaparte d'Auxonne (21), aujourd'hui en dépôt au musée d'art et d'histoire de Langres.


Anonyme (Claude Ménassier ?), Adoration des Bergers, 1er quart du XVIIe siècle. Flavigny-sur-Ozerain, église Saint-Genest. ©GO69

Anonyme, La Martyre de saint Mammès, 1er quart du XVIIe siècle. Nolay, église Saint-Martin. ©NicolasBousser


Cas intéressant que celui des Ménassier, peintres locaux baignés de grandes compositions, les réadaptant pour les commanditaires locaux. Déployant néanmoins un style propre et assez reconnaissable dans la reproduction de ces augustes motifs, aux personnages à la bonhomie rustique, les Ménassier possèdent un répertoire de motifs qu'ils réutilisent à loisir de manière identique. Le chantier des décors de la chapelle du château d'Ancy-le-Franc mené par André à partir de 1596 aura sans doute contribué au développement d'un maniérisme plus marqué dans leur style, imprégné par des artistes de la Seconde École de Fontainebleau. Le dossier Ménassier reste ouvert et nous poursuivons nos recherches.


Nicolas Bousser


 

Notes


(1) Blunt A, Art and Architecture in France, 1500-1700, s. 1., 1953, p. 255, n.2 74

« André Ménassier de Montbard, qui a signé les peintures murales du château d’Ancy-le-Franc en 1596 et le tableau d’autel de la Trinité, à Semur-en-Auxois en 1587 »


(2) Guillaume, Marguerite, Notes sur une famille de peintres bourguignons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, les Menassier, Mémoires de la Commission des Antiquités du département de la Côte-d'Or 1978


(3) Voir Guillaume, Marguerite 1978-1990


(4) Notice sur la base Palissy . Tableau sans doute réalisé vers 1640.

©NicolasBousser


(5) Bélime-Droguet, Magali, Les décors peints du château d'Ancy-le-Franc (v.1550-v.1630), Besançon 2016


(6) Caffin, Marie-Gabrielle (dir.), D'Ocre et d'Azur, peintures murales en Bourgogne, Paris 1992. Guillaume, M. p.247


(7) Voir Guillaume, Marguerite 1978


(8) Voir Guillaume, Marguerite 1990. p.149. Dessin signalé par Philip Pouncey, alors attribué à Giulio Romano


(9) Voir Guillaume, Marguerite 1990


(10) Adoration des bergers de Semur-en-Auxois. Notice AGORHA

Lien : https://agorha.inha.fr/ark:/54721/7330fcc9-70f6-4dea-95b8-b556c45475f9


(11)


(12) Cette Déploration est difficile d'accès. Nous sommes en contact avec la mairie de la commune pour obtenir des photographies de bonne qualité. À défaut, nous présentons dans cette note les seules photographies répertoriées sur les bases de données, en noir et blanc. La qualité de l'oeuvre semble inférieure aux réalisations connues et signées d'André Ménassier


(13) Marguerite Guillaume signale (1990, p.149) que la femme à la tête détournée de la Déploration d'Ancy (1597) revient presque à l'identique dans l'Adoration de Montbard (1599).


(14) L'Annonciation de Millery (Côte-d'Or) est difficile d'accès. Seule une photographie en noir & blanc et de faible qualité est répertoriée sur les bases de données. Le maire de la commune, Jacky Lüdi, a bien voulu photographier le tableau pour nous. Nous reproduisons ici son cliché. La toile semble abimée.



 

Bibliographie


- Bélime-Droguet, Magali, Les décors peints du château d'Ancy-le-Franc (v.1550-v.1630), Besançon 2016

- Bélime-Droguet, Magali, Au château d'Ancy-le-Franc un extraordinaire décor peint, L'Estampille L'Objet d'art 2001

- Béguin, Sylvie, L'École de Fontainebleau, Gonthier-Seghers, 1960

- Blunt, Anthony, Art and Architecture in France, 1500 to 1700, Londres 1953

- Caffin, Marie-Gabrielle (dir.), D'Ocre et d'Azur, peintures murales en Bourgogne, Paris 1992

- Guillaume, Marguerite, Notes sur une famille de peintres bourguignons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, les Menassier, Mémoires de la Commission des Antiquités du département de la Côte-d'Or 1978

- Guillaume, Marguerite, La peinture en Bourgogne au XVIe siècle, Dijon 1990

- Guillaume, Marguerite, La peinture du 16e siècle en Bourgogne, L'Estampille L'Objet d'art 1990

- Hugonnet-Berger, Claudine, Patrimoine hospitalier en Bourgogne. Inventaire général du patrimoine culturel, région Bourgogne, Paris 2011

- Marilier J., Liste des objets meubles et immeubles par destination classés parmi les monuments historiques dans le département de la Cote d’Or en 1974 et 1975

- Perrault-Dabot, Anatole, Un important tableau du XVIe siècle dû à un artiste bourguignon et appartenant à l'hôpital de Saulieu, perdu et retrouvé, Dijon 1937

 

Liste des oeuvres


André Ménassier

- La Dispute de l'Eucharisite, 1587. Huile sur bois signée, 1,40 m x 2,25 m. Collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois

- Le Mariage mystique de sainte Catherine, 1588. Huile sur bois signée, 2,20 m x 1,79 m. Chapelle de l'hôpital de Saulieu.

- La Vie des Pères du désert, 1596-1599. Décor signé de la chapelle du château d'Ancy-le-Franc.

- L'Adoration des Bergers, 1599. Huile sur bois signée, 2,22 m x 2 m. Montbard, église Saint-Urse

- Le Christ et la femme adultère, 1602. Huile sur toile signée, restaurée en 1996-97, 2,15 m x 2,50 m. Saint-Martin-en-Bresse, église Saint-Martin.

- La Résurrection de Lazare, 1603. Localisation inconnue.

- La Christ et la femme adultère, 1607. Localisation inconnue.


Claude ménassier

- Le Martyre de saint Laurent (détail.), 1612. Huile sur bois signée. Arnay-le-Duc, église Saint-Laurent.

- L'Adoration des bergers, 1614. Huile sur bois signée. Montigny-sur-Armançon, église Saint-Martin.


Yrier Ménassier

- L'Annonciation, 1627. Huile sur toile ?. Millery, église Saint-Georges.


Ménassier (Atelier ?)

- Triptyque de la Crucifixion d'Annay-sur-Serein, 1608. Huile sur bois. Annay-sur-Serein, église Saint-Pierre

- L'Adoration des bergers, 1er quart du XVIIe siècle. Huile sur toile, 1,28 m x 1,15 m. Semur-en-Auxois

- Déploration du Christ, 1597. Huile sur panneau ? Ancy-le-Franc, église Sainte-Colombe.

- L'Adoration des Bergers, 1er quart du XVIIe siècle. Flavigny-sur-Ozerain, église Saint-Genest.