Paul Klee au LaM, entre-mondes

Qui était Paul Klee ? Quelles étaient ses inspirations, ses références ? Quel regard portaient ses contemporains sur son travail ?

Depuis le 19 novembre et jusqu’au 27 février prochain, le LaM de Lille Métropole (comprenez Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut) propose aux visiteurs d’explorer les origines artistiques du peintre à travers un dialogue entre ses archives et 120 de ses œuvres.

Affiche de l'exposition ©CoupeFileArt

Présentée cet été au Zentrum Paul Klee de Berne et coproduite avec ce dernier, l’exposition retrace donc les grands thèmes de l'œuvre de Paul Klee. Une première pour cet artiste majeur qui faisait jusque là partie des rares noms dont le LaM possédait des toiles, mais qui n’avait pas encore eu droit à sa monographie. Refusant la facilité d’un parcours chronologique, le LaM préfère donc dévoiler les inspirations du peintre.

La première des quatre salles d’exposition est consacrée à l’art asilaire, appelé “art des fous” en son temps. Elle offre au visiteur un panorama d'œuvres de Paul Klee directement inspirées de productions d’individus le plus souvent anonymes réalisées lors de leurs séjours en hôpital psychiatrique. Si le génie confine parfois à la folie, l’art asilaire de Paul Klee est la preuve que le contraire s’applique également.

Alors que les mouvements d’avant-garde se développent dans l’Europe du début du XXe siècle, des psychiatres allemands s’intéressent aux toiles peintes par des schizophrènes. En 1921 est publié Adolf Wölfli de Hans Morgenthaler, puis Expressions de la folie d’Hans Prinzhorn l’année suivante. Klee, alors enseignant à l’école du Bauhaus en Allemand, en a connaissance. En 1927 dans une galerie parisienne, 23 aquarelles de Paul Klee côtoient L’Imagerie des fous, une exposition organisée par un médecin exerçant dans un asile. La filiation est assumée.

Abendliche Figur - Paul Klee  ©Philip Bernard

Tout au long de la visite, la diversité des supports et des techniques utilisés par l’artiste étonne. Celui-ci peint aussi bien sur papier que carton, à l’huile comme à l’aquarelle. Voyez cette Abendliche Figur (Figure du soir) réalisée justement à l’aquarelle sur papier en 1935. Deux ans auparavant, le Suisse peignait Büste eines Kindes (Buste d’un enfant) sur coton sur contreplaqué. L’Abendliche Figur est l’une des rares pièces présentée à l’exposition possédée par le LaM. L'œuvre correspond aux critères de “l’art dégénéré” dénoncé par les nazis en Allemagne après leur accession au pouvoir. La faute à l’absence de perspective, le schématisme des formes, la marque visible du pinceau et à l’inachèvement du fond de la toile.


Effectuant ce qu’on appelait encore un siècle auparavant le Grand Tour, Paul Klee découvre l’Europe pour parfaire sa formation. Il se rend en Italie admirer les chefs-d'œuvre du Quattrocento, va à Paris contempler au Louvre les toiles des maîtres impressionnistes. Toutefois, l’art européen ennuie Paul Klee. La deuxième salle a donc fort logiquement pour thème un large pan de l’histoire de l’art qui passionna le peintre : “les arts du monde”. Paul Klee voyage en Afrique, en Egypte et en Tunisie, un pays dont il revient bouleversé par la lumière si particulière qu’il y a observée lors de son séjour en 1914. Dès 1902, Paul Klee tente de faire abstraction de sa culture occidentale pour tendre vers un état originel de la création, l’Ursprung. Les différents objets acquis par l’artiste, comme une figure Bena Lulua du Congo ou des lances du Pacifique, lui permettent en fin de compte davantage de nourrir son imaginaire que de s’immerger dans d’autres cultures.


Paysage aux deux fruits II - Paul Klee ©DR Laure

Son Paysage aux deux fruits II représente bien la créativité de l'artiste. Issu de deux œuvres de collections permanentes jusqu'à présent séparées, il avait été découpé par le peintre lui-même après qu'il l'a réalisé en 1935. La cassure eut lieu au niveau du tronc de l'arbre central. Paul Klee jugeait en effet intrinsèquement pertinentes les deux parties de cette gouache inspirée par les paysages du nord de l'Afrique visités par le peintre plusieurs années auparavant. Réunies, les deux moitiés de la toile forment alors un visage, tandis que les tâches de couleur se rejoignent. A noter que l'arbre est une figure récurrente de l'oeuvre de Paul Klee. Pour Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice d'art moderne au musée et commissaire de l'exposition, cette prégnance dans les toiles du Suisse s'explique par sa proximité avec la nature, dont il envie la beauté simple. Quoi de plus "brut" en effet qu'un tronc d'arbre s'élançant vers le ciel ?

Bâtard - Paul Klee ©Zentrum Paul Klee

L’intérêt majeur de cette exposition réside dans l’étalage qu’elle fait des objets et documents personnels de Paul Klee. Pas étonnant que deux ans et demi aient été nécessaires à la préparation de l’événement. Dans l’îlot central de la troisième salle du parcours muséal, dédiée à la préhistoire, le visiteur découvre la fascination de l’artiste pour les origines de la civilisation. Y sont notamment exposées des lettres et cartes postales témoignant de l'intérêt de Paul Klee pour le site breton de Carnac et de son musée de la Préhistoire qu'il visite en 1928. La tenue en 1937 d'une exposition au MoMA par Alfred Barr met ainsi en perspective du vivant du Suisse des relevés de peintures pariétales avec des œuvres d'artistes contemporains parmi lesquels Paul Klee. Pour Maria Stavrinaki, maître de conférences à Paris I, "plus que tout art, la préhistoire permet à Paul Klee de ne pas être lui." Outre les productions de Paul Klee, le LaM présente un immense Relevé du côté droit d'Inoro en style classique de plus de 7 mètres de long réalisé en 1929 par Joachim Lutz en aquarelle sur papier. La proximité de motifs originaux de la période préhistorique permet de mieux appréhender les créations de Paul Klee à leur vue.


La dernière salle de l'exposition se construit autour de l'enfance. Depuis 1902, cette étape de la vie des hommes fascine le peintre. A l'époque, Paul Klee est morose. Il a quitté les Beaux-Arts de Munich, déçu par l'enseignement classique qui y est dispensé. Son voyage en Italie ne l'a pas comblé. C'est alors qu'il redécouvre ses dessins d'enfants dans la maison familiale à Berne. Il dit à celle qui deviendra sa femme : "Ces dessins sont ce qu'il y a de plus important jusque-là. Ils sont exécutés avec un regard ingénu et beaucoup de style. Bref, j'en suis très fier." Son fils Félix né en 1907 est l'objet d'une attention toute particulière. Le peintre conserve ses productions, qu'il réalise parfois dans l'atelier de Vassily Kandinsky, voisin de Paul Klee et membre comme lui du mouvement du Cavalier Bleu. Une partie de la salle est notamment consacrée aux marionnettes confectionnées par Paul Klee sur le modèle de celles du théâtre Guignol à Lyon afin de jouer avec son fils. Les plus jeunes visiteurs pourront d'ailleurs se prêter à un atelier de confection de leur propre marionnette une fois la visite effectuée. Testé et approuvé par nos équipes. Prônant une forme d'automatisme de la ligne, le peintre s'efforce de renouer avec la force créatrice de l'enfance. Le rapprochement avec la préhistoire saute aux yeux, et ce n'est pas un hasard de la muséographie si les deux salles se succèdent. Paul Klee disait à ses étudiants du Bauhaus où il enseigna de 1920 à 1931 : "Tenons-nous en provisoirement au moyen le plus primitif, à la ligne. Dans la préhistoire des peuples où l'écrit et le dessin coïncident encore, c'est elle l'élément donné." Si tenter de catégoriser ou résumer l'oeuvre de Paul Klee est inutile, mettre en exergue son obsession de la simplicité à travers son rapport à la ligne semble au contraire judicieux.


Puppen theater (Théâtre de poupées) - Paul Klee ©Zentrum Paul Klee

Comme nombre de ses contemporains d’avant-garde, Paul Klee a cherché à réinventer l’art. Surréaliste, Dada, Bauhaus, expressionniste … l'œuvre de Paul Klee est à la croisée des genres, alors même qu’il l’a constituée à une période particulièrement novatrice de l’histoire de l’art. Si Paul Klee demeure inclassable, son travail peut toutefois être estampillé de façon générale comme de “l’art brut.”

La curiosité de Paul Klee l’aura incité à rechercher les origines les plus anciennes et donc les plus simples de la créativité humaine. A retrouver une forme d’expression primaire, brute donc. A l’échelle d’une vie, en tentant de dessiner comme un enfant, mais également à l’échelle de l’humanité, en s'inspirant des fresques préhistoriques. Sa réflexion le pousse également à questionner sa définition géographique et intellectuelle de l’art. À s’intéresser aux autres cultures par les arts du monde, ainsi qu’à l'expression des marginaux à travers “l’art des fous”. La profondeur remarquable de sa réflexion s’est notamment traduite par sa capacité à théoriser les nouveaux principes de l’art moderne occidental dans plusieurs traités. Avec Entre-mondes, le visiteur peut quant à lui admirer les facettes multiples d’une vie entière dédiée à la création.

L’art brut est également mis à l’honneur au LaM depuis hier vendredi 10 décembre grâce à l’exposition Planètes brutes, dont Coupe-file avait pu apercevoir l’accrochage en cours. Les collectionneurs Marcus Eager et Michel Nedjar ont associé des œuvres issues du fonds du LaM ainsi que les productions de nouveaux artistes afin de dresser un panorama original de l’art brut. Une exposition à visiter jusqu’en décembre 2022.


Antoine Bouchet