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Duplessis (1725-1802) - L’art de peindre la vie

  • Antoine Bouchet
  • 31 juil. 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 août 2025

Par Antoine Bouchet


Un an après son ouverture, le musée de l’Inguimbertine de Carpentras met à l’honneur un artiste du pays : Joseph Siffred Duplessis. Une soixantaine de toiles signées de la main de l’illustre portraitiste sont ainsi présentées au public dans l’ancien hôtel-Dieu pour ce qui constitue la première rétrospective du peintre à l'occasion du tricentenaire de sa naissance. Un panel de grande qualité, qui témoigne du niveau de maîtrise acquis par « le Van Dyck de la France ».


Début de l'exposition.
Début de l'exposition.

« Voici un peintre appelé Duplessis, qui s’est tenu caché pendant une dizaine d’années, et qui se montre tout à coup avec trois ou quatre portraits vraiment beaux ». La formule est signée Didier Diderot mais reste - tristement - encore d’actualité deux siècles et demi plus tard au moment de redécouvrir l’oeuvre de ce portraitiste du 14 juin au 28 septembre à l’Inguimbertine. Grâce à son fonds - le plus important au monde consacré à Duplessis - et à des prêts remarquables, le musée restaure le prestige d’un artiste méconnu.


Une ascension tardive


Pilotée par Xavier Salmon qui en assure le commissariat scientifique, l’exposition regroupe les toiles par type de protagonistes et lieu de création davantage que par période. Le directeur du département des Arts graphiques du Louvre n’a pas souhaité de parcours chronologique pour brosser une carrière resserrée sur seulement 20 années. Car Joseph Siffred Duplessis, né en 1725 à Carpentras d’un père barbier chirurgien lui-même peintre, tarde à se révéler. Après des années d’apprentissage à Rome auprès de Pierre Subleyras, il revient dans sa ville natale à la fin des années 1740, où il travaille pour l’aristocratie locale. D’après Xavier Salmon, on sous-estime encore sûrement l’étendue de son œuvre dans les hôtels particuliers de la région provençale. À la fin de l’année 1751, celui qui s’affirme progressivement comme un portraitiste talentueux part pour Lyon puis Paris, où l’on perd sa trace durant plus de dix ans avant qu’il ne se décide en 1764 à présenter son travail à l’académie de Saint-Luc, qui réunit les peintres et sculpteurs de la capitale, pour y être admis.


C’est en 1769 que Duplessis connaît enfin le succès au Salon. Là, Diderot et l’ensemble de la critique saluent le talent de ressemblance dont fait preuve le Carpentrassien dans ses œuvres ainsi que sa transcription des étoffes et l’animation convaincante de la lumière. Des qualités « photographiques » avant l’heure qui feront la gloire du peintre durant deux décennies jusqu’à la Révolution, synonyme de retraite forcée pour lui. Une critique des tableaux du Salon de 1781 dira de Duplessis qu’il est « le Van Dyck de la France ». Le maître de Carpentras sera toutefois comparé au Suédois Alexandre Roslin tout au long de sa vie plutôt qu’à son illustre prédécesseur flamand.


Madame Hue (1781). Collection Speek-Art, Belgique. ©Courtesy galerie Didier Aaron & cie, Paris
Madame Hue (1781). Collection Speek-Art, Belgique. ©Courtesy galerie Didier Aaron & cie, Paris

Le portrait de l’épouse du peintre Jean-François Hue est l’une des toiles remarquées lors du Salon de 1781. On y voit madame Hue posant avec un carton à dessin. Son apparence est simple : une chemise blanche, une jupe sombre. Les commentateurs de l’époque louent autant le rendu de la chair que le relief des plis de l’étoffe. On retrouvera cette maîtrise du drapé dix ans plus tard avec la chemise d’Abraham Fontanel dans le portrait que Duplessis tire du marchand d’art. Deux peintures présentées à l’Inguimbertine et issues comme beaucoup d’autres de collections particulières ; démontrant que l’expérience et les relations du commissariat d’exposition ont porté leurs fruits pour obtenir les prêts désirés. Xavier Salmon assure d'ailleurs n’avoir essuyé qu’un seul refus lors des trois ans de préparation de l’exposition. On notera aussi la présence de nombreuses œuvres en provenance du Canada.


Le meilleur portraitiste du siècle au service des grands du royaume


La virtuosité démontrée par le déjà expérimenté Duplessis lors du Salon de 1769 lui ouvre rapidement les portes de la cour. Non seulement l’artiste reçoit des commandes de l’aristocratie versaillaise, mais il est choisi pour réaliser l’effigie de la jeune Marie-Antoinette, alors dauphine, en 1771. Duplessis obtient plusieurs séances de pose de la future reine afin de restituer son apparence pour ce qui devait être un monumental portrait équestre. Hélas, le résultat du modèle réduit déplaît fortement à la principale intéressée et Duplessis, s’estimant pour sa part victime d’une « cabale », abandonne le projet. Un épisode sans conséquence puisqu’il est chargé dès 1775 de composer le premier portrait officiel du nouveau souverain Louis XVI.


Le portrait de Louis XVI en costume de sacre (vers 1777).
Le portrait de Louis XVI en costume de sacre (vers 1777).

Cette commande sera un succès. Entre 1776 et 1790, l’atelier de Duplessis, désormais premier peintre de la couronne, produit pas moins de 54 copies pour répondre à la demande. « Les toiles étaient accrochées dans les grandes administrations ou offertes aux ambassadeurs étrangers », explique Xavier Salmon. Une production synonyme de stabilité financière autant que de désagréments pour l’artiste, décrit par le conservateur du Louvre comme un « perfectionniste ». « Il tarde parfois à livrer ses toiles », s’amuse le commissaire de l’exposition. Le portrait de Louis XVI ne fait pas exception, puisque le peintre y consacrera deux ans.


Benjamin Franklin (1706-1790), The Metropolitan Museum of Art ©The Friedsam Collection, Bequest of Michael Friedsam, 1931, Metropolitan Museum of New York
Benjamin Franklin (1706-1790), The Metropolitan Museum of Art ©The Friedsam Collection, Bequest of Michael Friedsam, 1931, Metropolitan Museum of New York

Outre le portrait de Louis XVI, l’autre pièce maîtresse de l’exposition est certainement le portrait de Benjamin Franklin. L’artisan de l’indépendance américaine séjournait en France à la fin des années 1770, où il se fit représenter par Duplessis avant de devenir le premier ambassadeur des Etats-Unis sur notre sol. Ici aussi, la patience et la pugnacité du commissariat d’exposition ont payé puisque le Metropolitan Museum of Art a accepté de prêter l’original à Carpentras pour trois mois. « Il a fallu dissuader Monsieur le Maire de demander l’exemplaire du Bureau ovale », racontent les équipes du musée avec amusement. « Un exemplaire figure bien à la Maison Blanche, mais c’est une réplique », précise aussitôt Xavier Salmon. Grâce à ce prêt péniblement obtenu, les visiteurs peuvent donc admirer le tableau qui orne depuis près d’un siècle… les billets américains de cent dollars.


Une fin brutale


Lorsque la Révolution survient en 1789, Joseph Siffred Duplessis perd tout. La proportion de sa clientèle qui ne monte pas à l’échafaud fuit en exil. Avec l’aristocratie, c’est le carnet de commandes de l’artiste qui disparaît. Pire, l’artiste est ruiné depuis la faillite en 1783 du prince de Guéméné, auprès duquel il avait placé toutes ses économies. Jamais intégré dans les milieux mondains autant par manque d’intérêt qu’à cause de son accent provençal, Duplessis échappe à la Terreur sans pour autant s’investir aux côtés des Révolutionnaires. Son manque de zèle lui coûte ainsi son nouveau poste de conservateur de ce qui deviendra plus tard le musée de Versailles. Après un bref retour à Carpentras comme chargé de l’inventaire des objets d’art de la région, il revient à Versailles comme responsable de l’entretien des statues des jardins, « où il lutte surtout contre le lichen qui menace l’intégrité des bronzes », explique Xavier Salmon. Sa mort en 1802 survient dans la misère et l’indifférence. Alors que l’exposition s’ouvre et se clôt par les deux seuls autoportraits qu’on lui connaît, l’huile peinte en 1801 rend bien compte de l’état apparent de fatigue de Duplessis au crépuscule de sa vie.


Grâce aux nombreux prêts issus de collections particulières et de musées étrangers, l’Inguimbertine propose une exposition réussie qui, à défaut d’être exhaustive, réunit les plus grands chefs-d’oeuvre de Joseph Duplessis et rend compte de son « art de peindre la vie ». L’accrochage thématique permet de saisir la palette de personnages issus de milieux divers et tous immortalisés par le plus grand portraitiste du XVIIIe siècle. On ne peut que recommander d’associer à ce parcours temporaire la visite des collections permanentes d’une bibliothèque-musée unique en France au sein d’un hôtel-Dieu entièrement rénové avec brio. À consulter également la monographie édifiée pour l’occasion par Xavier Salmon et qui se veut un catalogue raisonné de l’oeuvre de l’artiste.

Duplessis (1725-1802), L'art de peindre la vie du 14 juin au 28 septembre au musée de l'Inguimbertine à Carpentras (84200).

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