Inédits de Mela Muter, cinq toiles et deux dessins
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Par Antoine Bouchet
Fidèles à notre esprit de recherche et de découverte - voir notre dossier sur Étienne Raffort -, nous vous présentons sept oeuvres de Mela Muter jamais montrées au public et inconnues des spécialistes jusqu'à présent. Ces productions, réparties en deux collections particulières distinctes, apportent un éclairage nouveau sur les séjours réguliers de Mela Muter en Avignon à la fin de sa vie.
Deux mille. C’est l’estimation du nombre de toiles réalisées par Mela Muter durant sa longue carrière, un total auquel il faut ajouter une multitude de dessins. Pourtant, près de soixante ans après la mort de la peintre, seule une quantité infime de sa production est conservée dans des institutions muséales. D’après Ewa Bobrowska, historienne de l’art spécialiste des artistes polonais des XIXe et XXe siècle, on en dénombre seulement six dans la Pologne natale de Muter et une trentaine en France. Dernière acquisition en date sur notre sol, Une vieille Bretonne par le musée d’Orsay, à l’automne 2024.

À l’instar des tableaux et croquis inédits présentés ci-dessous, l’immense majorité du travail de Mela Muter demeure donc aujourd’hui entre les mains de collectionneurs privés. L’un des principaux, son compatriote Marek Rœfler, prête pour encore quelques jours 130 toiles et sculptures emblématiques de l’École de Paris au musée Montmartre. Parmi elles, quatre toiles signées Muter, que vous pouvez donc admirer jusqu’au 15 février avant qu’elles ne repartent à la Villa La Fleur, près de Varsovie, où elles sont habituellement exposées.
Éléments biographiques sur Mela Muter
Avant de découvrir le corpus d’œuvres inédites de Mela Muter, il convient de revenir sur le parcours de cette artiste encore méconnue du grand public, et qui attend toujours une rétrospective dans un musée national. La peintre est née sous le nom de Maria Melania Klingsland à Varsovie, alors sous domination russe. Elle grandit dans une famille juive aisée et apprend le dessin dans sa jeunesse. Plus tard, elle étudie même quelques mois durant dans une école artistique pour femmes, avant de partir pour Paris avec mari et enfant en 1901. Deux ans plus tôt, Mela Klingsland est devenue Mela Mutermilch en épousant Michal, un journaliste, critique littéraire engagé au parti socialiste polonais. Leur fils Andrzej naît en 1900.
La famille choisit Paris car c’est là, en France, que l’artiste veut poursuivre sa formation. Si elle fréquente - « brièvement », nous dit Ewa Bobrowska - des académies, Mela Muter se revendique autodidacte tout au long de sa vie. Depuis la capitale française où elle fréquente le milieu intellectuel et artistique qui anime alors la Ville Lumière, elle découvre la Bretagne et voyage beaucoup en Europe et même aux États-Unis. Son style, lui, évolue en permanence : symbolisme, fauvisme, cubisme, expressionnisme. Les Années folles qui succèdent à la Première guerre mondiale accompagnent l’ascension de Muter. En 1917, elle se lie avec Raymond Lefebvre, homme de lettres et journaliste comme son mari dont elle est séparée depuis 1914. Il sera son amant jusqu’à sa mort soudaine en 1920, signant la première disparition tragique d’une longue série pour Muter.

Pourtant, Muter s’épanouit de plus en plus dans la sphère intellectuelle parisienne, notamment les cercles pacifistes et communistes auxquels l’a introduite Lefebvre. Elle développe son talent pour le portrait tandis qu’elle publie des dessins dans Clarté, une revue antimilitariste et révolutionnaire. Prix Nobel, politiques, diplomates et artistes défilent devant son chevalet. C’est aussi à cette époque que Muter se convertit au catholicisme, en 1923 à Varsovie. La religion occupe dès lors une place majeure dans son art, comme on peut le constater dans l’un des grands formats présentés ci-dessous. En septembre 1924 elle perd son père. Deux mois plus tard, son fils unique Andrzej est emporté par un cancer des os, entérinant la persistance du terme de la maternité chez Muter. L’année suivante, elle rencontre le poète austro-hongrois Rainer Maria Rilke, avec qui elle entretient une « amitié amoureuse » selon Rachel Mazuy. Il meurt à son tour, en 1926, des suites d’une leucémie.
Éprouvée dans sa vie personnelle, Muter est en parallèle au faîte de sa gloire. Elle expose au Salon d’Automne, aux Indépendants, au Grand Palais. La construction par l’architecte précurseur Auguste Perret de sa maison-atelier en 1927 rue de Vaugirard coïncide avec sa déchéance. Rapidement, la crise économique consécutive au krach de 1929 la plonge dans la pauvreté. Sa villa est mise en location, et, à partir de 1938, elle est obligée de travailler “12 à 14 heures par jour” selon ses dires comme ouvrière dans un atelier pour gagner sa vie. Ses origines juives l’incitent à quitter Paris pour Avignon, en zone libre, où sa situation financière ne s’améliore pas mais où elle parvient à échapper aux persécutions. À la Libération, elle retourne vivre à la capitale mais reviendra chaque été dans le Vaucluse, où elle a noué des amitiés étroites. Les années 1950 sont celles des démêlés judiciaires et administratifs autour de sa villa de la rue Vaugirard, dont elle ne parviendra jamais à récupérer la propriété. Elle poursuit toujours son activité artistique et est exposée à Paris, Lyon, Marseille et Castres. En 1962, son amie Josette Bournet, de 29 ans sa cadette et avec laquelle elle entretient depuis des décennies une correspondance fournie, meurt subitement. L’année 1964 est celui du dernier séjour estival de Mela Muter en Avignon. Elle meurt trois ans plus tard, à Paris, âgée de 91 ans.
Paysages, nature morte et Annonciation

Ce paysage est la première face d’un recto-verso peint par Muter durant ses années avignonnaises, sans que l’on sache à quelle période précisément. La vie de Muter nous conduit à situer l’exécution de cette toile - et de l’ensemble des œuvres qui suivent - entre 1944 et 1964. On y voit plusieurs oliviers comme agités par le vent, au milieu desquels serpente une route. Plus loin, au centre de la composition, un ensemble de bâtisses délimite la fin de l’oliveraie. Entraîné par la Durance qui coule de l’autre côté du groupe central de maisons, notre regard se porte ensuite sur le Palais des Papes et le paysage en arrière-plan qui occupent le dernier tiers de la toile. L’ancienne résidence des pontifes surplombe la confluence entre la Durance et le Rhône, enjambé par le célèbre pont Saint-Bénezet. Muter a probablement reconstitué un panorama qu’elle a contemplé de ses propres yeux depuis les alentours de la villa de Freyssinette Alexandrine Billon, une amie qu’elle visitait régulièrement. La propriété - où Mela Muter séjournait parfois - était située à Villeneuve-lès-Avignon, une commune limitrophe d’Avignon qui surplombe la préfecture du Vaucluse.

Au verso de ce paysage, on découvre une Annonciation qui s’inscrit à la fois dans le registre religieux et dans celui de la maternité, tous deux chers à l’artiste. Marquée par la mort de son fils unique Andrzej en 1924, Muter, convertie au catholicisme l’année précédente, a souvent peint des mères à l’enfant. Ici, une jeune femme occupe la toile de haut en bas. On la voit prier agenouillée à même le sol d’un intérieur, la tête reposant sur ses mains jointes. Si la couleur bleue de son vêtement donne un premier indice, c’est son ventre arrondi et la scène qui se joue en arrière-plan, sur la gauche du tableau, qui permettent de rapprocher d’identifier la jeune femme comme la Vierge Marie sur le point de connaître l’Annonciation. Dos à Marie, on aperçoit un ange sur le pas de la demeure. La porte est grande ouverte, laissant entrer la lumière et donnant accès à un paysage bucolique au lointain. Du même blond que les blés fauchés qui jonchent le champ derrière lui, l’ange Gabriel marche pieds nus, enveloppé d’un simple drap blanc. Il semble se tenir les mains, ses yeux bleus mi-clos, comme empreint par la solennité du moment. Contrairement à l’endroit, cette face du tableau n’est pas signée.

Représenté sommairement au sein du premier paysage, le pont Saint-Bénezet devient ici le sujet principal de l’œuvre. L’édifice est manifestement immortalisé depuis le Palais des papes, dont on aperçoit une tour dans le coin inférieur gauche et une fortification dans le droit. Le bleu du ciel se reflétant dans le Rhône apporte de l’éclat à une composition relativement terne en raison du gris employé par la peintre pour le pont Saint-Bénezet et la ville en arrière-plan.

Typique de la région d’Avignon et du Sud de la France, le tournesol est au centre de cette nature morte. Les fleurs trônent en bouquet dans un vase turquoise, au bord d’une table. Dans le décor, une fenêtre ouverte donne à voir sur l’extérieur.

Masqué en partie par le châssis, ce paysage est peint au dos d’un portrait. Contrairement au premier qui figurait sans équivoque Avignon, il nous est impossible d’associer celui-ci à un lieu précis. Dans des tons plus sombres où dominent les nuances de vert, Muter représente ici des collines herbues parsemées de quelques maisons.
Portraits et dessins de la famille Billon
Vous pouvez observer ci-dessous l’autre face du paysage précédent. L’homme représenté est identifié comme étant Marcel Billon, le mari de madame Billon chez qui Mela Muter séjournait régulièrement à Villeneuve-lès-Avignon. La récente publication par Ewa Bobrowka et François Trouilleux de la correspondance entre Muter et Josette Bournet, l’une de ses amies, apporte un éclairage nouveau sur la relation entre la Polonaise et madame Billon. Décrite par Muter comme « très sensible à tous les arts », madame Billon s’adonne elle-même à la peinture, ainsi qu’à la musique et à la littérature. Dans ses lettres à Josette Bournet, Mela Muter insiste sur « l’hospitalité » de madame Billon, dont on sait qu’elle logeait régulièrement les artistes de passage en Avignon. S’il n’est pas cité à proprement parler dans la correspondance de Muter, Marcel Billon est évoqué au détour d’une lettre où Mela Muter dit à Josette Bournet avoir « passé avec mes chers Billon quatre jours merveilleux dans notre excursion sur la Côte jusqu’à la frontière italienne ».

Signé - comme les trois premières toiles -, ce tableau est un énième témoignage de l’art du portrait qui a fait la renommée de Muter. Les yeux perdus dans le vague, le buste tourné de trois-quarts, le sujet fait face au spectateur dans son costume sombre, la main appuyée sur le dossier de sa chaise. Un simple carrelage et un mur vert clair percé d’une fenêtre complètent la composition.

Ces traits sont ceux de Freyssinette Alexandrine Billon - née Guillermet -, désignée comme « madame Billon » par Muter dans ses lettres à Josette Bournet. Malgré la signature Muter visible au bas de l’œuvre, on suppose que madame Billon a elle-même participé à l’exécution de son portrait. L’hôte et amie de Mela Muter est d’ailleurs représentée en train de peindre, sa palette et son pinceau à la main. Les couleurs vives sont à l’honneur dans ce grand format, entre le rouge du vêtement porté par madame Billon, les bleus de son fichu, de sa jupe et de la nappe, et enfin les différents tons des fleurs visibles à l’arrière-plan.

Là aussi, on suppose que madame Billon a participé à croquer au fusain ce portrait figurant le père de son époux Marcel. L’homme assis, fume la pipe avec ce regard vague caractéristique des portraits de Muter.

Notre sélection prend fin avec ce deuxième dessin au fusain représentant Robert, le fils de Marcel et Freyssinette Alexandrine Billon, plongé dans la lecture du journal.
Coupe-File Art remercie chaleureusement le musée Montmartre pour son invitation à la présentation des Lettres de Mela Muter à Josette Bournet donnée le 28 janvier dernier à Paris, et pour son invitation à la visite de l’exposition sur l’École de Paris.
Bibliographie
Lettres de Mela Muter à Josette Bournet par Ewa Bobrowska et François Trouilleux chez La Rama (12/2025)
« Mela Muter, peintre star d’un Paris “fou” » par Rachel Mazuy sur Retronews.fr (30/06/2021, mis à jour le 24/02/2025)







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