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Les Heures d'Étienne Chevalier : Un des trésors du musée Condé

  • Photo du rédacteur: Virgile Pereira
    Virgile Pereira
  • il y a 3 jours
  • 7 min de lecture

Par Virgile Pereira


Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant, vers 1452-1461, Heures d'Étienne Chevalier, Chantilly, musée Condé
Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant, vers 1452-1461, Heures d'Étienne Chevalier, Chantilly, musée Condé

Au cœur d’un écrin emblématique de l’histoire de France et des collections constituées par le prince et grand collectionneur, le duc d’Aumale, le livre d’heures de « Maistre Estienne Chevalier » occupe une place privilégiée par sa présence dans le Sanctuaire du musée Condé au Château de Chantilly.


Le livre d’heures : entre piété et prestige


Au XVe siècle, la production de livres d’heures connaît un essor remarquable. Instruments essentiels à la piété quotidienne des laïcs, ces ouvrages accompagnent le cycle des récitations de psaumes et d’oraisons. Au-delà de leur fonction spirituelle, ils deviennent de véritables objets d’art et de luxe : un reflet éloquent du statut social et du prestige de leurs propriétaires.



Jean Fouquet, Étienne Chevalier et saint Étienne (Panneau gauche), Le diptyque de Melun, détail, vers 1452-1458, Huile sur bois, Berlin, Gemäldegalerie
Jean Fouquet, Étienne Chevalier et saint Étienne (Panneau gauche), Le diptyque de Melun, détail, vers 1452-1458, Huile sur bois, Berlin, Gemäldegalerie

Étienne Chevalier : une ascension royale


D’origine modeste, rien ne destinait Étienne Chevalier à accéder aux plus hauts rangs de la société, lui qui n’était à l’origine que titulaire d’une maitrise en droit. Sa carrière le conduisit à gravir les échelons de l’administration royale, depuis son passage par la chambre des comptes comme contrôleur général des recettes, jusqu’à y devenir le trésorier attitré du roi Charles VII en 1452.


Etienne Chevalier incarne cette « nouvelle classe », parvenue aux plus hauts échelons de l’administration royale : la bourgeoisie. Appelée à diriger les affaires de l’État sous les règnes de Charles VII et de Louis XI, une élite qui était le plus souvent récemment anoblie, voire non anoblie. Une classe qui a constitué l’essentiel de la clientèle identifiable de la production Fouquettienne.


Faute de posséder des armoiries familiales, Étienne Chevalier peuple son manuscrit de monogrammes, rendant ainsi sa présence presque omniprésente. Des initiales de son prénom «E.E » au titre de « Maistre », celles-ci témoignant de l’importance qu’il accordait à sa qualité de gradué en droit. Très rares furent les possesseurs de livres d’heures qui affichèrent leur identité d'une manière aussi explicite qu’Étienne Chevalier.


La Fontaine du Saint-Esprit (détail), Chantilly, musée Condé —Saint Jean l'évangéliste dans l’île de Patmos (détail), Chantilly, musée Condé — La Déploration du christ (détail), Chantilly, musée Condé
La Fontaine du Saint-Esprit (détail), Chantilly, musée Condé —Saint Jean l'évangéliste dans l’île de Patmos (détail), Chantilly, musée Condé — La Déploration du christ (détail), Chantilly, musée Condé
Jean Fouquet, Autoportrait en médaillon, 1452-1455, Paris, musée du Louvre, 
Jean Fouquet, Autoportrait en médaillon, 1452-1455, Paris, musée du Louvre, 

Jean Fouquet : Un maître de l’enluminure


Tombé progressivement dans l’oubli, sa redécouverte s'est faite au XIXe siècle par les romantiques , eux qui se sont pris de passion pour l’art médiéval et, par conséquent, pour son œuvre. Toutefois, c'est l’exposition de 1904 sur Les Primitifs français qui sonne véritablement le retour de l’artiste tourangeau sur le devant de la scène. Son œuvre révèle une clientèle d’exception : Du chancelier de France, Guillaume Jouvenel des Ursins au trésorier du roi de France, Étienne Chevalier et jusqu'au roi lui-même, Charles VII.


Portrait de Guillaume de Jouvenel des Ursins, vers 1460-1465, Paris, musée du Louvre — Étienne Chevalier et saint Étienne (détail), Diptyque de Melun, vers 1452-1458, Berlin, Gemäldegalerie— Portrait de Charles VII, vers 1450-1455, Paris, musée du Louvre
Portrait de Guillaume de Jouvenel des Ursins, vers 1460-1465, Paris, musée du Louvre — Étienne Chevalier et saint Étienne (détail), Diptyque de Melun, vers 1452-1458, Berlin, Gemäldegalerie— Portrait de Charles VII, vers 1450-1455, Paris, musée du Louvre

Le talent de Jean Fouquet ne s'est pas limité pas à la peinture sur panneau mais s’est étendu à l’art de l’enluminure. De 1452 à 1461, l’artiste tourangeau fut investi d’une mission majeure, celle de la réalisation des miniatures destinées à orner le livre d’Heures d’Étienne Chevalier. Fouquet s’est approprié le manuscrit dans son ensemble, où chaque miniature participe à un programme iconographique. Les miniatures s’organisent autour de la succession des scènes de la vie du Christ, suivies par les épisodes de la vie des saints. Cependant, l’étude du manuscrit révèle qu’il ne suivait par l’ordre liturgique traditionnel : les heures de la Vierge, de la Croix et du Saint-Esprit. Les heures sont en réalité réparties en fonction de l’ordre de lecture des prières au cours de la journée, en accord avec les heures canoniales. Jean Fouquet innove dans les Heures d’Étienne Chevalier par le format de ses miniatures, passant du petit format à l’usage total du folio, afin de déployer pleinement la narration. La miniature devient alors maîtresse de la page et elle n’est plus reléguée au rôle de simple lettrine, mais s’impose comme un véritable tableau indépendant.


L'union du Gothique à la Renaissance


Entre 1443 et 1447, l’artiste tourangeau effectue un voyage dans la péninsule italienne. Ce séjour s’est vu marqué par la réalisation d’un portrait aujourd’hui disparu, celui du Pape Eugène IV à Rome. Jean Fouquet évoquera par la suite ce voyage en l'associant à sa patrie d’origine, notamment dans la double page représentant Étienne Chevalier en prière devant la vierge où le commanditaire est accompagné de saint Étienne, identifiable à la pierre de son martyre.


Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant, vers 1452-1461, Heures d'Étienne Chevalier, Chantilly, musée Condé
Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant, vers 1452-1461, Heures d'Étienne Chevalier, Chantilly, musée Condé

Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant (détail)
Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant (détail)

Entre le portail, emblématique des cathédrales et la coquille, un motif très répandu dans l'architecture à la Renaissance, l'œuvre illustre l’union du gothique au style Renaissance : la Vierge allaite l’Enfant dans une niche en forme de coquille encadré d’un portail gothique.


Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant (détail)
Jean Fouquet, Étienne présenté par saint Étienne à la vierge et à l'Enfant (détail)

Le décor d’inspiration Renaissance est particulièrement manifeste dans l’entablement du mur situé à l’arrière-plan. Celui-ci est régi par des pilastres et de panneaux de marbre, au sommet desquels figure le nom du commanditaire « Maistre Estienne Chevalier ». Une frise de putti tenant des écus ornés des initiales « E.E » souligne le poids sociale et culturelle du commanditaire.


Jean Fouquet, La Visitation, Heures d'Étienne Chevalier, vers 1452-1471, Chantilly, musée Condé
Jean Fouquet, La Visitation, Heures d'Étienne Chevalier, vers 1452-1471, Chantilly, musée Condé
Fra Angelico, La Visitation, 1451-1452, tempera et or sur bois, 123 x 123cm, Florence, musée de San Marco, © Archives Alinari, Florence, Dist.GrandPalaisRmn / Alinari
Fra Angelico, La Visitation, 1451-1452, tempera et or sur bois, 123 x 123cm, Florence, musée de San Marco, © Archives Alinari, Florence, Dist.GrandPalaisRmn / Alinari

L’artiste tourangeau démontre sa maîtrise de la perspective, un procédé tant prisé par les artistes toscans. Cet apport italianisant est nettement perceptible dans l’œuvre La Visitation, où la construction de l’espace et de la profondeur s’organise à partir du dallage, structurant la composition.






Copyright © 2025 Carnet de Juliette
Copyright © 2025 Carnet de Juliette

Un destin mouvementé


Il fut jadis, un livre d’Heures composés sans doute de 190 folios. Aujourd’hui, nous ne possédons fâcheusement que 49 folios contenant 47 miniatures, une perte causer par un dépeçage fin XVIIe siècle dans l’objectif d’en faire de petits tableaux. Une grande partie se trouve en France, 40 sur les 47 qui subsistent sont au musée Condé à Chantilly, acheté par le duc d’Aumale en 1891.

Dans les 7 restants, la France et plus précisément Paris en possède quatre : 2 au musée du Louvre, 1 à la Bibliothèque nationale de France et 1 au musée Marmottant Monet. Les trois autres se trouvent en territoires anglophones : 1 au États-Unis au Metropolitan Museum of Art à New-York et 2 en Angleterre à la British Library de Londres et à la Upton House.


Jusqu’au XVIIe siècle : Le manuscrit est surement en possession des descendants d’Étienne Chevalier et le dernier descendant : Nicolas Chevalier (1562-1630)


En 1700 : Le manuscrit est encore entier au moment que Roger de Gagnières, fassent une copie de deux figures, en revanche on ignore son appartenance.


En 1731 : Un livre est déjà perdu au moment que Bernard de Montfaucon, publia son troisième volume sur les Monuments de la monarchie française.


Début XVIIIe siècle : Le livre a été démembré dans l’objectif d’en faire de petits tableaux indépendants.


Vers 1790 : Quarante miniatures reste groupées et furent montées sur des planchettes de bois par un menuisier encadreur parisien.


Après 1795 : Les miniatures sont récupérées par Peter Birmann, marchand d’art bâlois.


En 1805 : Peter Birmann à vendu à l’allemand M. Georges Brentano-Laroche, un banquier et collectionneur d’art, les quarante miniatures (aujourd’hui conservé au musée Condé, Chantilly)

 

En 1891, Louis Brentano, vend les quarante miniatures de son père au duc d’Aumale. Le duc d’Aumale tentera également en vain, de se procurer le volet droit du Diptyque de Melun (portrait d’Étienne Chevalier avec saint Étienne). Un volet qui était en la possession de la famille Brentano.

 

Aujourd’hui : 40 miniatures conservées au musée Condé à Chantilly et propriété de l'Institut de France. Les 7 autres (musée du Louvre, musée Marmottant Monet, Bibliothèque nationale de France, The Metropolitan Museum of Art, British Library et Upton House).


Copyright © 2025 Carnet de Juliette
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Le Sanctuaire


À la suite d’un destin mouvementé, les miniatures des Heures d’Étienne Chevalier trouvent au musée Condé un écrin à la hauteur de leur valeur artistique : le Sanctuaire. Une pièce hexagonale à l’éclairage zénithal qui abritait du temps du duc d’Aumale, un cabinet d’estampes et qui accueille aujourd’hui ses chefs d’œuvre. Les quarante miniatures du Livre d’Heures d’Étienne Chevalier y sont présentées avec une attention particulière et dialoguent avec des œuvres majeures de la Renaissance : Des trois grâces de Raphael à la Madone de la maison d’Orléans passant par Filipino Lippi. Ces œuvres d’exception appelaient à un emplacement d’exception.


Raphaël, La Madone d'Orléans, 1505-1506, Huile sur bois, 31,7 x 23,3 cm  — Filipino Lippi, Scènes de l'histoire d'Esther, vers 1475, tempera sur bois, 48 x 132 x 44 cm — Raphaël, Les Trois grâces, 1504-1505, huile sur bois, 17,8 x 17,6
Raphaël, La Madone d'Orléans, 1505-1506, Huile sur bois, 31,7 x 23,3 cm — Filipino Lippi, Scènes de l'histoire d'Esther, vers 1475, tempera sur bois, 48 x 132 x 44 cm — Raphaël, Les Trois grâces, 1504-1505, huile sur bois, 17,8 x 17,6

De 2003 à 2007, les vitrines furent restaurées afin d’intégrer des caissons climatiques, garantissant une meilleure conservation des miniatures. Aujourd’hui, fidèles à l’emplacement qui leur fut attribué par le duc d’Aumale, celles-ci sont toujours présentées dans la même salle : le Sanctuaire du musée Condé à Chantilly où la France jouie du climat méditerranéen.

Entre innovations audacieuses et mise en page novatrice, Jean Fouquet ne se contente pas d’imiter mais il les adapte à une tradition proprement française. Les Heures d’Étienne Chevalier constitue le livre de dévotion par excellence d’un personnage de haut rang du XVe siècle mais aussi celui d’un érudit avisé de son temps. Cet ouvrage est également le fruit du travail d’un artiste œuvrant pour les plus grands du royaume. Il incarne à lui seul la quintessence de l’enluminure française du XVe siècle, devenant ainsi un modèle pour les émules de Jean Fouquet et un témoignage majeur de la production artistique au service de la couronne.


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