« Un abîme d'or et d'argent » : Précieuses et mortelles armes de la chasse royale en Inde
- juliettemalafosseb
- il y a 2 heures
- 7 min de lecture
Par Juliette Malafosse-Bardin


Qui déambule dans le musée des arts asiatiques Guimet a parfois la chance de s’égarer dans la rotonde du premier étage, un lieu où se déploie la fabuleuse donation de textiles et d’objets d’arts indiens du couple Riboud.*
Son œil flâne, accroché par un fil d’argent, l’éclat d’une parure, l’or d’une coupe damasquinée. Scrutant de plus près l’un des recoins de cette galerie des merveilles, il remarque enfin une poignée d’épée rajpute incrustée d’or et de rubis. Loin d’être éclipsée par les trésors resplendissant autour d’elle, celle-ci attire le regard par son décor naturaliste et son élégante finesse.
Captive de sa vitrine, elle murmure à qui veut l’entendre son histoire fabuleuse : un récit de princes valeureux, d’épopées sanglantes et de fastes extraordinaires.
Grandeur et opulence des royaumes rajputs
Groupe d'États princiers apparus dans l'ouest et le centre de l'Inde après le déclin de l'empire Gupta au sixième siècle, les royaumes rajputs marquèrent l’Histoire indienne à travers des récits mettant en scènes leurs guerriers fiers, loyaux et empreints de valeurs chevaleresques. Le terme Rajput, du sanskrit "Rajaputra": “fils de roi”, fait lui-même référence à une aristocratie guerrière se prétendant les descendants d'anciennes dynasties hindoues telles que la dynastie solaire Suryavanshi et la dynastie lunaire Chandravanshi.
Dans la longue histoire du sous continent indien, les alliances de ces différentes principautés rajputes aux cultures et traditions distinctes jouèrent un rôle essentiel dans le façonnement du paysage politique et militaire, en favorisant des réseaux complexes de loyauté et de pouvoir dans toute la région. Souvent forgées par le mariage et la diplomatie, leurs relations, spécifiquement avec l’empire moghol* donnèrent naissance à un héritage culturel riche et diversifié, encore prégnant aujourd'hui dans de nombreuses régions de l'Inde.

La vie de cour dans les royaumes rajputs et moghols présente un faste particulièrement somptueux et une étiquette exigeante. Ainsi, une place centrale y est accordée aux arts décoratifs et à l’artisanat d’art. Du XVIème au XIXème siècle, de luxueux objets destinés indifféremment aux cours royales et princières du Deccan, à la cour moghole et aux principautés rajputes sont produits en grand nombre dans les ateliers royaux ou karkhanas*. Cette extraordinaire profusion de pièces d’un raffinement exquis et d’une opulente splendeur s’explique par la prospérité de l’empire moghol qui au début du 17ème siècle était parvenu à son apogée, éblouissant les voyageurs de passage, qui le décrivent comme un "abîme d’or et d’argent*".

Les trésors émergeant de ces ateliers royaux témoignent d’un goût prononcé pour les incrustations de pierre précieuses, rehaussant objets en jade, en cristal de roche, ou en or émaillé. Artisans du monde entier affluent dans les karkhanas, provenant parfois d’Europe et influençant ainsi le répertoire décoratif ou le style des créations. Ainsi, les motifs végétaux et floraux, bénéficiant d’une faveur particulière, sont partiellement inspirés des planches de botanique et herbiers européens parvenus à la cour moghole. Omniprésents, ils se déploient en bouquets ou arabesques sur la surface de tous les supports : objets, tapis, étoffes… jusque dans les marges des miniatures et les pages d’album. Les articles produits sont divers : vaisselle impériale, huqqa, aspersoirs d’eau de rose, boites à épices ou à bétel, certains étant réservés à des fins cérémonielles, d'autres à des situations exceptionnelles et codifiées comme la guerre et la chasse.

La chasse royale: une démonstration de bravoure ritualisée

En Inde, la chasse constitue le sport des princes, ainsi qu’un substitut à l'entraînement militaire. Pour la noblesse rajpute, chasser ("shikar") a une importance sociale et rituelle capitale : La venue du printemps est célébrée par exemple avec une chasse royale d’un sanglier sauvage, qui si elle se conclue favorablement, est le signe d’une bonne année à venir. Le lieutenant-colonel James Tod décrit dans "Annals and antiquities of Rajasthan" le courage sans faille montré à cette occasion "Chaque cavalier talonne son étalon, (...) sans se soucier des pierres, des ravins ou des arbres (...) et de la lande se dégage bientôt une puanteur de sang, souvent ceux, mélangés, du cavalier et sa proie." Si les chasses de toutes sortes sont pratiquées, la chasse au tigre constitue elle, une prérogative royale, accordée en de rares occasions par le Maharaja à ses proches. Orchestrée à dos d’éléphant, ou depuis des cabanes dans les arbres, cette catégorie d’exploits permet aux artistes de se distinguer en restituant avec brio des scènes saisissantes.

L’activité de la chasse offre au monarque l’occasion d’une démonstration de pouvoir éclatante, par l’établissement d’un rituel parfaitement millimétré : préparation de l'évènement plusieurs mois à l'avance, vérification de la présence et parfois importation des animaux à chasser, construction d’un camp élaboré ainsi que d’infrastructures, déplacement d’une grande partie de la cour, déroulement précis avec des rabatteurs et des joueurs de tambours…
Loin d’être réduite au seul sport sanglant que perçoit notre oeil contemporain, la chasse offre un réel moyen de légitimation pour le roi, démontrant la violence et l’habileté aux armes de celui-ci, mais également la puissance financière nécessaire à de telles activités et l’allégeance d’une cour nombreuse et docile.
Elle devient ainsi un exercice nécessaire pour tout monarque ambitieux.

Précieuses et létales : les armes de la chasse
Dans cette culture millénaire, fondée sur les vertus martiales et les idéaux guerriers, les armes, garantes des exploits militaires, font l’objet d’une véritable vénération. Il est d'usage pour un guerrier rajput de prêter solennellement serment devant le trône de son souverain en jurant "sur l’épée et sur le bouclier"*. Plusieurs principautés sont par ailleurs renommées pour la qualité de leurs armes: Sirohi, célèbre pour ses lames d’acier, Jaïpur pour ses lames damasquinées, Alwar pour la variété de ses armes.

Utilisé à la fois pour la guerre et pour la chasse, l’arsenal du prince se doit d’illustrer la bravoure, le mérite et le pouvoir de son porteur. Un exemple éclatant en serait le katar, une dague courte destinée au combat rapproché. Rite de passage destiné à prouver leur valeur, les princes utilisent le katar pour affronter de dangereux prédateurs au corps à corps, tels le tigre ou le crocodile.
Les fusils sont parfois détournés de leur fonction militaire premières et constituent des armes privilégiées pour les animaux imposants et dangereux tels que les ours, les crocodiles, les tigres et les sangliers. Il arrive que certains prédateurs comme le guépard ou l'éléphant soient capturés puis utilisés comme "armes vivantes". Quant au khanda, l’épée traditionnelle rajpute à double tranchant et à lame droite, elle est portée en toutes occasions et utilisée depuis la période Gupta pour le combat ou la chasse. Sa variante en est le tulwar ou talwar, un sabre à lame courbe. C’est ainsi un talwar que surplombait le pommeau de la donation Riboud.

Un pommeau d’exception

Produites dans les mêmes ateliers ou par des artisans voyageant régulièrement entre les royaumes, les armes rajputes et mogholes présentent des similitudes évidentes dans leur forme ainsi que dans leur richesse ornementale. Cependant, certaines armes rajputes échappent à l’écrasante omniprésence des entrelacs végétaux et proposent un traitement figuratif d’une confondante virtuosité.
C’est le cas de la poignée du musée Guimet, qui figure une tête d’éléphant saisissant dans sa trompe un tigre, lequel, dressé sur ses pattes arrière s’agrippe et mord la trompe de l’éléphant. Les incrustations d’or figurant les rayures du tigre, le somptueux harnachement de l’éléphant et les motifs floraux se déployant en gracieux bouquets sur la surface émaillée de la poignée contribuent à la beauté décorative de cette arme d’apparat, à la fonction vraisemblablement cérémonielle. Outre les rubis figurant les yeux de l’éléphant, un motif circulaire orne le front de l’animal constitué d’un disque solaire enlacé d’un croissant de lune*.

Ce décor est rattaché à la fois de la chasse et à la noblesse. Le choix des animaux représentés devient alors une évidence: le tigre, proie royale par excellence, étouffé par l’éléphant, monture royale, mais également figure apotropaïque veillant sur le prince.
A partir de la fin du XVIIème siècle, l’utilisation de têtes d’animaux sur les pommeaux d’armes devint extrêmement répandue dans les sultanats du Deccan, et chez les maharajas rajputs, avec un déclin graduel du caractère naturaliste de leur représentation. Le pommeau du musée Guimet date du XIXème siècle et présente pourtant un caractère extrêmement naturaliste, ce qui en fait une exception intéressante et dénote de sa qualité.

S’il est un objet qui évoque tout entier la cour luxueuse et guerrière des rajputs au XIXème siècle, c’est donc bien ce fascinant pommeau de talwar: arme d’apparat dénotant du luxe des objets d’art réalisés dans les ateliers royaux, elle évoque par sa fonction et son iconographie deux des facettes les plus importantes de la culture de ces royaumes, le combat et la chasse. Sa proximité stylistique avec les créations mogholes révèle une cour luxuriante, diverse et marquée par les échanges régionaux et internationaux.
Un clignement d'oeil plus tard, le visiteur se trouve à nouveau dans la silencieuse rotonde tamisée. Il reprend sa promenade, un peu déboussolé, les sens encore imprégnés de cette incursion dans le faste des cours indiennes.
* Mariée à Jean Riboud, Krishnâ Riboud s’affirma au cours de sa carrière comme autorité en matière de textile asiatique. Le couple fit don en 1990 de cent cinquante textiles d’Inde, de Chine et du Japon. À cette donation s’ajouta celle de février 2000 comportant un ensemble exceptionnel d’objets d’art et de bijoux indiens des 17è, 18è et 19è siècles.
*Empire musulman fondé par Babur en 1526 et ayant couvert à son apogée presque tout le territoire indien moderne
*En hindi “fabriques”, lieux de fabrication spécialisés d’armes, de textiles et d’objets d’art établis par les dirigeants moghols du temps de l’empereur Akbar (1542-1605). Les karkhanas attiraient des artisans du monde entier, y compris d’Europe. Ces artisans voyageaient indifféremment entre les cours mogholes et rajputes ce qui explique une grande similarité dans le style des articles produits.
*André Clot "Les grands moghols" 1992
*Lieutenant-colonel James Tod “Annals and antiquity of Rajasthan” 1920 Vol. I
* Il s’agit d’une allusion vraisemblable aux origines des clans rajputs, descendants selon la légende de la dynastie solaire Suryavanshi et de la dynastie lunaire Chandravanshi.







Commentaires