Emile Pingat, le rival oublié de Worth
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Par Sophia Drobysheva
Lorsqu’il s’agit de grands couturiers de la Belle Époque, les noms qui viennent le plus facilement à l’esprit sont Worth, Paquin, peut-être Doucet. Et pourtant, la presse fin-de-siècle cite un tout autre créateur comme « le seul rival de Worth » : Émile Pingat.
Étonnamment, peu de choses sont connues aujourd’hui de ce couturier, dont la renommée était grande à l’époque. Dans son Journal, Edmond de Goncourt raconte ainsi sa visite dans son magasin, en compagnie du peintre Giuseppe de Nittis au mois de mars 1883 :
Je vais aujourd’hui avec de Nittis chez Pingat, ce fameux couturier des lorettes. […] L'entresol est occupé par les ateliers de confection ou plutôt d'emballage, et l'on voit, par les portes grandes ouvertes, en plein jour, des ouvrières penchées, dans la lumière du gaz, sur des amoncellements et des flottements d'étoffes.Au premier, les magasins : des pièces basses au plafond noirci par la lumière du gaz, aux portes et aux plinthes très élevées, peintes en noir dans des encadrements dorés, aux murs tendus de jaune, du vert le plus sale et le plus triste et comme choisi exprès pour faire ressortir la fraîcheur et la gaîté des soies et des satins pour robes. […]Arrive l'illustre Pingat, un homme aux gros yeux, au teint fouetté sur des blancheurs d'anémie, à la barbe et à la couronne de cheveux couleur gris de poussière et semblables au duvet qu'ont les gypaètes sur les chairs dénudées de la tête et du cou. […] Il parle lentement avec une voix étouffée, un accent caressant et papelard, avec lequel il a l'air de vous proposer la vente de choses défendues par la police, et cela pendant qu'il pelote, manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins dans lesquels il fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant traîner comme voluptueusement la main dans ces étoffes, il dit que c'est l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes ; et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine résistance à accepter le jaune, qui est la plus belle couleur […] Au milieu de tout ce que Pingat nous montre, une jolie toilette de mariée, de mariée toulousaine, dont la gracieuse originalité est faite par l'agencement de chutes de branches de fleurs d'oranger le long de son corsage et de sa jupe. »
La maison Pingat est fondée par Émile Pingat en 1860, et ses locaux sont situés rue Louis-le-Grand, une rue parallèle à la fameuse rue de la Paix, centre de la haute couture de l’époque.

Très peu de documents attestent de l’activité du couturier tout au long de l’existence de la maison, en particulier ses débuts de carrière : trois toilettes du soir, conservées au MET, semblent être les seules pièces connues confectionnées à cette période.



Les années 1880, en revanche, sont marquées par une popularité croissante ; à en croire la presse de la période, et au vu du nombre des pièces conservées dans des collections françaises et étrangères, notamment américaines, elles semblent en effet être l’âge d’or de la maison. Dans cette décennie, les créations de Pingat sont régulièrement louées dans les pages des périodiques. L’Événement du 6 novembre 1883 distingue ainsi le couturier : « Toutes les maisons qui ont essayé de rivaliser avec Worth se sont effondrées, sauf une, celle d’Émile Pingat. »
Il paraît donc qu’Émile Pingat a réussi son ascension malgré la présence de grands rivaux, et que la maison a joui d’une notoriété importante et d’une reconnaissance à la Belle Époque. En effet, dans la presse étrangère, en particulier russe, anglaise et américaine, Pingat est cité comme « le plus grand couturier de Paris », et l’arrivée de ses confections est annoncée en grande pompe. Il est plausible que cette activité portée vers l’international soit une autre raison de son oubli dans son pays d’origine. Le Voltaire de 1884 parle ainsi du couturier :
« Il y a bientôt 25 ans que ce célèbre couturier pour les dames a ouvert ses salons rue Louis-le-Grand, et on peut dire que tout ce qui porte un nom dans la haute aristocratie française, anglaise, italienne, espagnole et autrichienne a eu recours à cet artiste dont le goût n’a jamais été pris en défaut. On peut dire que tout l’Almanach de Gotha est passé dans cette maison dont les œuvres se distinguent par un genre simple et sévère, ayant toujours un cachet jeune et moderne. »
Cela laisse à croire que la renommée internationale du couturier a joué un rôle dans la création de son prestige.
Dans les années 1880, les titres de la presse parisienne sont toujours élogieux à son égard, en particulier en ce qui concerne les vêtements d’extérieur, les pelisses et les manteaux. En effet, si Pingat a créé des toilettes de jour et du soir, il semble devoir sa renommée en particulier aux vêtements d’extérieur. La Vie élégante donne ce conseil à ses lectrices : « C’est chez Pingat, l’émule et le concurrent de Worth, qu’il faut aller chercher le manteau dans sa correction la plus absolue et la plus harmonieuse ».

Une autre caractéristique de la maison Pingat était la broderie, employée massivement sur les toilettes d’intérieur aussi bien que sur les vestes et les manteaux en guise de décoration. En effet, les pièces conservées dans des collections françaises ou américaines ont souvent un riche décor brodé, avec l’usage de fils métalliques ou de perles en verre, de plumes d’autruche ou bien de la passementerie. Le couturier laisse libre cours à son inspiration éclectique, suivant les goûts de l’époque, comme on peut en juger à partir des pièces conservées au Palais Galliera : la visite, confectionnée en 1875, porte un riche décor brodé, inspiré des dolmans des hussards, et une jacquette de 1885 est, en revanche, inspirée du XVIIIe siècle, avec trois basques et broderie de perles en jais.
Pingat semble donc concilier dans ses créations une recherche d’harmonie et d’élégance à la française, en veillant à la netteté des lignes, à la coupe mettant en valeur la silhouette féminine et, particulièrement, la finesse de la taille, comme le souligne la presse de l’époque, tout en la complétant par une décoration recherchée et par le jeu savant du coloris. En effet, le peu de pièces du couturier connues ne permet sûrement pas de porter un jugement objectif concernant l’ensemble de sa création ; toutefois, la couleur turquoise, utilisée dans son manteau conservé au MET, et son discours sur la couleur jaune, rapporté par Edmond de Goncourt, témoignent de sa recherche autour du coloris, influencée peut-être par ses liens avec les artistes de l’époque.

Comme le remarque Elizabeth Coleman, l’emploi de la broderie et d’autres décorations le distinguait de Worth qui, dans ses toilettes, préférait mettre en valeur le tissu. Les pièces telles que la robe de promenade, conservée au MET, mettent bien en valeur la minutieuse broderie aux fils métalliques et illustrent la préciosité des toilettes de la maison Pingat.

Une distinction de la maison semble être la coupe particulière, recherchant des silhouettes ajustées, féminines, aussi bien dans les toilettes du jour ou du soir que dans les manteaux et pelisses.
« Recouvrir le corps féminin d’étoffes savamment drapées qui font ressortir la beauté, la grâce ou la joliesse de ses lignes […] qui en font un bijou humain, c’est un art […] et nul, peut-être, dans ce genre artistique, n’a atteint la virtuosité de Pingat » — s’exclame Louis Larsis dans L’Écho de Paris du 8 novembre 1896.
Comme il est possible d’en juger à partir de quelques créations fragmentaires, à la fin des années 1880, les robes de Pingat sont souvent executées en tissus lours, taffetas ou velours de couleurs sombres, souvent, noirs. Elles ont souvent un corsage ajusté, fermé sur le devant par une série de boutons, se terminant par un col haut fermé, l’encolure étant souvent décorée par un volant de dentelle, aux manches droites ou en 3/4.

Le destin du couturier, sans héritier, a participé au déclin progressif de la maison au tournant du siècle. Ainsi, ayant cédé ses affaires à son associé Wallès en 1896, Pingat se retire de la scène de la haute couture, et les titres de presse deviennent de plus en plus rares puis disparaissent. Il est possible de supposer que l’incendie qui eut lieu dans les bureaux de la marque le 3 octobre 1888 au soir a compté dans la disparition de nombre d'archives, les dégâts étant qualifiés dans la presse de « très importants ».
Ainsi, que ce soit en raison de son commerce développé à l’étranger, en particulier aux États-Unis et en Angleterre, comme le souligne Elizabeth Coleman, du fait du manque de descendant direct qui aurait repris l’entreprise ou pour toute autre raison, ce qu’il est possible d’affirmer avec certitude concernant Émile Pingat, c’est que l’image de ce couturier parisien de la Belle Époque sera encore longtemps entourée de mystère.
Bibliographie
Anonyme, Sans titre dans La vie élégante n°10, 15 octobre 1882.
Anonyme, « Ou elles s’habillent ? », dans L’Evenement, 6 novembre 1883.
Anonyme, "Comment la mode se crée", dans Le Figaro, 19 août 1897.
Cane, Gustave, "De la Madeleine à la Bastille, Voyages Parisiens," dans Le Voltaire, 29 novembre 1884.
Coleman, Elizabeth Ann. The Opulent Era : Fashions of Worth, Doucet, and Pingat : [Exhibition, New York, Brooklyn Museum, Dec. 1, 1989-Feb. 26, 1990]. New York, N.Y. [Brooklyn, N.Y: Thames and Hudson Brooklyn Museum, 1989.
Goncourt, Edmond de, Jules de Goncourt, et Robert Ricatte. Journal : mémoires de la vie littéraire . 2 . 1866-1886. Paris: R. Laffont, 2004.
Larsis, Louis, "Emile Pingat" dans L’Écho de Paris, 8 novembre 1896.




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