• Antoine Bouchet

Place Jeanne d'Arc, un piédestal pour deux

Mis à jour : 4 déc. 2018

Au printemps 2018, la statue de Jeanne d'Arc située sur la place éponyme toulousaine a été déchue de son socle afin d'être rénovée, laissant son piédestal bien vide. Un espace heureusement vite réoccupé par la dernière création de l'artiste contemporain James Colomina, qui nous propose depuis cet automne une manière originale de remettre au goût du jour cet échantillon du patrimoine de la Ville rose.


La statue de Jeanne d'Arc en 2016

Installé au début du XXe siècle, le bronze est en effet en cours de restauration dans les ateliers municipaux de la ville depuis la fin du mois de mars, laissant son socle vacant. En 1922, la ville de Toulouse commande l'érection de cette statue équestre alors que le pape Pie XI vient de nommer Jeanne d'Arc, déjà béatifiée en 1909 puis canonisée en 1920, sainte patronne secondaire de France. Outre son caractère de martyre catholique, la Pucelle d'Orléans devient, à la fin du XIXe siècle, une figure majeure pour la IIIe République née de la défaite cuisante de 1870 face à la Prusse. Elle s'inscrit dès lors dans le mythe du roman national et s'impose comme un symbole de la nation française aux côtés de Marianne ou Vercingétorix. C'est dans ce contexte politique de reconstruction identitaire nationale qu'est d'ailleurs créée, le 10 juillet 1920 la Fête Jeanne d'Arc, fête du patriotisme encore célébrée de nos jours.


Statue de Sainte Jeanne d’Arc, vers 1922. Carte postale (©Archives municipales de Toulouse, 9 Fi 703.)

A Toulouse, un comité est reconstitué en mars 1922 autour du marquis de Palaminy afin de relancer le projet de construction de monument national place Matabiau qui fut interrompu par la Grande Guerre. La démarche aboutit et le 28 mai le monument est inauguré devant une foule de 20 000 personnes. Vingt ans plus tard, la place Matabiau devient place Jeanne d'Arc en hommage à la nouvelle occupante des lieux. Or, presque un siècle après sa mise en place, l'oeuvre mérite un sérieux rafraîchissement. La surface de la statue est analysée afin de pouvoir restituer la patine d'origine, et fera l'objet d'un nettoyage complet. Les fixations internes de la structure qui se sont corrodées et ont tâché le bronze au fil du temps seront notamment remplacées par des cloisons en métal. Enfin la statue sera entièrement remontée pièce par pièce, prête à retrouver son socle d'origine.


L'homme à tête de pomme installé place Jeanne d'Arc. On peut remarquer les traces de rouille laissées par la statue équestre. (©Rémi Benoît)

James Colomina en a alors profité pour y jucher son Homme à tête de pomme le 14 septembre dernier. Cette nouvelle création originale de l'artiste s'inscrit dans la continuité de L'enfant au bonnet d'âne niché dans un dégueuloir du Pont-Neuf, et de L'enfant sur le toit juché sur le toit son atelier avenue de la gare. Initiative saluée par le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc, qui juge « une belle manière d'occuper l'espace provisoirement laissé libre ». Le sculpteur se confie à Coupe-file : "J'ai été touché par le message du maire, ça valide mon travail. Il m'a même envoyé un courrier pour me féliciter." Une reconnaissance qui fait chaud au cœur et pourrait même inciter l'artiste à travailler en lien avec les collectivités à l'avenir "tant que je peux m'exprimer librement." S'il demande parfois des autorisations avant d'installer ses œuvres, le sculpteur préfère en effet créer l'effet de surprise comme avec cet Homme à tête de pomme. Et poursuivre ainsi sa méticuleuse transformation du paysage urbain toulousain par l'implantation de ses petits bonhommes enduits de résine rouge carmin, la couleur signature de ses œuvres.


James Colomina dans son atelier (©Edith Marot)


L'homme à tête de pomme (©Olivier Bac)

Le nouvel occupant du piédestal mesure pas moins de 2.20 mètres de haut pour une cinquantaine de kilos. Il a été réalisé autour d'une armature en métal. Quant à la surface de l'oeuvre, celle-ci est composée d'une résine rouge teintée dans la masse qui permet à James de "donner de la profondeur" à son personnage et "d'amplifier le volume" de ce dernier. Ce mélange de sculpture et de moulage figure un homme vêtu d'un costume, portant un nœud de papillon et chaussé d'une paire de souliers de ville. Ce pourrait être n'importe quel employé de bureau lambda, à l'exception près qu'il possède une énorme pomme en guise de chevet ! Cette pomme disproportionnée qui "avale l'homme et lui dévore la tête et le visage" a été choisie comme symbole d'une société de consommation que James Colomina critique régulièrement à travers sa production artistique. Explications : "la société est devenue virulente voire oppressive, et nous pousse à acheter toujours plus sans pour autant nous rendre plus heureux." Dans le sillage sémantique du pêché originel commis par Ève, ou du fruit empoisonné dans Blanche-Neige, la pomme renvoie donc ici à la tentation très actuelle de consommer toujours plus. Pour transmettre son message, le plasticien n'a pas hésité ici à troquer sa figure fétiche d'enfant pour celle d'un homme adulte : "Je voulais quelque chose de grand, qui marque les esprits."

En juin 2017 l'artiste plasticien disait au quotidien régional La Dépêche aimer "rendre accessible la sculpture à tout le monde, à toutes les catégories sociales." Un credo parfaitement illustré par sa dernière installation qui s'offre à la vue des passants, invitant tout un chacun à se questionner sur son attitude consumériste dans la société d'aujourd'hui.


L'oeuvre de James Colomina après les manifestations du week-end (©DDM La Dépêche)

Les manifestations des gilets jaunes ce samedi 1er décembre ont d'ailleurs permis à la statue de prendre tout son sens. Lorsque qu'on l'interroge sur son sentiment à propos de cette récupération, l'artiste se dit heureux que "ces victimes de la société de consommation se réapproprient ce symbole et s'identifient à ma création."

De Paris, où il était présent afin de mettre en place sa toute dernière oeuvre dont Coupe-file vous révélera bientôt les secrets, il a toutefois veillé avec attention à ce que son œuvre ne soit pas dégradée. "Il ne reste plus qu'un bout de scotch sur le bras, il n'y a pas eu de vandalisme." Une intégrité restée inviolée qui s'avère essentielle pour James Colomina qui se réjouit de toute interprétation de ses œuvres "tant que mon travail est respecté." nous affirme-t-il.



Presque un siècle après son prédécesseur Antonin Mercié, James Colomina investit donc à son tour cette place majeure du centre-ville toulousain en s'efforçant d'éveiller les consciences le temps d'un chantier. La pucelle d'Orléans devrait toutefois faire son retour sur le piédestal au courant du premier semestre 2019 au détriment de son suppléant coloré, que l'artiste s'est engagé à enlever d'ici la fin de l'année. Avant de mieux réapparaître ailleurs dans la capitale occitane pour notre plus grand plaisir ? Le sculpteur avoue ne s'être pas encore décidé sur le devenir de l'oeuvre : "elle peut être réinstallée ou vendue, certaines œuvres sont même amenées à voyager dans le monde comme ce fut récemment le cas à New-York et en Italie". Itinéraire à suivre.


Antoine Bouchet

 
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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871