• Jérémy Alves

Réinventer la peinture par le corps : La Tentation d'Orgia ou la poésie éponyme de la douleur.

Mis à jour : mars 16

Nous sommes dans un monde imaginaire, dans un espace aux inédits repères. De la couleur pour les sentiments, de la colère dans les mouvements ; chaque élément compose le grain d’un miroir piqué, le reflet approximatif, déformé, entre ressemblances et dissemblances, de l’intériorité de l’artiste. Nous sommes les invités d’Orgia, identité chimérique et allégorique qui se revendique comme le double fantasmagorique de l’artiste Tristan Dubois.


Avant même de savoir qui est ce jeune artiste belge, dans une démarche respectant le discours artistique s’exprimant dans ses œuvres, je souhaite que nous puissions plonger au cœur de sa dernière production, La Tentation d’Orgia.


Tristan Dubois, La Tentation d’Orgia, huile sur toile et acrylique, 200 x 150 cm.

Tristan Dubois ayant compris que les mots ne lui seraient pas suffisants pour extérioriser une souffrance intime de son existence humaine, s’est mis à peindre de grands formats illustrant un monde fictionnel qu’il définit comme « à l’envers ». Pour paraphraser Rilke, l’artiste tente de contenir sa noirceur comme le fruit dans son noyau. Orgia, avatar du peintre, évolue dans le monde éponyme d’une douleur qui s’apparente à celle d’un ange déchu. Cet univers est celui d’une liberté sans limite, où l’âme s’abîme en se confrontant au désir immodéré, au plaisir débridé. La liberté y est en réalité une prison dorée, la tension sexuelle son geôlier. Tous les personnages y vivent et y incarnent des violences. La tentation de la chair est ainsi mise en image comme une force irrépressible, qui met à bas le cœur, la raison, et souligne l’impuissance des mots face à la force et au travail pictural.

Ainsi, La Tentation d’Orgia, dernière toile peinte par l’artiste à ce jour, illustre un épisode particulièrement passionné et central dans la vie du personnage, sa première expérience orgiaque. La toile représente le moment charnière de l’abandon face au désir. Or, outre une sensation de plaisir, que l’on pourrait ressentir vibrer en nous face aux jaunes chatoyants ou aux bleus électriques, c’est au couronnement de l’inquiétude et de la souffrance d’Orgia que nous sommes invités. L’ombre rampante et énergique des noirs et des gris, aidée de la danse macabre des marrons et des verts, nous parle d’un temps de peur du relâchement, d’angoisse vis-à-vis d’un regard brûlant de désir. En effet, Orgia est en proie à l’appétence de ceux qui le regardent, il s’exprime dans la vision d’une altérité qui lui semble tout à la fois malsaine et dévorante, mais pourtant si cruellement ardente et concupiscente.

Tristan Dubois dépeint ainsi le chaos, la chute du corps, il fait de la chair un objet de plaisir douloureux. L’esprit est alors réduit à la seule pensée du spectateur. Orgia est dépossédé de sa capacité à décider. L’apparente liberté de la touche se révèle être un long et difficile chemin, prolongement du corps aphasique du peintre. Elle dessine l’irrésistible besoin de parler qui se mue en peinture. Entre consommation et vacuité, la chair chevauche énergiquement ici dans une nuit pénible, sur le char allégorique du vague à l’âme, vers un spectateur ne pouvant que faire le constat du mal-être qui règne.

En revanche, il est amusant de constater que l’on retrouve dans cette œuvre un résidu de la querelle du coloris. Ce débat esthétique né dans le dernier quart du XVIIème siècle, voyait s’affronter alors les admirateurs de Nicolas Poussin, prônant la supériorité de la ligne sur la couleur, et ceux de Pierre Paul Rubens, prônant au contraire la primauté de la couleur sur la ligne.

Détail, Tristan Dubois, La Tentation d’Orgia, huile sur toile et acrylique, 200 x 150 cm.

Dans la peinture de Tristan Dubois, on retrouve la ligne, le trait blanc, particulièrement visible sur le fond sombre. L’enseignement qu’il suit, encore aujourd’hui, le pousse pourtant à minimiser le rôle de la ligne. On lui a plusieurs fois reproché de peindre comme dans les années 1930. On parlait alors d’art de la forme sur le fond, ce qui est typique des avant-gardes du 20ème siècle, du cubisme notamment. Ce qui est enseigné aujourd’hui, c’est la matière, la couleur. Or, l’artiste croit que la couleur doit avoir une place plus importante que le dessin, mais il refuse d’évacuer complètement sa dimension graphique. Ainsi, la ligne apparaît chez lui comme une subtilité de la matière.

En outre, l’artiste lève le voile sur l’une des plus pures formes d’expression humaine : celle du développement des passions. Tristan Dubois donne à voir toute la fougue et la violence de ces dernières. A l’image du grand Delacroix, il fait preuve d’une touche rapide, nerveuse, posée sur le médium dans toute son intensité et son énergie. Avec La Tentation d’Orgia, il se rapproche ainsi d’une relecture formelle de l’artiste romantique, dans son esquisse pour sa Chasse aux Lions (conservée au musée d’Orsay). La tension des corps, le mouvement circulaire, les éclats colorés, tout y est.


A gauche : Eugène Delacroix (1798-1863), Chasse aux lions, vers 1854, huile sur toile, 86 x 115 cm, © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Gérard Blot

A droite : Tristan Dubois, La Tentation d’Orgia, huile sur toile et acrylique, 200 x 150 cm.


Si "les gens heureux n'ont pas d’histoire", les malheureux font les plus beaux récits. Ainsi, Tristan Dubois opère selon moi dans les pas d’un des plus grands auteurs de la Renaissance, Dante. Il me semble évident qu’ici, en effet, La Divine Comédie et plus particulièrement le Chant V et le second cercle de l’Enfer, sont l’objet d’une relecture contemporaine. Tout comme le voyageur Dante en Enfer, le spectateur est invité à entendre « le chant de la douleur » (Chant V, 2ème cercle, vers 26). Dans une certaine continuité avec la lecture par Rodin dans son œuvre L’Avarice et la Luxure (musée Rodin, vers 1887), d’un poème de Victor Hugo, « Après la lecture de Dante », l’artiste donne à son œuvre une dimension réflexive sur sa propre vie.


Auguste Rodin, L'Avarice et la Luxure, plâtre, avant 1887, 22,5 x 53,5 x 46 cm, Paris, Musée Rodin

« Quand le poète peint l'enfer, il peint sa vie.

Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;

Forêt mystérieuse où ses pas effrayés

S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ;

[…]

Là sont les visions, les rêves, les chimères;

Les yeux que la douleur change en sources amères;

L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant,

Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc;

[…]

L'ambition, l'orgueil de soi-même nourri,

Et la luxure immonde, et l'avarice infâme,

Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'âme ! »


Extrait du poème de Victor Hugo, « Après la lecture de Dante »,

Les Voix intérieures, première publication en 1837.



Tristan Dubois fait de sa peinture le miroir de sa peine et de sa souffrance. Son art prend le visage du dysfonctionnement de la vie. Pour l’artiste, vivre, c’est faire face à la difficulté du ressentir, à la complexité de l’attitude à adopter dans la gestion de ses émotions. C’est une peinture incarnée. Si certains artistes prennent une distance avec leur sujet, ici il est plutôt question de convergence des deux. C’est justement ce besoin d’identification et d’extériorisation au cœur de la matière, qui a poussé l’artiste à imaginer le monde d’Orgia. C’est au cours d’un songe que Tristan Dubois a été plongé dans une atmosphère de chaos, une sorte « d’Enlèvement des Sabines surpeuplé, nourrissant mon anxiété créatrice » comme il me l’a d’ailleurs confié. Sa peinture est, en définitive, une quête d’extraction de la substantifique moelle de la violence, intérieure comme extérieure. Une mise à distance vis-à-vis de celle-ci. Cette démarche que l’on pourrait qualifier de thérapeutique n’est pas sans rappeler celle de Frida Kahlo par exemple.

En outre, si son oeuvre ne semble pas figurative au premier abord, il y a pourtant un véritable travail sur le corps qui est effectué par l’artiste. Dans ses Cartons et Carnets, publiées en 1944, Raoul Dufy écrivait très justement que « peindre, c'est faire apparaître une image qui n'est pas celle de l'apparence naturelle des choses, mais qui a la force de la réalité ». Ainsi, les corps semblent avoir disparu de l’évidence visible de leur matérialité, pour devenir des coups de brosse aux vives inflexions. Cette peinture met au cœur de son identité un rapport sensible au corps. C’est une abstraction à l’ancrage figuratif, ce dernier prenant place dans la destruction du corps, elle-même visant l’émergence d’une nouvelle corporalité.


Tristan Dubois, Diverses études préparatoires, fusain et acrylique / huile sur toile et acrylique

Chez l’artiste, le passage entre le dessin et la peinture s’est fait en 2017. Or, il est intéressant de voir comment, dans ses dessins, préexistait déjà cette volonté de réinventer les corps. Si ces derniers étaient déjà abstraits, le mode des courbes et contre-courbes nous semble apparaître comme une prophétie d’un renouveau des corps, et de cette vitalité à la dimension cathartique dont il fait preuve aujourd’hui.


Tristan Dubois, L'arbre abstrait des émotions, encres sur papier glacé, 81 x 120 cm

Or, pour Tristan Dubois, il est fondamental de distinguer le médium et l’image produite. En effet, si la corporalité réinventée correspond à l’image, il faut selon lui renouveler aussi le médium. La peinture ne peut se confiner dans un espace d’inventivité traditionnel. Ainsi, il a récemment entrepris une réflexion sur la transversalité du corps et de la peinture, du point de vue du processus créatif. À la fois au dehors et au-dedans de l’image, la performance du corps semble donc être le cœur du projet artistique de l’artiste. Ainsi, il vient de participer à un appel à projet de la commune d'Ixelles (Belgique), où il propose d'étudier, au travers de la performance, la transversalité du corps en peinture.


« L’acte pictural est par essence performatif : il exige du plasticien un engagement mental et physique intense […] La finalité de la démarche plastique est de créer des interconnexions entre la peinture et la performance pour générer du geste et ainsi proposer une vision transversale du corps […] en étant le lieu de rencontre de plusieurs disciplines. ».
Texte issu du projet proposé par Tristan Dubois, dans le cadre de l’appel d’offre (marché public) des résidences artistiques de la commune d’Ixelles (Belgique), saison 2020-2021.

Cette démarche devra se dérouler en deux étapes. D’abord, il faut ressentir le corps. Chaque peinture incarne un épisode de l’histoire du pays imaginaire d’Orgia. Cette étape est celle où l’artiste se situe actuellement. Ensuite, il faudra questionner le corps et le médium dans la pratique de création.


« La performance, en tant que genre artistique, est une piste à envisager pour générer une recherche sur le geste. La performance reste expérimentale : les intervenants souhaitent performer, observer et interroger ce qui a été vécu. Dans notre proposition, sont mis en exergue 4 branches – geste, émotion, observation et technique (cf. schéma ci-dessous) et plus justement l’expérience simultanée de ces éléments. Ce schéma […] à l’élaboration d’un protocole, destiné lui à évoluer. »


Ainsi, des comédiens, des musiciens et un photographe seront sollicités par l’artiste. Ils bougeront autour de la peinture tout en interagissant avec lui. Cette démarche s’inscrit dans une expérimentation totale, dans l’idée de la conception wagnérienne d’une œuvre d’art. Le geste et la matière seront générés puis incarnés dans les sentiments intérieurs du peintre, mais également par les circonstances extérieures. En quelque sorte, Tristan Dubois réinvente les anthropométries d’Yves Klein.

En effet, alors que l’artiste du XXème siècle faisait se rouler des femmes dans la peinture, et introduisait de cette manière le corps dans la matière, notre artiste illumine lui aussi la matière par le corps.

Cependant, il s’agit désormais de conserver les brosses traditionnelles du peintre, tout en y ajoutant une dimension plus large qui sera musicale, théâtrale, et socialement très active. Ces performances seront, en effet, photographiées et publiques.


En haut :

Anthropométrie de l'Époque Bleue (Ant 82), pigment pur et résine synthétique sur papier marouflé sur toile, 156.5 x 282.5 cm,

Centre Georges Pompidou - Musée national d'art moderne, Paris, France.

© Succession Yves Klein c/o ADAGP Paris

En bas :

Exposition Yves Klein, Anthropométrie de l’époque bleue à la Galerie Internationale d’Art Contemporain, Paris, 1960.


Le peintre est la lumière, la peinture est son obscurité. Voilà comment nous pourrions définir la jeune production peinte de Tristan Dubois. Le monde d’Orgia, ce monde imaginaire, joue avec la représentation intérieure des mouvements de l’âme. Parmi la dizaine de peintures dépeignant cette poésie chimérique en clair-obscur, il est certain que toutes méritaient de croire en l’émergence d’un artiste tout à fait intéressant !


Jérémy Alves


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Les performances de Tristan Dubois et de ses pairs artistes seront visibles à l’occasion du parcours d’artiste de la commune de Silly (province du Hainaut, Belgique), qui aura lieu entre les 22 et 24 mai 2021.

L’œuvre est par ailleurs visible du lundi au vendredi, sur rendez-vous (voir adresse ci-dessous). Elle est disponible à l’achat.


[ ARTS² | École Supérieure des Arts,

4a Rue des sœurs noires, 7000 MONS ]


Historique des expositions :


- Momaliart (Liège, 2007)

- ULB-VUB s’exposent (Bruxelles, 2011)

- Vege-Tale (Mons, 2019)

- Estivart (Virton, 2019)

- Parlez-vous abstrait ? (Mons, 2018)

- Salon du Bon Vouloir (Mons, 2018, 2020)

- Projet personnel Ex-aequo (Bruxelles, 2019)

- Vérités des sens (Mons, 2020)


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