Victor Prouvé, le maître de l’art nouveau à Issy


Par Aurélien Delahaie



Les grandes figures artistiques françaises sont bien souvent associées à Paris, particulièrement celles du XIXe siècle. Les villes de la Petite Couronne ont pourtant elles aussi leurs personnalités de renom. Ainsi, Auguste Rodin ne va-t-il pas sans Meudon, la famille Duchamp sans Puteaux et Victor Prouvé sans Issy-les-Moulineaux. Le musée français de la carte à jouer, installé sur le site de l’ancien château des princes de Conti, et sa conservatrice Charlotte Guinois, se proposent de nous faire découvrir l’art des grands décors de la IIIe République en prenant pour point d’ancrage la peinture commandée à Prouvé pour le grand escalier de la mairie d’Issy.


Victor Prouvé (1858-1943), Orphée et Eurydice, étude pour le vase "Orphée", 1888-1889, encre noire sur papier, musée de l'Ecole de Nancy

Ce n’est en effet pas une figure de moindre importance que celle de Victor Prouvé. Né à Nancy, il participe activement au rayonnement du style art nouveau au travers de la fameuse école artistique de la cité lorraine. Élève d’Alexandre Cabanel, Prouvé n’a jamais délaissé l’art du dessin. Nous y retrouvons à bien des égards la touche de son maître. C’est cela qui frappe lorsque nous admirons les dessins préparatoires grandeurs natures exposés pour l’occasion et dont bon nombre de modèles sont prêtés par le Petit Palais et les musées de Nancy. L’art du dessin est si important pour cet artiste qu’il lui arrivait presque systématiquement de les dédicacer et de les offrir à ses amis.

Victor Prouvé (1858-1943), Esquisses pour l'Hôtel de Ville de Paris, entre 1892 et 1893, huile sur toile, Petit Palais

Plus encore que la qualité des dessins, ce sont les importants grands décors que l’artiste à réalisés qui impressionnent. Nous découvrons ainsi tour à tour ses projets pour la décoration de l’Hôtel de Ville de Paris à l’occasion de sa reconstruction après 1871, pour la mairie du XIe arrondissement et enfin les travaux de la mairie d’Issy. Sur chacune des compositions exposées, se dévoile un décor empreint de végétaux en abondance, l’une des marques de l’art nouveau bien entendu, et d’une harmonie retrouvée entre les membres de la famille et la nature. Ce thème, très cher à la IIIe République de la fin du XIXe siècle qui voyait dans L’Angélus de Jean-François Millet une forme d’illustration de ce vers quoi elle tendait, n’est pas non plus sans rappeler le thème antique de l’Age d’or (sur lequel nous avons déjà publié un article à retrouver ici). Très attaché à ces sujets, Prouvé garde une attention particulière à la représentation des corps et à leur expression dans les compositions.


Victor Prouvé (1858-1943), Le Baiser, 1898, lithographie en couleur, musée des Beaux-Arts de Nancy

L’un des plus grands travaux du peintre est sans aucun doute La Vie qu’il réalise donc pour la mairie d’Issy et que le visiteur pourra aller découvrir en fin de visite à quelques pas du musée et de la station de métro de la ligne 12. La grande frise entièrement réalisée sur toile et restaurée il y a quelques années, représente les différents âges de la vie tout en replaçant ses personnages dans une atmosphère idyllique.


Après avoir évoqué le fonds, évoquons de manière rapide la forme. Celle-ci peut surprendre car l’exposition est assez petite et tien dans une grande salle à l’étage du musée. Il n’en reste pas moins que l’espace a été organisé avec beaucoup de pragmatisme pour rendre le propos efficace, construit et clair. Les œuvres présentées restent d’une belle qualité et ravissent tout à fait l’œil. C’était peut-être le principal défi que de traiter d’un tel sujet dans un espace aussi limité. Interprétons cette scénographie concise comme un avantage plutôt que comme un inconvénient. Il n’était pas question de se perdre dans des considérations inutiles dans les textes et nous croyons à ce titre que l’exposition a réussi son objectif.


Victor Prouvé (1858-1943), Jeune fille allongée, 1898, pastel et fusain sur papier, musée français de la carte à jouer

Les amateurs de l’art nouveau autant que les connaisseurs de la période historique de la Belle Époque trouveront à coup sûr leur bonheur dans cet événement proposé par la ville d’Issy-les-Moulineaux. C’est également l’occasion pour la ville de mettre en lumière son patrimoine mais également une part moins connue du travail d’un grand artiste qui collabora aussi avec de grands créateur à l’image d’Emile Gallé. Peut-être certains de nos lecteurs auront peur de se rendre dans ce musée qui semble trop excentré mais le chemin reste toutefois très praticable en métro. Du reste, le bâtiment qui accueille l’établissement présente un style moderne et offrant des espaces lumineux et dégagés rendant le confort de visite tout à fait remarquable. Gageons que les futures expositions répondent aussi en termes de propos et de qualité de présentation, à ce que nous avons pu voir.