Étienne Raffort, peintre chalonnais (1802-1880)

Par Nicolas Bousser


Suite à l'achat par le musée Denon de Chalon-sur-Saône, le 28 juin 2022, d'une esquisse préparatoire d'Étienne Raffort pour le décor de l'église de Gergy - que nous évoquions dans ces colonnes en juin 2021 et pour laquelle nous avons rédigé la notice dans le catalogue de la vente Aguttes - nous souhaitons apporter quelques éléments supplémentaires sur ce peintre. Le texte qui suit reprend les grands axes de ladite notice composée à l'occasion de la vente. Nous invitons par ailleurs tout propriétaire d'une œuvre de l'artiste à nous contacter à l'adresse suivante : nicolasbousser@protonmail.com.

 

Au terme de recherches menées en Saône-et-Loire, notamment dans le secteur de Gergy - commune dont il fut maire entre 1856 et 1870 - nous revenons brièvement sur la vie et la carrière d’Étienne Raffort, artiste aujourd’hui presque inconnu et pourtant apprécié de son vivant tant sur le plan artistique que politique. En effet, le Dr Loydreau, dans une étude datée de 1865 de la chapelle funéraire de Lugdivine de Montlaville à Chardonnay, ne présente-t-il pas le peintre comme « l’un des enfants les plus chers de Chalon » avant de conclure ainsi : « Jamais pinceau, jamais talent n’ont été mis avec autant de désintéressement au service d’une plus noble et plus sainte cause » (1) ?


Etienne Raffort (1802-1880), Vue de Chalon-sur-Saône. 1837, huile sur toile, 127 x 152 cm. Chalon-sur-Saône, musée Denon. ©NB


L’étude de la vie d’Étienne Raffort n’est pas chose aisée. Son effacement progressif des mémoires, le quasi-silence des archives à son sujet font que la vie de ce petit maître né à Chalon en 1802 se teinte d’éléments relevant plus du fantasme que de l’exactitude historique.

Artiste que l’on veut touche-à-tout et voyageur, données confirmées par sa production artistique, on l’a dit apprenti tonnelier parti de rien ayant voyagé en Algérie, Italie ou encore au Proche-Orient. Le musée Denon de Chalon-sur-Saône conserve plusieurs toiles de l’artiste confirmant ces pérégrinations exotiques, dont la palette n’est pas sans évoquer l’art de Félix Ziem, de vingt ans son cadet, né à Beaune en 1821. Cette relation, système d’influence, qui ne dit pas son nom entre Raffort et Ziem fut au centre de la seule exposition consacrée au maître chalonnais, en 1980 au musée Denon, pour le centenaire de sa mort. Le catalogue, sommaire, précise d’emblée qu’il serait bien trop imprudent de dire que Félix Ziem doit sa manière à la peinture de Raffort (2). Force et de constater, cependant, que les dates et la proximité géographique des deux artistes peuvent laisser sous entendre au moins un regard du jeune Ziem sur la production de son voisin chalonnais.


Etienne Raffort (1802-1880), La Corne d'Or d'Istanbul. 1855, huile sur toile, 141 x 193 cm. Chalon-sur-Saône, musée Denon. ©NB


Concernant l’aspect pauvre d’un Raffort ayant voyagé sans le sou, André Laurencin dans le livret de l’exposition de 1980 précise que déjà dans les années 1820-30, de tels voyages nécessitaient de solides revenus. De même, le peintre, qui réside alors à Paris avec son épouse, fait édifier en 1836, soit avant même ses quarante ans, une imposante demeure à Raconnay, aux portes de Gergy, d’après la tradition locale - aujourd'hui encore tenace - sur les plans de son ami Viollet-le-Duc. Il peint, entre 1854 et 1868 dans l’entrée de l’édifice, divers motifs décoratifs dont certains seront achevés en 1921 - soit bien après sa mort - par H. Meray (3). Aujourd’hui propriété privée, la bâtisse s’apprécie aisément depuis le village de Verjux, duquel elle apparaît au loin, surplombant la Saône. À quelques centaines de mètres est toujours visible un calvaire édifié par le peintre, d’après les inscriptions en 1870.


Maison d'Étienne Raffort, 1836. Raconnay. ©NB

Calvaire édifié en 1870 à l'initiative d'Étienne Raffort. Raconay, rue Étienne Raffort. ©NB

Etienne Raffort expose au Salon à partir de 1833 et jusqu’en 1857, où il obtient une médaille de 3e classe en 1838, de 2e classe en 1840, de 1ère en 1843 pour une toile mettant en scène l’Entrée d’Henri III à Venise en 1574 - tableau aujourd’hui conservé au musée de Grenoble (4). Il convient ici de préciser que très peu de compositions du peintre sont conservées en contexte muséal. Outre les musées de Chalon-sur-Saône et de Grenoble, la plupart de ses compositions se trouvent aujourd’hui en main privée et il est ainsi compliqué d’établir un catalogue raisonné de son Œuvre. Les passages réguliers, en vente publique, d’aquarelles et toiles induisent l’idée d’une production fournie, s’étalant sur plus de cinquante ans. De même, les sujets en sont très variés. Certes, un pan important se concentre sur des scènes et vues orientalistes, mais l'on recense également de nombreuses vues des environs de Chalon. L'une de ses toiles les plus célèbres, et qui fait la couverture de cet essai, constitue d'ailleurs une vue de Chalon depuis les quais de Saône aujourd'hui conservée au musée Denon. Sur le marché, la cote d'Étienne Raffort avoisine 400/500 € pour les oeuvres graphiques et 1500/2000 € pour les tableaux. La plus haute enchère atteint 16 250€, enregistrée chez Christie's le 23 juin 2010 - Trésors de la collection Veil-Picard -, pour une Femme au turban et à l'éventail en plumes de paon. D'une qualité supérieure, ce tableau témoigne d'une production précoce du peintre puisque celui-ci est daté et signé de 1820, l'année de ses 18 ans (5). Une autre version, inférieure et qui n'est sans doute pas de la main de Raffort (non signée), est conservée à Grasse (6). Celle-ci peut en revanche nous donner des informations quant à l'identité du modèle, qui pourrait être l'actrice et sociétaire de la Comédie-Française Mademoiselle George (1787-1867), et pose la question de la source de cette composition, peut-être répétée par les élèves d'un atelier parisien qu'Étienne Raffort a pu fréquenter à l'aube de la vingtaine. Nous allons explorer ces pistes dans les prochains mois.


Etienne Raffort (1802-1880), Femme au turban et à l'éventail en plumes de paon. Signé et daté 'E. R. 1820', huile sur toile, 73,3 x 59 cm. Collection particulière, localisation inconnue.


Parallèlement à son activité artistique, il devient maire de Gergy en 1856 et le reste jusqu’en 1870, moment où il se retire de la vie publique pour s'éteindre dix ans plus tard, en 1880. C’est précisément durant ces mandats successifs qu’il réalise deux compositions marquantes, d’abord dans la chapelle funéraire de Lugdivine de Montlaville à Chardonnay en 1858 et dans l’église Saint-Germain de sa commune, Gergy, entre 1866 et 1869. Ces deux ensembles consistent en deux vastes cycles de peintures murales présentant des programmes iconographiques similaires, signées et datées par l’artiste, ce dernier apposant sa signature de manière abondante.

La réalisation du décor du choeur de l'église de Gergy, s’étalant sur quatre ans et déployant divers ornements, figures de saints et deux scènes narratives mettant en scène La Fuite en Egypte et la Prière du Christ au jardin des Oliviers, nécessita plusieurs études. Une première, préparant la scène de la Fuite en Egypte, est réapparue en décembre 2020 (7). L’aquarelle de 57 x 32 cm a depuis été acquise par la commune de Gergy. Celle-ci ne prépare que la scène narrative et non le décor global du pan de mur. En revanche, l'étude acquise par le musée Denon en juin 2022 – également une aquarelle - présente le travail préparatoire du peintre pour l’ensemble du mur nord, faisant face à celui de la Fuite en Egypte. Nous y retrouvons la frise à motifs de nénuphars, les tons chauds et motifs décoratifs d’inspiration orientale. La scène centrale, représentant La prière du Christ au jardin des Oliviers, apparaît, elle, dans son entièreté contrairement à la situation réelle où elle se retrouve coupée en deux par une niche accueillant une Pietà sculptée (8).


Etienne Raffort, Projet pour le décor du mur nord du choeur de l'église de Gergy, 1866. Plume, pinceau, encre noire, aquarelle et rehauts d'or sur papier. Chalon-sur Saône, musée Denon. ©NB

Étienne Raffort, Décor du mur nord du choeur de l'église de Gergy, La prière du Christ au Mont des Oliviers. 1866-1869. ©NB


Etienne Raffort, Projet pour le décor du mur nord du choeur de l'église de Gergy (détail.), 1866. Plume, pinceau, encre noire, aquarelle et rehauts d'or sur papier. Chalon-sur Saône, musée Denon. ©NB

Étienne Raffort, Décor du mur nord du choeur de l'église de Gergy, La prière du Christ au Mont des Oliviers (détail.). 1866-1869. ©NB


De même, ce travail préparatoire, signé à deux reprises – en bas à gauche et sur la scène narrative - et daté de 1866, présente des ornements dorés en partie supérieure ainsi qu'une voûte étoilée n’apparaissant aujourd’hui pas ou plus. Ces éléments ont-ils été abandonnés par l'artiste lors de la réalisation du décor final ou ont-ils été supprimés ultérieurement ? De manière générale, la finesse de cette réalisation et le déploiement d’ornements multiples rapportés de nombreux voyages montrent bien la qualité de cet artiste injustement oublié et l’intérêt de sa production artistique.


Maire et peintre apprécié, Étienne Raffort a durablement marqué la Saône-et-Loire. L'acquisition récente du musée Denon le confirme. Rappelons pour clore, temporairement, cet essai les mots de M. Jacquard dans sa monographie de Gergy publiée en 1887 : "Excellent coeur, Etienne Raffort, fut le bienfaiteur des pauvres de la commune". (9)


Nicolas Bousser

 

Notes


(1) Dr Loydreau. Etude d’iconographie religieuse, peintures murales de la chapelle de Montlaville par E. Raffort, Beaune, 1865. p.13



(2) Raffort (1802-1880) : cent ans après. André Laurencin dans l'avant-propos du livret de l'exposition édité par le musée Denon en 1980


(3) Raffort (1802-1880) : cent ans après. Motifs décoratifs recensés dans le livret de l'exposition édité par le musée Denon en 1980, mais ne pouvant naturellement pas être exposés puisque conservés in situ.



(4) Etienne Raffort (1802-1880), Entrée de Henri III à Venise en 1574. 1843, huile sur toile, 126 x 338 cm. Musée de Grenoble. Page de l'oeuvre dans le navigart du musée : https://www.navigart.fr/grenoble/artwork/60000000006640

Notons sur cette page web la date de mort de l'artiste erronée, 1895. Raffort est en réalité décédé en 1880. Cette erreur se retrouve très fréquemment dans les fiches des maisons de vente, tout comme de grossières erreurs quant au village de Gergy, qui se transforme tantôt en Cergy ou Cergyl. (5) Page du tableau sur le site de Christie's : https://www.christies.com/lot/lot-5334619?ldp_breadcrumb=back&intObjectID=5334619&from=salessummary&lid=1


(6)


(7) Le Journal de Saône-et-Loire, 30 décembre 2020 : "Une œuvre du peintre Étienne Raffort en vente à Paris"

Lien : https://www.lejsl.com/culture-loisirs/2020/12/30/une-oeuvre-du-peintre-etienne-raffort-en-vente-a-paris (8) Coupe-File Art, 24 juin 2021 : " Une étude d'Étienne Raffort pour le décor de l'église de Gergy" Lien : https://www.coupefileart.com/post/une-%C3%A9tude-d-%C3%A9tienne-raffort-pour-le-d%C3%A9cor-de-l-%C3%A9glise-de-gergy

(9) Monographie de M. Jacquard, instituteur, publiée en 1887. Un duplicata est accessible en ligne sur le site de la mairie de Gergy.

Lien : https://www.gergy.fr/monographie-de-m-jacquard

 

Bibliographie


- A.Laurencin. Raffort (1802-1880) : cent ans après, livret de l'exposition édité par le musée Denon en 1980.

- Dr Loydreau. Etude d’iconographie religieuse, peintures murales de la chapelle de Montlaville par E. Raffort, Beaune, 1865.

- A. Perrault-Dabot. L’Art en Bourgogne, p.253 , Paris, 1894

- Bulletin municipal de Gergy, 1980 : Mme Questat, il y a cent ans, p.5