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A gulp of Glasgow: les tea rooms du duo Cranston – Mackintosh


Glasgow, fin des années 1890. Imaginez-vous, l’espace d’un instant, déambulant dans les rues de ce qui était alors considéré comme la seconde ville de l’Empire britannique. Peut-être vous êtes vous éclipsé de la fabrique où vous travaillez, ou venez-vous de conclure un marché, ou bien avez-vous les bras chargés d’emplettes. Quoi qu’il en soit, vous avez besoin d’un remontant et d’un siège pour vous délasser. Fort heureusement, la ville regorge de salons de thé, notamment ceux, très prisés, de Miss Cranston (1849-1934), dont la propriétaire autant que la conception, largement laissée aux soins du jeune Charles Rennie Mackintosh (1868-1928), font grand bruit. Poussons la porte d’une de ces antres de la sociabilité du tournant du siècle et partons à la découverte de ce qui est parfois considéré comme un creuset d’expérimentation du Glasgow Style.

La "Oak Room" conçue par Charles Rennie Mackintosh, exposée au V&A de Dundee. ©Hufton Crow.

On fait remonter l’invention des afternoon teas aux années 1840. À cette époque, l’industrialisation galopante popularise l’éclairage au gaz. On soupe alors de plus en plus tard et par conséquent, la faim se fait bien souvent sentir en fin d’après-midi. Pour y remédier, une collation légère accompagnée d’une tasse de thé commence à être servie aux alentours de cinq heures.

Le XIXe siècle Victorien (1837-1901) impose le thé comme boisson de prédilection dans l’Empire. Par le passé, sa consommation était réservée à une frange privilégiée de la population du fait des lourdes taxes qui en accompagnaient la vente. Mais le recours croissant au marché noir et à la fraude pour éviter lesdites taxes pousse le gouvernement à revenir sur cette mesure. Le thé peut alors devenir une boisson appréciée de tous ou presque, tantôt pour son côté relativement abordable, tantôt pour le raffinement des pratiques et des accessoires qui peuvent être incorporés au rituel.

Glasgow joue un rôle important dans l’installation de cette tradition britannique en terre écossaise. Ville industrieuse à la croissance démographique exponentielle, elle occupe alors une place de choix sur l’échiquier international et approvisionne l’Empire en tabac, tissu et bateaux à vapeur. Les rues de la ville s’en trouvent foulées quotidiennement par une armée de badauds en tous genres. Or le climat moral est à la sobriété : depuis les années 1830, le Temperence Movement, qui prône la diminution de la consommation de vin et de spiritueux pour le bien de la société, connaît un succès considérable. C’est alors vers le thé que les regards se tournent. Mais celui-ci n’est pas une boisson de pub. Elle est davantage consommée chez soi ou dans certaines coffee houses, sans vraiment avoir encore trouvé un lieu qui lui soit dévolu. C’est ici que Miss Cranston et ses tea rooms entrent en scène.


Kate Cranston, photographiée par James Craig Annan, années 1890. Le personnage, haut en couleur, était facilement reconnaissable aux tenues désuètes dont elle aimait se vêtir.

Imprimé publicitaire pour l'ouverture du nouveau salon de thé d'Ingram Street en 1886. ©Jolyon Hudson.

Catherine Cranston a toujours vécu au milieu des effluves de thé : elle est née dans l’hôtel-coffee house de son père et son frère s’est spécialisé dans la vente de cette denrée. C’est d’ailleurs lui qui ouvre la première tea room de la famille. Très sensible aux théories féministes, assez proche du Temperence Movement et dotée d’un remarquable sens des affaires, Miss Cranston en vient à considérer les tea rooms comme le moyen idéal de se faire une place dans le commerce glaswégien puisqu’elle voit en ce type d’établissement une alternative lucrative aux pubs, alors interdits aux femmes et visés par la lutte anti-alcoolisme. La businesswoman ouvre son premier salon de thé en 1878, sur Argyle Street. Devant le succès de cette nouvelle formule, elle récidive en 1886 sur Ingram Street, en 1892 sur Buchanan Street et enfin sur Sauchiehall Street en 1903.


Si la réussite vient en large partie de ce que ces salons de thé répondent à une demande spécifique, le succès tient également à leur originalité. Ce que Miss Cranston propose, ce n’est pas seulement une tasse fumante et quelques douceurs, c’est aussi une expérience déconcertante, une plongée dans un univers à part, un univers largement imaginé par Charles Rennie Mackintosh.

La première fois que Cranston fait appel à un artiste pour son commerce, c’est en 1888. Le Golden Age de Glasgow bat alors son plein. Cette année là, celle qui est surnommée « the workshop of the world » héberge une exposition internationale d’art et d’industrie. Consciente de l’opportunité que représente un tel événement pour la fréquentation de ses tea rooms, elle décide de laisser à George Walton le soin de rafraîchir celle d’Argyle Street. Walton est un jeune artiste de 21 ans, influencé par les idées de William Morris et par l’art and craft. Sans être d’une radicalité à faire trembler le bourgeois, il déploie néanmoins avec astuce les nouveaux principes de décoration du temps, cherchant à concilier l'industrie et le fait-main.

Progressivement, Cranston s’installe dans ce rôle de patronne des arts. Pleine d’audace, elle n’hésite pas à faire entièrement confiance aux talents prometteurs dont les premiers travaux séduisent son regard. C’est ainsi qu’elle offre en 1896 l’opportunité à Mackintosh de participer à la restructuration et à la redécoration de la tea room d'Ingram Street, aux côtés de Walton. Bien que les deux hommes aient une approche très différente de la décoration, leur duo semble bien fonctionner : les audaces de Mackintosh sont tempérées par les idées plus sages de son confrère. Et les deux hommes se retrouvent dans leurs sympathies pour le Glasgow Style, l'interprétation outre-Manche de l'Art Nouveau. En effet, le frère de George, Edward Walton, est membre des Glasgow Boys et Mackintosh fait parti de The Four, deux des groupes les plus connus ayant travaillé à l'élaboration de ce style.

Ladies Luncheon Room, Ingram Street Tearoom, vers 1900. Reconstitution pour l'exposition “Charles Rennie Mackintosh” de 1996 (NYC). ©Collection of Glasgow Museums.

Derrière une façade qui inspire la respectabilité, l'immeuble d'Ingram Street cache un intérieur plus surprenant : les quatre étages, entièrement dédiés aux salons de thé, présentent quatre thématiques différentes. C'est notamment les décorations murales, confiées aux soins de Mackintosh, qui contribuent à créer une atmosphère hors du commun. Il choisit d’y moduler des nuances de vert, gris et bleu pour évoquer un paysage entre terre et ciel. À l’étage, la pièce réservée aux femmes se dévoile aux regards dans des tonalités froides et épurées, relevées par quelques vitraux aux couleurs chaudes. Le décor est agrémenté de panneaux où s'entremêlent lignes en coup de fouet, formes oscillant entre l'anthropomorphique et le végétal, entre silhouettes féminines et buissons de roses.

La verticalité de l'ensemble est renforcée par les chaises à dossier haut dessinées par l’artiste. Leur forme très géométrique ainsi que leur assemblage audacieux en chêne sombre deviennent progressivement sa marque de fabrique (bien qu'elles aient souvent été décrites comme inconfortables et peu robustes). Déjà se dessine une des constantes dans le travail de l’artiste, celle d’une recherche d’adéquation thématique avec la destination de la pièce, tout en gardant une approche singulière, bien éloignée du pseudo rococo qui règne alors en maître dans ce type d’établissement. Cet aspect se remarque aisément dans l'un des ajouts majeurs effectués par Mackintosh en 1907-1908 à Ingram Street. Simple mais sophistiquée, l'Oak Room constitue un témoignage remarquable du travail d'un Mackintosh au sommet de sa créativité. La pièce est aujourd'hui reconstruite grâce aux recherches menées par le Victoria & Albert Museum de Dundee (Scotland's Design Museum). La pièce de treize mètres de long, répartie sur un double étage, présente un jeu virtuose sur la lumière, la ligne et la matière. Cette structure complexe de poutres de chêne très sombres, qu'une lumière chaude échappée de luminaires en vitrail coloré vient magnifier aura été jusque dans les années 1950 le point d'orgue du système Cranston.

Charles Rennie Mackintosh’s Oak Room at V&A Dundee. ©Hufton Crow.

À chaque fois, le succès est au rendez-vous. Les critiques ne sont pas toujours très élogieuses face à l’audace de la décoration mais ce qui l’est invariablement, c’est le bruit qui se crée autour des tea rooms de Miss Cranston. Et c’est exactement l’effet recherché, comme en témoigne cette lettre que l'architecte anglais Edwin Lutyens (1869-1944) écrit à sa future épouse (traduction) :

" [Miss Cranston] a lancé un grand Restaurant, à la fois très simple et très élaboré, dans la lignée de ce qui se fait de nouveau en matière de Beaux-Arts. Le résultat est splendide ! Et un peu vulgaire ! Il y a moult couteaux à manche vert et tout est curieusement peint et coloré... Certains couteaux sont violets et font des taches de couleurs ! Ce n'est pas trop mal, quoi qu'un peu outré, une chose que l'on doit à tout prix éviter. "

Fine stratège, la propriétaire a très bien compris que pour se démarquer, il faut jouer sur la curiosité du public et sur le côté excitant et expérientiel d’une virée au salon de thé. Et pour cela, il est nécessaire de donner à voir quelque chose de quelque peu over-the-top. Ses tea rooms sont des divertissements : on s’enfonce dans un intérieur incongru, on s’assoit sur des sièges étonnants et on discute de la dernière invention en date entre deux gorgées de thé. N’oublions pas également que les cœurs écossais sont toujours prompts à affirmer leur singularité vis-à-vis de l’Angleterre. Sans voir dans ces salons de thé des symboles de revendications indépendantistes, il est assez amusant de constater comment ils transforment les très policées tea rooms victoriennes en des lieux plus exubérants, en des vitrines d'un style né en Écosse.


À partir de 1900, Mackintosh devient l'unique concepteur des salons de thé de Miss Cranston. Jusqu'en 1912, il ne livre pas moins de onze intérieurs, cherchant sans relâche à créer un effet d'ensemble et une harmonie globale. Pendant cette période, Cranston peut être considérée comme la source principale de revenu de l'architecte et lui donne véritablement les moyens d'explorer ses idées, aux confins de l'Art Nouveau et de l'Art Déco.

La Willow Tea Room aujourd'hui.

Si d'aventure vos pas vous entrainent à Glasgow, un passage par le magnifique Kelvingrove Art Gallery and Museum vous permettra d'admirer la reconstitution de la Ladies Luncheon Room (Ingram Street). Et si la faim ou la nostalgie vous assaillent, il est toujours possible d'aller prendre un afternoon tea à la Willow Tea room (Sauchiehall Street), unique survivante des tea rooms de Miss Cranston encore en activité.


 

Références bibliographiques :



Collingham, Lizzie. The Hungry Empire: How Britain's Quest for Food Shaped the Modern World. Vintage Digital. 2017.


Kinchin, Perilla. 1998. Taking Tea with Mackintosh: The Story of Miss Cranston's Tea Rooms. San Francisco: Pomegranate. 1998.


Kinchin, Perilla. Miss Cranston: Patron of Charles Rennie Mackintosh. Édition revue et augmentée ed. Edinburgh: NMS. 2018.


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