Le château de Carrouges : 650 ans d’Histoire de France dans la campagne normande
- Aurélien Delahaie

- il y a 2 jours
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Avec la sortie en 2021 du film Le Dernier Duel, le nom du village de Carrouges, dans l’Orne, est devenu célèbre à travers le monde. Le long-métrage, réalisé par Ridley Scott, reprend l’histoire du dernier duel judiciaire s’étant tenu dans le royaume de France en 1386. Jean IV, le seigneur des terres de Carrouges – interprété dans le film par Matt Damon – poursuit ainsi en justice Jacques Le Gris – joué par Adam Driver. Le premier accuse le second d’avoir violé son épouse Margueritte de Thibouville (Jodie Comer) et de lui avoir volé la terre voisine d’Aunou-le-Faucon. Outre ce fait historique désormais entré dans la culture populaire grâce à l’histoire de son seigneur, Carrouges est également connu pour son château. D’abord conçue comme une place forte, implantée aux marches du duché de Normandie et de l’Anjou, la demeure ne cesse de gagner en importance en près de sept siècles d’existence.

Certes, le château que nous connaissons aujourd’hui ne ressemble plus à celui de l’époque médiévale mais il représente à ce jour l’un des plus illustres monuments de Normandie. A la mort de Jeanne, petite-fille de Jean de Carrouges, la propriété passe à la famille de Cagny puis tombe entre les mains de Jean Blosset, confident et chambellan de Louis XI. Ce dernier fait bâtir un logis seigneurial accolé au donjon fortifié, encore visible aujourd’hui. Un escalier central est construit dans la tour d’angle et permet de desservir l’ensemble des pièces de l’édifice. Au dernier étage de la tour est aménagé un chartrier, une pièce permettant de conserver à l’abris les documents les plus importants du seigneur, tels que les actes de propriétés. Petit à petit, le château se transforme, comme bien d’autres à cette époque, en un lieu de villégiature. C’est dans ces murs qu’est accueilli Louis XI, lors de son passage en 1473.

N’ayant pas de descendance directe, Jean Blosset fait de sa sœur l’héritière de l’important domaine qui revient par mariage à Philippe Le Veneur de Tillières. Sur sept générations, Carrouges reste alors dans la même famille avant d’être cédé à l’État. Tout au long de son histoire, le château vit au rythme des destinés de ses illustres possesseurs. En 1570, le cardinal Jean Le Veneur, aumônier et ambassadeur de François Ier, a l’honneur d’accueillir Catherine de Médicis et sa suite dans l’enceinte du château. La reine de France peut alors entrer dans le parc en franchissant le porche du nouveau châtelet construit par le cardinal entre 1505 et 1533.
En cette fin de XVIe siècle Jean Le Veneur est un homme influent du royaume. Ami de François Rabelais, qui le cite dans Pantagruel, il est abbé du Mont-Saint-Michel et recommande en 1532 à son souverain le marin Jacques Cartier, futur fondateur de la province de Nouvelle-France, première colonie française du Nouveau Monde. Désireux de montrer sa puissance, il souhaite agrandir le château de Carrouges pour en faire une propriété digne de son rang. Les différentes campagnes de construction des nouvelles ailes s’étendent de 1575 à 1653 et sont confiées à François et Maurice Gabriel, deux architectes prometteurs natifs de la ville voisine d’Argentan, fondateurs d’une dynastie à laquelle appartiennent les célèbres Jacques V et Ange-Jacques Gabriel. Les deux hommes font ériger les parties sud et ouest du château, clôturant ainsi la cour intérieure du bâtiment. Ils recouvrent l’ensemble des façades de briques rouges alternées de parements en granit gris clair tandis que les toitures sont recouvertes d’ardoises noires. L’ensemble forme un style architectural particulièrement à la mode sous le règne de Louis XIII et que l’on retrouve encore aujourd’hui place des Vosges, à Paris ou place Ducale à Charleville-Mézières.

Un nouvel escalier d’honneur est aménagé dans l’aile ouest, permettant l’accès au premier étage à une splendide galerie de peintures pour laquelle Jacques Le Veneur, nouveau seigneur de Carrouges, commande plusieurs œuvres aux peintres italiens Guido Reni et Guerchin ainsi qu’un cycle de quatre peintures à L’Albane. Celui-ci représente notamment Cybèle et les saisons, Apollon et Mercure et Neptune et Amphitrite. Livrées en 1635, les peintures passent ensuite dans la collection d’André Le Nôtre qui en fait cadeau à Louis XIV en 1693. Cet ensemble est désormais visible depuis 2008 dans les salles du château de Fontainebleau. Au dernier étage de la demeure, Jacques Le Veneur demande aux Gabriel de créer un appartement de parade pour y recevoir ses invités de marque. Entièrement conservé avec ses décors de lambris peints, il est un rare exemple de ce type encore visible en France. Au-dessus de la cheminée, trône une version d’Apollon écorchant Marsyas d’après Guido Reni, témoignant une fois de plus du goût du commanditaire pour les artistes italiens. En retrait de la pièce principale se trouvent un petit oratoire orné de décors peints repris en partie des Loges du Vatican de Raphaël et un cabinet de curiosité marquant le goût pour le collectionnisme de l’aristocratie européenne de l’époque. L’ensemble est entièrement restauré par le Centre des monuments nationaux pour être ouvert au public en 2024.

Le Siècle de Louis XIV s’achevant, les us et coutumes de la noblesse évoluent et de nouveaux aménagements sont décidés. Friant de théâtre et de concerts, Alexis Le Veneur fait réaménager dans les années 1770 la galerie des peintures du premier étage en salle des fêtes, permettant d’y accueillir des troupes d’artistes itinérants ainsi que des bals. La propriété évoluant constamment avec son temps, une salle à manger est installée dans la continuité des salons de l’aile sud, une nouveauté pour l’époque. Le confort et l’esthétique des intérieurs accompagnant les usages destinés à chaque espace, le château renferme quelques pièces de mobilier remarquables telles qu’une toilette-écritoire ou une commode Louis XV estampillée de l’ébéniste Pierre Migeon IV, fournisseur de la Couronne et de la marquise de Pompadour. Officier supérieur sous l’Ancien Régime, Alexis Le Veneur est également proche des idées progressistes des Lumières car il est le gendre de Madame de Verdelin, l’une des protectrice et correspondante du philosophe Jean-Jacques Rousseau. Conscient des problèmes financiers du royaume à la fin des années 1780, il prend ouvertement position pour l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé alors même que la Révolution n’a pas encore lieu. Par ferveur républicaine ou par simple nécessité pour de futurs travaux, il fait détruire la chapelle de son château. Général des armées révolutionnaires, il est commandant en chef de l’Armée du Nord en 1793. Toujours en service sous Napoléon Ier auquel il se rallie, il est fait comte d’Empire en 1810 et son nom est gravé sur l’Arc de Triomphe, à Paris. C’est durant cette période qu’Alexis Le Veneur s’engage dans une carrière politique en étant élu maire de Carrouges puis en devenant le premier président du conseil général de l’Orne avant d’être élu député du département. Mort en 1833, au début de la Monarchie de Juillet, Alexis Le Veneur est la figure qui fait entrer Carrouges dans la vie et l’histoire moderne.


Témoin des errements politiques du XIXe siècle, le domaine n’est plus remanié par les héritiers du général qui entretiennent consciencieusement le patrimoine familial. L’entrée dans le XXe siècle fait toutefois émerger de nouvelles problématiques car l’entretien d’une telle propriété et de son personnel devient de plus en plus compliqué à assurer sur le plan financier au tournant des années 1920. Tanneguy IX Le Veneur, dernier propriétaire des terres, se rend à l’évidence et conclut qu’entretenir une telle propriété relève du train de vie d’un autre temps. Il se résout à la vendre à l’État en 1936, alors qu’elle venait d’être classée au titre des Monuments historiques neuf ans plus tôt, en 1927.

Quatre ans après son achat par l’État, Carrouges est occupé par les Allemands qui envahissent la France en mai-juin 1940. Si l’Occupant se montre respectueux des lieux, le château ne traverse pas la Seconde Guerre mondiale sans dommages car il est le théâtre d’un dramatique incident alors que se joue le dénouement de la bataille de Normandie avec l’encerclement de la septième armée allemande dans la poche de Falaise-Chambois en août 1944. Le 13 août, trois blindés de la 2e division du général Leclerc prennent la direction du château pour en prendre possession, pensant que l’endroit est évacué par l’ennemi. Les tanks apercevant plusieurs camions allemands dans le parc font parler les mitrailleuses puis leurs canons. L’un des véhicules pris pour cible est chargé de munitions et garé sous le châtelet pour le dissimuler à la vue des avions de reconnaissance alliés. Aussitôt, la porte du porche s’embrase dans l’explosion avant que le feu n’atteigne le plancher du premier étage. L’ensemble du bâtiment s’enflamme, sous les yeux du gardien Fernand Balaincourt, impuissant face au désastre. Le châtelet étant situé à plusieurs mètres du reste des bâtiments, le château de Carrouges est heureusement épargné par les flammes.
L’après-guerre marque alors la reconstruction du châtelet dont l’intérieur et la toiture sont restitués à l’identique en 1949. Vieillissant, le monument est l’objet d’importantes restaurations par l’État dans les années 1950 tandis que les douves sont remises en eau dans les années 1960. Géré par le Centre des Monuments nationaux, le château est à nouveau en cours de restauration depuis 2015, avec actuellement la réfection des toitures de la partie nord. Son administrateur, Hervé Yannou, mène une politique culturelle dynamique et audacieuse au sein du château, ce qui lui permet de gagner en visibilité. Le nombre de visiteurs a atteint les 34 000 en 2025, soit un doublement de la fréquentation du site sur les cinq dernières années. En 2026 et 2027, le CMN célèbrera les 90 ans de son rachat par l’État et le centenaire du classement du château aux Monuments historiques, une nouvelle étape pour cet édifice au cœur de l’Histoire et de la campagne normande, à l’écart des projecteurs hollywoodiens qui lui donnèrent pourtant certainement une petite célébrité à l’international.












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