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Architecture et pouvoir : le palais disparu du Coudenberg

  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Par Domitilla Giordano


Chaque janvier à Bruxelles, la BRAFA ouvre le bal des grandes foires de l’année. Longue et prestigieuse, elle attire plus de 70 000 professionnels et amateurs venus d’Europe et d’ailleurs, générant un afflux de tourisme culturel qui profite à la ville. Après quelques journées passées dans les allées de la foire, le visiteur flâne dans le centre historique, gaufre à la main, fait halte aux Musées Royaux des Beaux-Arts ou au Musée Magritte, s’émerveille devant les chefs-d’œuvre de l’Art nouveau, comme le Musée Horta ou la Maison Hannon, avant de repartir. Pourtant, au cœur de la ville, partageant le Mont des Arts avec les grandes institutions muséales, un autre Bruxelles attend d’être découvert. Non plus en hauteur, mais sous terre.


Autrefois, ce n’était pas l’Atomium qui dominait l’horizon bruxellois, mais un édifice aujourd’hui disparu : le palais du Coudenberg. Centre du pouvoir politique et foyer culturel, il surplombait la ville depuis sa colline, entouré de jardins luxuriants et peuplés d’animaux exotiques, fascinant artistes et chroniqueurs. Soudain, dans la nuit du 3 au 4 février 1731, un incendie colossal ravagea le palais, marquant la fin d’une époque et ouvrant la voie à une profonde transformation urbanistique. Aujourd’hui, à sa place, le Mont des Arts et le Quartier Royal forment un centre culturel et administratif au plan symétrique et néoclassique, fruit des réaménagements initiés par Charles de Lorraine au XVIIIe siècle. Mais tout n’est pas perdu. Sous la place, quelques espaces de l’ancien palais ont survécu au temps et s’offrent aux visiteurs comme un passage discret vers Bruxelles d’antan.


L’histoire du palais accompagne l’ambition de la ville de retenir durablement une cour longtemps itinérante. Les comtes de Louvain, devenus ducs de Brabant, circulaient entre leurs résidences de Louvain, d’Anvers et de Bruxelles. Avec Philippe le Bon, Bruxelles s’impose comme siège principal : la forteresse attestée dès le XIIe siècle sur le Coudenberg est transformée en palais digne de la puissance bourguignonne. Sous les Habsbourg, le lieu accueillit l’empereur Charles Quint jusqu’à son abdication en 1555, puis les gouverneurs généraux des Pays-Bas. Entre 1599 et 1621, les archiducs Albert et Isabelle inaugurèrent une nouvelle période de faste. Pendant des siècles et malgré les changements de dynastie, le Coudenberg a incarné la continuité du pouvoir.


Le palais et ses trésors


Organisé autour d’une cour centrale, le palais distribuait ses fonctions selon une hiérarchie précise : place des Bailles au sud, corps de logis face au parc au nord, chapelle et Aula Magna à l’est.


Lucas Gassel (attr.), Le palais des ducs de Brabant au Coudenberg, ca 1545 © Musées de la Ville de Bruxelles - Maison du Roi
Lucas Gassel (attr.), Le palais des ducs de Brabant au Coudenberg, ca 1545 © Musées de la Ville de Bruxelles - Maison du Roi

Les jardins s’étendaient sur près de 35 hectares, bien loin de la régularité actuelle du Parc Royal. La Warande, vaste espace boisé, jouxtait des vignobles, des vergers, des jardins d’herbes aromatiques et une ménagerie. Charles Quint y fit créer un labyrinthe raffiné, la Feuillée, agrémenté de jeux d’eau. Le 27 août 1520, Albrecht Dürer séjourna au palais. Depuis une fenêtre donnant sur les jardins, il en esquissa une vue et nota n’avoir jamais été aussi proche du paradis terrestre.


Albrecht Dürer, Ménagerie de l’empereur Charles Quint à Bruxelles, palais du Coudenberg, 1520 © Akademie der bildenden Künste, Vienne
Albrecht Dürer, Ménagerie de l’empereur Charles Quint à Bruxelles, palais du Coudenberg, 1520 © Akademie der bildenden Künste, Vienne

En termes architecturaux, le joyau du palais était l’Aula Magna, édifiée sous Philippe le Bon et véritable symbole du faste bourguignon. Longue de 40 mètres, large et haute de 16, elle était conçue sans cloisonnement visuel, offrant ainsi une mise en scène spectaculaire à la liturgie du pouvoir. C’est là que Charles Quint abdiqua en 1555, dernier souverain à résider personnellement au Coudenberg.


Le palais servait aussi d’écrin à un trésor exceptionnel : orfèvrerie, tapisseries, bijoux, vaisselle, peintures. Certains objets étaient présentés lors de cérémonies, d’autres réservés à des visiteurs soigneusement sélectionnés. Les récits de voyage nous ont laissé des riches témoignages de ces visites. En 1465, le baron Léon de Rozmital, frère de la reine de Bohême, fut invité par Philippe le Bon à admirer son trésor. Un membre de sa suite rapporta que « nulle part ailleurs dans le monde il n’existe de trésors aussi coûteux ». En 1520, Albrecht Dürer se dit fasciné par les objets aztèques rapportés par Cortés pour enrichir la collection de Charles Quint : un soleil d’or, une lune d’argent, des salles entières d’armures et d’étranges parures. « J’ai vu des choses extraordinaires et je me suis émerveillé de la subtile ingéniosité des hommes des pays lointains ».


Mais le Coudenberg renfermait aussi un autre trésor : celui de l’Ordre de la Toison d’Or, fondé en 1430 par Philippe le Bon pour assurer la fidélité de la noblesse des États bourguignons. D’abord itinérants, ses Chapitres se tinrent souvent à la Sainte-Chapelle de Dijon, avant d’être régulièrement organisés à Bruxelles. La chapelle du Coudenberg devint alors un lieu central pour leurs cérémonies ; colliers, manteaux cérémoniels, tapisseries, décor liturgique, lettres et archives y étaient soigneusement conservés dans des espaces aménagés sous la chapelle. Parmi ces ensembles figurait la tenture de l’Histoire de Gédéon, commandée en 1449 par Philippe le Bon, l’une des plus somptueuses de son temps.


L’incendie de 1731 n’anéantit pas l’ensemble des richesses : Charles Quint avait emporté une partie de ses biens en Espagne, aujourd’hui conservés à l’Escorial et au Prado. D’autres pièces rejoignirent les collections des Habsbourg, contribuant au noyau de la Kaiserliche Schatzkammer (Trésor impérial) du Kunsthistorisches Museum. Léopold-Guillaume, gouverneur général des Pays-Bas de 1647 à 1656, avait constitué au Coudenberg l’une des plus grandes pinacothèques de l’époque, qu’il transféra également à Vienne. Une série de peintures commandées à David Teniers le Jeune en restitue les salles, foisonnantes de chefs-d’œuvre.


David Teniers le Jeune, L’Archiduc Léopold-Guillaume dans sa galerie à Bruxelles, ca 1650, Kunsthistorisches Museum, Vienne. Image : Wikimedia Commons
David Teniers le Jeune, L’Archiduc Léopold-Guillaume dans sa galerie à Bruxelles, ca 1650, Kunsthistorisches Museum, Vienne. Image : Wikimedia Commons

Cependant, tout n’a pas quitté Bruxelles. La bibliothèque des ducs de Bourgogne comptait près de 900 manuscrits au XVe siècle, ce qui en faisait l’une des plus prestigieuses d’Europe. Restés sur place, environ 300 exemplaires subsistent aujourd’hui à la Bibliothèque Royale de Belgique (KBR). Parmi eux figurent des pièces remarquables comme le Psautier de PeterboroughLa Cité des Dames de Christine de Pizan et les Chroniques de Hainaut, dont la célèbre miniature représentant Philippe le Bon recevant l’ouvrage par Jean Wauquelin est attribuée à Rogier van der Weyden.


Actualité des fouilles archéologiques


Si l’on n’avait pas oublié ce qui se cachait sous le Quartier Royal, ce n’est qu’au début du XXe siècle que des recherches approfondies furent entreprises. L’architecte Paul Saintenoy (1862-1952) publia dans les années 1930 une étude en trois volumes sur le palais, illustrée de plans et de dessins de restitution. S’appuyant sur les archives, il y intégra une vision idéalisée du gothique médiéval, propre à son époque. Lors de l’Exposition universelle de 1935, il présenta un grand modèle du palais dans le parc du Cinquantenaire, marquant une étape clé dans la redécouverte du Coudenberg par le grand public.


Paul Saintenoy, Plans de la reconstruction de la Grande salle du Palais ducal, 1896 © Musées de la Ville de Bruxelles
Paul Saintenoy, Plans de la reconstruction de la Grande salle du Palais ducal, 1896 © Musées de la Ville de Bruxelles

Des fouilles systématiques furent menées plus récemment, aboutissant à l’ouverture du site archéologique en 2000. Sous le niveau actuel des rues, un parcours muséal invite à explorer les vestiges souterrains du Coudenberg, notamment les niveaux de l’Aula Magna et de la chapelle. Piliers octogonaux, voûtes sur croisée d’ogives et murs massifs témoignent de l’ingéniosité des bâtisseurs : ils assuraient la stabilité des salles supérieures et compensaient le dénivelé de la colline. Les visiteurs peuvent y parcourir les anciennes cuisines et offices, arpenter les couloirs et même suivre un tronçon de l’ancienne rue Isabelle. Parmi les fragments lapidaires, certaines clés de voûte sont ornées du briquet de Bourgogne. Ancêtre du briquet moderne, sa forme évoquant un « B » horizontal et sa symbolique liée au feu en firent l’emblème du duché, choisi par Philippe le Bon. Représenté également sur les colliers des chevaliers de l’Ordre de la Toison d’Or, ce motif constitue le décor sculpté le plus fréquemment retrouvé parmi les ruines du palais.





















Souterrains du palais du Coudenberg et clé de voûte ornée de trois briquets de Bourgogne © Domitilla Giordano
Souterrains du palais du Coudenberg et clé de voûte ornée de trois briquets de Bourgogne © Domitilla Giordano

La Ville et le Duc : pouvoirs croisés


L’un des aspects les plus fascinants de ce chapitre de l’histoire réside dans la subtile connexion politique qui se noua entre la Ville et le Duc. Bruxelles ne subit pas la présence de la cour : elle cherchait à la cultiver. L’arrivée d'aristocrates, courtisans, ambassadeurs stimulait l’économie locale, multipliant les transactions : du textile de luxe aux marchés alimentaires, de la main-d’œuvre aux œuvres d’art. Autour du palais, des familles nobles s’installèrent dans des hôtels particuliers, l’hôtel de Nassau, l’hôtel Ravenstein, l’hôtel d’Hoogstraeten ou encore le palais de Granvelle. Le rayonnement international des ateliers de tissage bruxellois doit beaucoup à cette proximité de la cour, qui finança de nombreuses commandes destinées aux usages diplomatiques et décoratifs. Des peintres tels que Rogier van der Weyden au XVe siècle, Jan Brueghel l’Ancien au XVIe siècle ou David Teniers le Jeune au XVIIe siècle gravitaient dans l’entourage des souverains, contribuant au prestige artistique de Bruxelles.


Consciente de l’importance de conserver les faveurs ducales, la Ville dépensait largement pour célébrer ses souverains. Les Joyeuses Entrées, cérémonies d’inauguration spectaculaires, légitimaient le pouvoir princier auprès des habitants et des institutions, tout en transformant la ville en scène festive. Feux d’artifice, chants, danses, réceptions et arcs de triomphe éphémères attiraient également des visiteurs venus de l’étranger.


Mais cette proximité nourrissait aussi une compétition symbolique. Plus haut, dans le palais, se confirmait ce dualisme entre la Ville et le Duc. L’Aula Magna fut financée par la Ville elle-même : une correspondance datée du 19 mars 1452 atteste que Bruxelles accepta de prendre en charge les travaux, mobilisant pendant huit années ses meilleurs artisans, parmi lesquels Guillaume de Vogel et probablement Jean van Ruysbroeck, déjà engagés simultanément dans l’agrandissement et la flèche de l’Hôtel de Ville. Pour le duc, l’intérêt dépassait la seule économie financière. Employer des artisans locaux, leurs techniques et leurs matériaux, permettait d’assurer une continuité avec le pouvoir urbain, sans rupture apparente. En soutenant l’économie bruxelloise, il consolidait son image de prince attentif et faisait de la ville le siège privilégié de sa cour.


Ainsi, l’Hôtel de Ville et l’Aula Magna, pouvoirs distincts mais interdépendants, partageaient maîtres d’œuvre et procédés constructifs. Sous l’apparente harmonie se dessinait pourtant une compétition visuelle. La tour de l’Hôtel de Ville, haute d’environ 96 mètres et inaugurée le 24 juillet 1455, s’élevait face au palais du Coudenberg comme l’une des réalisations les plus audacieuses du duché. La construction simultanée des deux édifices instaura un dualisme de pouvoirs destiné à marquer durablement l’imaginaire urbain bruxellois. Un témoignage en est la célèbre tenture des Chasses de Maximilien, commandée par Charles Quint entre 1528 et 1533. 


Guillaume Dermoyen, d'après des cartons de Bernard Van Orley, Le mois de mars, de la tenture des Chasses de Maximilien, ca 1528-1533, Musée du Louvre, Objets d'Art  (OA 7314), Paris. Image : Wikimedia Commons
Guillaume Dermoyen, d'après des cartons de Bernard Van Orley, Le mois de mars, de la tenture des Chasses de Maximilien, ca 1528-1533, Musée du Louvre, Objets d'Art (OA 7314), Paris. Image : Wikimedia Commons

Aujourd’hui, le palais a disparu du paysage, mais la logique demeure inchangée. Au centre de la renouvelée Place Royale, une statue équestre s’élève face à la flèche de l’Hôtel de Ville : celle de Godefroid de Bouillon. Héros de la Première Croisade, transformé au XIXe siècle en figure nationale, il incarne un passé médiéval réinterprété à la lumière de l’indépendance belge de 1830. Là où se dressait autrefois la résidence des ducs et des empereurs, une autre forme de pouvoir s’affirme : non plus dynastique, mais nationale.

Si le Coudenberg a sombré dans les flammes en 1731, son empreinte n’a jamais quitté l’imaginaire bruxellois. Elle perdure dans les archives, les tapisseries dispersées, les manuscrits conservés, les vestiges souterrains, et dans cette tension ancienne entre pouvoir urbain et pouvoir souverain qui continue de façonner la mémoire de la ville.

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