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Bourrassol : du château-fort à la prison d’État

  • il y a 4 heures
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Au bord de la Nationale 9, reliant Riom à Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme, se dresse une importante bâtisse dont les automobilistes parviennent parfois, en fonction des saisons, à deviner les toitures en pavillon. Ce château, dit de Bourrassol, aujourd’hui largement méconnu, a pourtant joué un rôle de premier ordre dans l’histoire française de la Seconde Guerre mondiale. Transformé en maison d’arrêt par le Régime de Vichy, il fut, en effet, le lieu de détention durant près de trois années de cinq des plus hauts représentants de la IIIe République : Léon Blum, Édouard Daladier, Maurice Gamelin, Guy La Chambre et Robert Jacomet.


Un château fort


L’histoire du château de Bourrassol débute au XIIIe siècle quand est mentionné pour la première fois l’existence, en ce lieu, d’un fief appartenant à Guillaume Roux, administrateur de l’évêque de Clermont. C’est sans doute ce dernier qui fit bâtir, au sommet d’une petite butte, un premier château constitué d’un donjon circulaire. Le lieu était en effet stratégique puisque situé à l’abord immédiat de la voie royale reliant Paris au Languedoc, et jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard. De plus, par sa situation quelque peu dominante, cette butte offrait un point de vue privilégié sur la vaste plaine de la Limagne à proximité et sur la ville de Riom. Enfin, le château, par son emplacement, était situé à quasi mi-chemin entre les trois grands pôles du pouvoir de l’Auvergne médiévale : Riom, siège du pouvoir royal, Montferrand, siège du pouvoir comtal, et Clermont, siège de l’évêché.


Armorial de Guillaume Revel, vers 1450, Paris, Bibliothèque nationale de France © Wikimédia commons
Armorial de Guillaume Revel, vers 1450, Paris, Bibliothèque nationale de France © Wikimédia commons

Au XIVe siècle, le château échoue à la famille de Chamtoix avant d’entrer en possession de la famille de Barre, qui se renomme alors de Bourrassol, et qui en demeurera propriétaire jusqu’au milieu du XVIe siècle. Ce sont eux qui, à partir du donjon, bâtissent un château de plus grande envergure comme il apparaît sur l’Armorial de Guillaume Revel. Dans ce manuscrit, datant du milieu du XVe siècle et conservé à la Bibliothèque nationale de France, sont figurés l’ensemble des fiefs dépendant de la principauté du commanditaire, Charles 1er de Bourbon. À la page correspondant à Bourrassol apparaît en effet, en sus de la tour, un important corps de logis dont la toiture tuilée, l’ordonnancement et les fenêtres à croisée évoquent une construction du tournant du XVe siècle, c’est-à-dire de manière concomitante à l’élévation du palais de Jean de Berry à Riom avec qui il semble présenter une parenté. À cela s’ajoute des communs, et d’importantes murailles dont l’entrée est protégée par des machicoulis. Cette demeure, véritable château-fort, dominait ainsi un territoire principalement agricole et vinicole dont elle tirait ressources, en sus des droits de péage appliqués parfois sur la route à proximité.


Au premier plan, la tour de Bourrassol. Vue de Riom vers le nord, vers 1720. © Wikimédia Commons
Au premier plan, la tour de Bourrassol. Vue de Riom vers le nord, vers 1720. © Wikimédia Commons

Finalement, après le départ des Barre, le château de Bourrassol échoue aux Forget, qui entrent en possession des trois-quarts du fief. Cependant, dans un premier temps, selon la tradition, la garde du château s’organisa de manière indépendante, et profita du tumulte des guerres de Religion pour mener sa propre politique de harcèlement sur les marchands fréquentant l’importante voie royale. À la fin du siècle, en représailles, les consuls de Riom, décidèrent de faire abattre le château dont ne subsista alors que le donjon, qui fut lui-même détruit au XVIIIe siècle.


La gentilhommière


Sur les restes des communs, au pied de la butte donc, fut élevé au cours du XVIIe siècle, un château qui fut largement remanié au début du XVIIIe siècle par la famille de Vaux qui en était propriétaire depuis 1681. Ce qui est résulte aujourd’hui peut être qualifié plutôt de gentilhommière, c’est-à-dire une maison luxueuse à la campagne, plus que de véritable château.


La demeure est en effet relativement modeste par sa taille et est accompagnée d’importants bâtiments agricoles dont des caves pour le stockage du vin produit dans les vignes à proximité. Au château fort succède ainsi un établissement mixte, entre demeure de plaisance pour ses riches propriétaires de Riom et exploitation agricole. Il en résulte ainsi une habitation où le soin apporté aux tours à toiture en pavillon voisine avec d’importants pigeonniers à l’architecture rustique caractéristique de la Limagne.


Château de Bourrassol © Antoine Lavastre
Château de Bourrassol © Antoine Lavastre

De plus, la proximité immédiate des marais, qui ne furent asséchés qu’à partir de l’extrême fin du XVIIIe siècle, devait participer à rendre le lieu assez peu agréable, au point où il fut le plus souvent transmis en dot, plutôt que conservé par le fils aîné comme élément de prestige.


Finalement, après de multiples changements de propriétaires, le château de Bourrassol entre, en 1894, en possession des de Remacle, qui le conservèrent jusqu’à l’extrême fin du XXe siècle.


La maison d’arrêt


C’est ainsi auprès d’eux que l’administration de l’État de Vichy procéda à la réquisition du château en 1940 pour être transformé en maison d’arrêt destinée à accueillir cinq détenus de hautes importances : Léon Blum, Edouard Daladier, Maurice Gamelin, Guy La Chambre, et Robert Jacomet ; respectivement anciens présidents du conseil des ministres pour les deux premiers, général responsable de la défense de la France pendant la drôle de guerre pour Gamelin, ministre de l’air pour La Chambre et ancien contrôleur général de l’administration des Armées pour Jacomet.


Tous arrêtés en 1940, aux côtés de Georges Mandel, ancien ministre des Colonies, Paul Reynaud, ancien ministre des Finances et président du Conseil en 1940, et Jean Zay, ancien ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-arts, ils sont incarcérés à proximité de Riom, tribunal de proximité de Vichy et où doit se tenir la Cour suprême de Justice. Celle-ci a été désignée par le Maréchal Pétain pour juger ces représentants de la IIIe République alors déclarés comme responsables de la défaite de la France face à l’Allemagne. Ce jugement, qui prend place entre février et avril 1942, est communément appelé « Procès de Riom ».

Le château de Bourrassol, Le Matin, 18 novembre 1942
Le château de Bourrassol, Le Matin, 18 novembre 1942

Dans un premier temps, Mandel, Raynaud, Blum, Daladier et Gamelin sont incarcérés au château de Chazeron, sur les hauteurs de Châtel-Guyon, à quelques kilomètres de Riom, tandis que Zay est lui à Clermont-Ferrand, puis à Marseille avant d’être condamné à la déportation, peine qui sera en 1941 transmué en internement à la maison d’arrêt de Riom, en attendant l’ouverture du procès.


En novembre 1940, Blum, Daladier et Gamelin sont les premiers à quitter Chazeron, où ils ne seront restés que deux mois. Ils sont alors conduits à Bourrassol, plus facilement défendable, et plus près de Riom. Ils y rejoignent La Chambre qui y est déjà enfermé depuis septembre, et y seront rejoints en septembre 1941 par Jacomet.


Le château, qui dispose du véritable statut juridique de maison d’arrêt, a ainsi été préparé pour les accueillir avec une capacité d’accueil maximale de cinq détenus. Des barreaux ont été installés aux fenêtres et sa garde a été organisée.


Le système de sécurité est ainsi décrit dans le journal pro-vichy Gringoire en mai 1941 :


« L’endroit n’engage pas aux évasions. La surveillance y déploie un appareil de grand style, depuis les fils de fer barbelés jusqu’aux pièges à loups dissimulés parmi les sapins, qui eux-mêmes semblent monter une garde sévère.


L’étranger qui s’aventurerait vers les abords immédiats de l’enclos, et à plus forte raison dans l’enclos lui-même, risquerait un coup de carabine, et à défaut, l’arrestation, la fouille, voire la saisie de son attirail s’il s’agit d’un reporter photographe.


Car il arrive que les prisonniers mettent le nez à la fenêtre, et il ne faut absolument pas qu’ils puissent apercevoir quelqu’un, faire des signaux et en recevoir[1]»


Bien qu’il porte le titre de château, Bourrassol est une presque ruine, sans aucun équipement moderne. Ainsi, dans un premier temps, il ne dispose pas d’électricité, pas d’eau courante, les toilettes étant réduites à des pots de chambres, et il n’y a pas de chauffage électrique.


En guise de mobilier, les détenus ne disposent que d’un lit de fer, d’un bureau de bois blanc, et de quelques chaises de paille. Ils ont également un four à bois par chambre pour le chauffage [2].


Les cellules de chacun étaient orientées de la manière suivante : Daladier et Gamelin étaient dans la partie ouest du château, avec vue sur la route nationale, tandis que Blum et la Chambre étaient dans la partie est, avec vue sur le chemin de fer et sur la cour intérieur pour Blum. Jacomet est lui, étant arrivé en dernier, logé au rez-de-chaussée dans une chambre encore plus inconfortable que les autres.


Une idée assez précise de l’intérieur de la cellule de Léon Blum peut être évoqué par le témoignage de Felix Guin, proche de Blum, qui en livre une description dans un article paru dans le journal France le 9 avril 1943 dans lequel il narre une visite faite vers le milieu de l’année 1941 :


« Qu’on se figure une petite pièce, toute en longueur, éclairée par deux fenêtres grillagées, s’ouvrant directement sur la compagne. Aux murs, dans un désordre pittoresque et charmant sont accrochés quelques belles reproductions photographiques de la statutaire antique. Ca et là, quelques portraits de famille : celui de notre si regrettée camarade Thérèse Léon-Blum, qui fut la compagne de sa vie, celui aussi du capitaine Robert Blum, fils de l’ancien président du conseil, prisonnier de guerre en Allemagne, comme l’est maintenant son propre père.


Dans un coin de la pièce, une étagère bourrée de livres anciens et modernes. Tout à côté, un bureau et un fauteuil. Le dossier du procès est là, largement étalé, avec de grandes feuilles de papier cloche où se détache l’écriture fine et, en quelque sort, spirituelle de mon éminent camarade.


Un poêle à bois, minuscule, a été installé à la hâte et raccordé par des tuyaux de fer, à une cheminée voisine. Des bûches coupées à la dimension sont disposées en petits tas réguliers. Une porte d’angle, donne accès, de ce simulacre de bureau, dans la chambre même de Léon Blum, toute menue, car il n’y a guère place que pour un lit en bois de gabarit ancien, flanqué d’une table boiteuse, sur laquelle se posent la cuvette et le broc d’eau pour la toilette. Ici, aucun moyen de chauffage, si ce n’est un radiateur branché à la diable sur une prise de courant, et qui est de si faible puissance que l’eau du broc gèlera souvent durant certaines journées d’hiver, toujours particulièrement dur en Auvergne.


Tel est le cadre mi-monacal, mi-campagnard, dans lequel Léon Blum a vécu près de trois ans, sans que jamais son courage et sa bonne humeur en aient été altérés si peu que ce soit !

[3]»


Pour les repas, les détenus mangent dans leurs cellules à partir de mets préparés par l’Hôtel des voyageurs à Riom, où résident d’ailleurs souvent leurs avocats, et leurs familles.


Si leur emploi du temps est étroitement consigné par l’administration et leurs correspondances censurées, ils ont tout de même accès à un certain nombre de journaux (mais pas à la radio), et peuvent recevoir des visiteurs, dont leur avocat. Grâce à cela, ils parviennent à se tenir au fait de l’actualité et à préparer leur défense. De plus, malgré qu’aucun échange formel ne soit organisé, ils parviennent à parler entre eux sous le regard complice des agents français en charge de leur surveillance jusqu’en 1942 (date à laquelle la Gestapo prend possession de l’établissement).


Château de Bourrassol depuis l'ancien portail. © Antoine Lavastre
Château de Bourrassol depuis l'ancien portail. © Antoine Lavastre

Le 6 mai 1941, Daladier écrit ainsi dans son Journal de détention :


« Blum m’appelle pendant sa promenade dans la cour. J’ouvre ma fenêtre et nous bavardons à travers les barreaux. « Savez-vous que l’Irak est en guerre depuis deux jours avec l’Angleterre ? » me dit-il. Je lui réponds : « C’est un coup dur selon moi » […] Je regarde Blum s’en aller, en beau veston bleu noir et feutre gris. Etonnante jeunesse ! Pour bien vieillir il faut être optimiste comme lui ou égoïste comme Pétain, peut-être les deux. »


Cette rigoureuse préparation porte ses fruits puisque lors du procès, Daladier et Blum parviennent à retourner l’opinion et d’accusés deviennent accusateurs. Ils rappellent ainsi la culpabilité du maréchal Pétain, ministre de la Guerre en 1934, dans l’impréparation de la France. Finalement, face à la colère d’Hitler, et à l’échec de sa manœuvre, Pétain suspend sine die le procès le 15 avril 1941.


Cette décision ne remet cependant pas en cause l’emprisonnement des accusés qui sont maintenus en détention à Bourrassol, sans avoir été condamnés. Ils y resteront jusqu’à la fin du mois de mars 1943 pour Blum, Gamelin et Daladier, qui sont alors déportés en Allemagne, et jusqu’à début avril pour La Chambre et Jacomet qui sont envoyés à Evaux-les-Bains. Au moment de quitter les lieux, des photographes allemands prennent d’ailleurs le château sous toutes ses coutures, notamment, « les parties les plus sales », selon un journal de l’époque, afin de « montrer ensuite qu’ils sont mieux traités en Allemagne. [4] »


En 1943, il en est ainsi fini de la maison d’arrêt de Bourrassol et le château revient progressivement dans la pleine propriété des de Remacle. Aujourd’hui, de ce passé, ne subsistent que les quelques barreaux, parfois sciés, aux fenêtres et le devoir de mémoire.


Sources :


[1] Le Gringoire, 9 mai 1941, p.3. Consulté sur Gallica le 19/03/2026.

[2] 7 Jours : grand hebdomadaire d’actualités, 29 juin 1941, p. 11. Consulté sur Gallica le 19/03/2026.

[3] Félix Gouin, De Bourrassol aux prisons nazies, France, 9 avril 1943, p. 2. Consulté sur Gallica le 19/03/2026.

[4] France Combattante, bulletin d’informations, 15 avril 1943, p. 5. Consulté sur Gallica le 19/03/2026.


Archives départementales du Puy-de-Dôme, Bourrassol : le château-prison, Bourrassol : le château-prison - Archives départementales du Puy-de-Dôme

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