• Aurélien Delahaie

Devenir Matisse – Ce que les Maîtres ont de meilleur, au musée Matisse

Lorsque l'on parle d'Henri Matisse (1869-1954) en histoire de l'art, on le rattache bien souvent au Sud de la France. Il y passa certes de nombreuses années, mais c'est déjà un peintre avec son style que nous y retrouvons. Connaît-on cependant les origines de sa peinture, ses influences et les lieux qui l'ont inspiré pour en arriver là ? Rien n'est moins sûr. L'artiste quant à lui, n'avait pas oublié ses origines, et sur la demande de plusieurs notables de sa ville de naissance, le Cateau-Cambrésis (Nord), il décide en 1952 de léguer des œuvres pour créer un musée. 67 ans après cet hommage du peintre à sa ville d'origine, et à l'occasion du 150ème anniversaire de sa naissance, c'est à présent le musée Départemental Matisse qui lui consacre une grande rétrospective sur les débuts de son œuvre.


Vue de l'une des salles de l'exposition, © Agence de presse Observatoire, © Musée départemental Matisse

Les débuts de Matisse en tant que peintre entre 1890 et 1911 sont assez peu connus du grand public. Aucune exposition n'a jamais porté exclusivement sur le sujet. C'est ce à quoi Patrice Deparpe, le commissaire général de l'exposition, a voulu s'intéresser. Il est vrai que « devenir Matisse », comme le dit le titre de l'exposition, n'était pas une chose qui était évidente à la naissance de l'artiste. Celui qui peint en 1904 Luxe, calme et volupté, est fils de grainetier et passe son enfance au milieu des usines de textile du Nord de la France. Il n'a a priori aucun lien avec le monde de l'art, qui est assez étranger à sa région. Lorsqu'il se rend à Paris pour la première fois en 1887-1888, c'est pour y étudier le droit. Il en repart en 1889 sans même avoir touché à un pinceau. C'est la maladie qui le fera s'intéresser à la peinture. Alors qu'il souffre d'une appendicite qui le contraint au repos, il s'achète du matériel de peinture. Il découvre qu'il aime peindre et part à Saint-Quentin où se trouve alors l'école Maurice-Quentin de La Tour.


Pablo Picasso, Autoportrait à la palette, 1906, Huile sur toile, 91.9 x 73.3 cm, Collection A.E. Gallatin, 1950 Philadelphia Museum of Art © Photo Philadelphia Museum of Art, A. E. Gallatin Collection, 1950-1-1, © Estate of Pablo Picasso / Artists Rights Society (ARS), New York

C'est à partir de ce moment que Matisse commence à devenir l'artiste que l'on connaît. Il ne le devient pas seul, il est influencé par son entourage, par les lieux qu'il fréquente, par les peintres qu'il admire. L'exposition s'attache donc tout au long du parcours à présenter l'évolution de la peinture de Matisse à la lumière des influences qui l'animent. On découvre ainsi des prêts exceptionnels de collections particulières, du musée du Louvre, partenaire de l'événement, mais aussi des tableaux et dessins prêtés par la National Gallery of Art de Washington, le MoMA de New York, le musée Pouchkine de Moscou, et bien d'autres grandes institutions muséales qu'on ne peut, hélas, pas toutes citer ici. Le fonds présenté pour cette exposition est exceptionnel, que ce soit pour la provenance des œuvres mais aussi en ce qui concerne leurs auteurs. La Desserte de Davidsz de Heem (1606-1684) côtoie ainsi La Pourvoyeuse de Chardin (1699-1779), on peut aussi admirer l'Autoportrait à la palette de Picasso (1881-1973) tandis qu'est accroché un peu plus loin sur notre gauche une Femme caressant un perroquet réalisée par Delacroix (1798-1863). Un travail remarquable a été mené pour monter cette exposition qui mérite amplement son label d'Exposition d'Intérêt National décerné par le service des musées de France.


Le programme proposé se coordonne en cinq parties qui expliquent comment Matisse est devenu ce peintre renommé et reconnu : La révélation et l'envol à Saint-Quentin ; L'apprentissage à Paris, les Académies ; Les voyages et les jeux d'influences ; Dans l'atelier de Matisse ; La transmission. Chaque partie dans l'exposition est identifiable. Cela nous permet de prendre la mesure des différentes influences de l'artiste et ce qu'il en fait. Très vite on comprend que la couleur existe depuis le début chez le peintre et que ce qui fait changer les choses, c'est la lumière. Le deuxième point intéressant est ce qui l'amène à prendre conscience de l'importance de la lumière dans ses toiles : ce sont ses voyages en Bretagne, notamment à Belle-Ile, avec le peintre John Peter Russell (1858-1930). Voilà de quoi surprendre lorsque l'on voit des toiles de Matisse si nombreuses sur des sujets que l'on associe peu souvent au travail du peintre.


Henri Matisse, La Moulade ,1905, Huile sur toile, 32 x 24 cm, Coll Paul Matisse, © Photo Ted Dillard, © Succession H. Matisse

Alors que l'on découvre dans les salles du musée ce qui fait évoluer la peinture de l'artiste, des premiers conseils que lui donne son professeur Gustave Moreau (1826-1898) à une peinture faisant éclater la couleur par une palette de plus en plus vive, on peut cependant émettre un bémol qui empêche l'exposition d'être totalement satisfaisante. Outre les citations d'Henri Matisse qui accompagnent l'accrochage des œuvres, on peut regretter la blancheur immaculée des murs de l'exposition. Si cela permet en effet de mettre en avant les couleurs (si importantes avec la lumière, on l'a dit, chez Matisse), on aurait gagné en enseignements, pour le visiteur s'y connaissant peu sur l'artiste, à sortir quelques commentaires du catalogue d'exposition pour les afficher sur les murs et faire comprendre le propos général. Cela aurait été d'autant plus important que le sujet traité n'a jamais été abordé pour lui-même et que l'objectif était de le faire découvrir au spectateur. Quel dommage de ne pas l'avoir fait !


Henri Evenepoel, Henri Matisse dans l’atelier d’Henri Evenepoel, Paris, Avenue de la Motte-Picquet, octobre 1897, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, archives de l’Art contemporain en Belgique, Bruxelles, AACB INV.76613/451, cliché KIK-IRPA X 078421, 3,8 x 5 cm, Fonds Henri Evenepoel

Devenir Matisse n'est donc pas si évident. Un homme né en pleine terre industrielle découvre par hasard la peinture, s'en amourache et s'inspire de ce qui l'entoure. On peut voir dans cette remarquable exposition qui réunit bien plus d'un grand nom de la peinture, la capacité de Matisse à assimiler ce qu'il voit pour en obtenir ce qu'il veut. Il abandonne la simple copie des débuts pour faire ressortir de son œuvre non seulement de la couleur mais aussi de la lumière. L'exposition temporaire du musée départemental Matisse au Cateau-Cambrésis est à ne pas manquer pour la richesse exceptionnelle de son programme, et ce malgré une absence d'explications à l'intérieur même du parcours proposé. Il vous reste un mois, chers lecteurs, pour vous y rendre et découvrir Matisse.



Aurélien Delahaie



Exposition Devenir Matisse - Ce que les Maîtres ont de meilleur, 1890-1911 au musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis, jusqu'au 9 février 2020


Plus d'informations sur le site: https://museematisse.fr

 
  • Instagram
  • Facebook
  • Twitter

©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871