• Adriana Dumielle-Chancelier

Henri Cartier-Bresson, Le Grand Jeu

Dernière mise à jour : juil. 14


L’oeil du siècle, Henri Cartier-Bresson n’a pas été ainsi surnommé par hasard. Depuis sa première exposition à la galerie Julien Levy à New York, en 1933, ses oeuvres ont été régulièrement présentées au public. Avant même ses quarante ans, il était déjà honoré par une exposition organisée au MoMA de New York, en 1947. Depuis, les événements consacrés à son oeuvre se multiplient comme en témoignent la rétrospective de 2003 à la BnF puis celle du Centre Pompidou en 2014. Notons évidemment les expositions régulières proposées par la Fondation Henri Cartier-Bresson, et ces temps-ci, deux événements concomitants à Paris : Henri Cartier-Bresson - Revoir Paris, avec laquelle le musée Carnavalet rouvre ses portes après quatre années de fermeture, et Henri Cartier-Bresson, Le Grand Jeu à la BnF, une exposition co-organisée avec la Pinault Collection - Palazzo Grassi de Venise et la Fondation Henri Cartier-Bresson.


Mais alors, comment présenter encore une fois le monument Henri Cartier-Bresson, probablement l’un des photographes les plus célèbres de l’histoire du médium, dont les clichés ont peuplé les livres de nombre d’écoliers et dont tant de personnes ont vu ses images, peut être même sans en connaître l’auteur tant il appartient désormais à notre patrimoine visuel. Pour répondre à ce défi, la BnF propose un parcours original qui porte tant sur l’oeuvre du photographe que sur la question du regard porté sur celui-ci, en proposant non pas une mais cinq expositions indépendantes. Cinq commissaires ont ainsi été invités à interroger leur rapport à la photographie d’Henri Cartier-Bresson : le collectionneur François Pinault, la photographe Annie Leibovitz, l’écrivain Javier Cervas, le réalisateur Wim Wenders et Sylvie Aubenas, conservatrice générale des bibliothèques de la BnF. Pour tous, la règle du jeu fut la même : sélectionner une cinquantaine de clichés issus de la Master Collection, un ensemble sélectionné par le photographe lui-même en 1973, à la demande de Dominique et John de Menil, collectionneurs et amis. La Master Collection réunit ainsi 385 photographies que Cartier-Bresson considérait comme les plus significatives de son oeuvre. Six exemplaires de cette sélection ont été tirés, aujourd’hui conservés au Victoria and Albert Museum de Londres, à la University of Fine Arts d’Osaka, à la collection Menil de Houston, à la Bibliothèque nationale de France, à la Fondation Henri Cartier-Bresson et désormais à la Pinault Collection.


Henri Cartier-Bresson. Colette, Paris, France, 1952. Épreuve gélatinoargentique de 1973 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

D’abord accueilli par un mur reprenant les 385 clichés de la Master Collection sur le mode d’une immense planche-contact, le visiteur sera ensuite invité à parcourir les expositions. Les cinq pavillons, dont chacun possède sa propre ambiance, ses couleurs et sa mise en lumière, permettent ainsi d’évoquer des aspects spécifiques du travail de l’oeil du siècle. Javier Cercas, écrivain, saisit ainsi cet oeuvre à travers les portraits des auteurs qui l’ont inspiré, comme celui d’Albert Camus réalisé à Paris en 1944, tout en ayant fait le choix d’introduire les courts-métrages réalisés par le photographes pendant la guerre civile espagnole, terre natale de l'écrivain. François Pinault quant à lui, selon qui collectionner signifie retenir quelque chose de l’inéluctable fuite du temps, met en lumière de nombreux portraits, de personnalités ou d’anonymes, toujours vieillissants. Parmi eux, le portrait de Colette réalisé à son domicile parisien en 1952, un cliché sobre, humble qui pourtant a su immortaliser toute l’ampleur du monument qu’était Colette, le regard figé entre assurance, défiance et doute. Fidèle à son attrait pour l’art minimal, le collectionneur a choisi un accrochage épuré. Annie Leibovitz quant à elle nous montre combien la production d’Henri Cartier-Bresson a compté pour elle et pour son art, choisissant les photographies qui ont le plus influencé son travail comme le portrait de Matisse ou Dimanche sur les bords de Seine, des clichés qu’elle a découvert dans The World of Henri Cartier-Bresson, un ouvrage publié en 1968 alors qu’elle était étudiante en art à San Francisco.


Chaque co-commissaire a évidemment réalisé sa sélection sans connaître les choix de ses pairs. Nous retrouvons parfois les mêmes photographies, à l’exemple de Livourne, Italie, 1933, présentée dans les parcours de Sylvie Aubenas, Annie Leibovitz et François Pinault. La récurrence de cette photographie fait écho à la polyphonie de l’oeuvre d’Henri Cartier-Bresson mais également à la place des hasards du quotidien très présents dans son oeuvre, telle une persistance surréaliste. Chaque commissaire a su créer une ambiance différente, à l’exemple de celle proposée par Wim Wenders, intime, introspective, qui s’achève sur un film de quelques minutes montrant le réalisateur plongé dans sa réflexion au contact des tirages. Le dispositif scénographique quasi cinématographique qu’il a choisi n’est d’ailleurs pas sans évoquer la passion d’Henri Cartier-Bresson pour le cinéma, qui travailla notamment aux côtés de Jean Renoir entre 1936 et 1939 (La vie est à nous, 1936, Partie de campagne, 1936, La Règle du jeu, 1939).


Henri Cartier-Bresson. Livourne, Italie, 1933. Épreuve gélatino-argentique de 1973 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Si certains choisissent d’afficher les cartels comme Sylvie Aubenas qui s’est orientée vers une vision plus historique de l’oeuvre, d’autres si refusent, comme une manière d’interroger l’image, le regard plus que l’intellect. Javier Cercas se justifie en expliquant qu’il a fait ses choix non selon des critères esthétiques, historiques ou biographiques, mais en fonction de la puissance visuelle des images, de l’impact qu’elles ont eu sur lui. Cette perspective originale portée sur l’oeuvre d’Henri Cartier-Bresson permet de rappeler qu’un photographe ne travaille pas pour lui-même mais pour l’Autre, pour celui qui saura s’approprier ses images, vivre à travers. Les regards pluriels, croisés, que la BnF laisse ici s’exprimer en préférant confronter cinq points de vue singuliers que de présenter une nouvelle monographie, permettent non seulement de renouveler le regard porté sur un tel monument de la photographie, mais également de souligner la polyphonie universelle d’une telle oeuvre, comme le photographe le disait lui-même :

Henri Cartier-Bresson à qui l’on demandait, un jour, ce que son appareil représentait pour lui répondait ironiquement : « Un carnet de dessins, un divan de psychanalyste, une mitraillette, un gros baiser bien chaud, un électro-aimant, un mémoire, un miroir de la mémoire ».

Clément Chéroux, Qu’est ce que la photographie ?, Centre Pompidou, 2015


En somme, un rendez-vous à ne pas manquer, qui invite le public à lui aussi participer à cette lecture active, à s’inviter dans l’image, à faire confiance à son regard, « car Henri Cartier-Bresson est un conteur qui n’impose rien, mais qui suggère tout (…) À nous de bien regarder et de bien écouter pour percevoir la vie simple mais intense qui est capturée dans ces photographies » pour reprendre les mots de François Pinault.


Adriana Dumielle-Chancelier



Exposition Henri Cartier-Bresson. Le Grand Jeu

Exposition de la Bibliothèque nationale de France, co-organisée avec Pinault Collection-Palazzo Grassi, en collaboration avec la Fondation Henri Cartier-Bresson

19 mai - 22 août 2021

Galerie 2

BnF François-Mitterrand

Quai François Mauriac, Paris XIIIe


Commissaire général

Matthieu Humery, spécialiste de la photographie, conseiller pour la photographie auprès de Pinault Collection


Commissaires

Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la photographie de la BnF

Javier Cercas, écrivain

Annie Leibovitz, photographe

François Pinault, collectionneur

Wim Wenders, réalisateur


Conseillère scientifique du projet d’exposition

Agnès Sire, directrice artistique de la Fondation Henri Cartier-Bresson