• Paul Palayer

J. Vernet, jeu d'ombre et de lumière.

Mis à jour : 13 nov. 2019

Joseph Vernet naquit en Avignon en 1714 alors qu'à Versailles le Roi Soleil entamait la dernière année d’un règne de 72 ans. Formé à la peinture par Vialy et Sauvan, il quitte la France en 1734 à l’aube de ses 20 ans et en passe autant en Italie où il se perfectionnera, d’abord en suivant les influences du Lorrain et de Fragonard puis, peu à peu, en élaborant son propre style. Ce style aura une influence certaine sur celui de ses célèbres descendants, Carle son fils et Horace son petit-fils.


Cependant, Joseph Vernet ne rencontrera le succès qu’après être revenu dans son pays natal. Lors de son long séjour italien, le peintre s’est construit une solide expérience pour peindre la mer, les ports et les bateaux. Ce début de XVIIIe a vu le commerce international, vers les Indes notamment, connaître un développement sans précédent et l’artiste a saisi l’émulation économique des zones portuaires dans ses premières œuvres. En France, si la marine civile se porte relativement bien, la Marine royale a été délaissée après Louis XIV et son état est déplorable si on le compare à celui de sa principale ennemie, la Navy. Aussi, à partir de 1740, de grands chantiers sont accomplis grâce à Louis XV, c’est l’avènement du célèbre vaisseau de 74 canons que l’Europe nous copiera. Ce renouveau est marqué par la création de l’Académie de Marine en 1752 et ce regain d’intérêt amène le roi en personne à commander à Joseph Vernet une série de vingt-quatre tableaux sur les principaux ports du Royaume de France. Sur cette série, où l’on avait demandé à Vernet de montrer au premier plan les activités de la région, seuls quinze tableaux sont réalisés. Mais quel succès ! Vernet est dès lors considéré comme le grand peintre de Marine du règne, et même les grands nobles officiers de marine ne tarissent pas d’éloge à son endroit.


Vernet reçoit des commandes de toute l’Europe, par exemple de la Grande Catherine de Russie, et l’on dit de lui qu’il vend ses toiles à leur pesant d’or. En 1771, il reçoit une commande de Madame du Barry, maîtresse du roi, pour son pavillon de Louveciennes. C’est ainsi que Joseph Vernet peint La nuit ; un port de mer au clair de lune, conservé au Louvre. Ce tableau est la synthèse et l’accomplissement du savoir-faire de cet artiste spécialisé. Sur une toile de grande dimension, le peintre fait la démonstration de son talent.

Deux vaisseaux sont à l’ancre sur une mer paisible tandis que la pâle lumière de la lune se reflète sur la calme ondulation des eaux noires d’un port imaginaire. En opposition, dans le coin inférieur droit et au premier plan, un groupe est rassemblé autour d’un feu au-dessus duquel une marmite, qu'on imagine bien remplie, est suspendue. Pour un autre tableau de la même trempe, Diderot dira que « c’est un effet de l’art, c’est la nuit partout et le jour partout ». Cette capacité à représenter la nuit est marquée chez Vernet et admirée par ses contemporains, à l’instar de son eau miroitante qui « a frappé tout le monde » selon Diderot.


Nous voyons bien dans ce tableau, l’opposition quasi symétrique entre l’astre lunaire et sa lumière froide, inquiétante, lugubre, lointaine et l’âtre chaleureux et accessible où les hommes se rassemblent. Avec sa conception du clair-obscur, Vernet a rendu palpables les ténèbres. Ténèbres qui occupent le reste du tableau, comme il en est pour l’architecture néoclassique laissée dans l’ombre sur la partie droite.

Au centre du tableau, sur la ligne imaginaire séparant la lumière nocturne de celle du foyer, l’artiste a comme à son habitude, représenté des personnages avec force détails : deux pêcheurs remontent leur filet et un autre dort, affalé sur une ancre. Enfin le personnage central, sur le dos duquel viennent mourir les dernières lueurs de lumière humaine mais dont la face est largement éclairée par la lumière céleste s’apprête à ranger ses effets de pêche, pour indiquer qu’il ne reste que quelques instants d’activité avant qu’au cœur de la nuit, les hommes partent et ne reste plus que la lune.


Paul Palayer


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©2020 Coupe-File Art - ISSN  2647-5871